LIRE ET RELIRE les Lettres de Chopin et de George Sand (1836-1839)

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« Ce Chopin est un ange, sa bonté, sa tendresse et sa patience m’inquiètent quelquefois ; je m’imagine que c’est une organisation trop fine, trop exquise et trop parfaite pour vivre longtemps de notre grosse et lourde vie terrestre. Il a fait à Majorque, étant malade à mourir, de la musique qui sentait le paradis à plein nez, mais je suis tellement habituée à le voir dans le ciel qu’il ne me semble pas que sa vie ou sa mort prouve quelque chose pour lui. Il ne sait pas bien lui-même dans quelle planète il existe, il ne se rend aucun compte de la vie comme nous la concevons et comme nous la sentons. »

(George Sand, le 28 avril 1839, lettre à la Comtesse Marliani)

Les éditions Palma de Mallorca ont édité il y a quelques années les Lettres de Chopin et de George Sand écrites entre 1836 et 1838. Ce petit recueil établi, traduit et annoté par Bronislas Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye relate à travers une succession de correspondances l’histoire de ce couple célèbre à partir de leur rencontre en 1836 jusqu’à leur séjour à Majorque en 1838-1839. La série de lettres rend compte de l’échange des deux amants avec leur entourage proche, amis et conseillers comme la Comtesse Marliani, épouse du Consul d’Espagne à Paris et confidente de George Sand. On trouve des écrits de Franz Liszt, Delacroix, Berlioz, Marie Dorval ou Marie d’Agoult (montrée sous un jour défavorable car sa jalousie porta ombrage à la relation d’Aurore et de Chopin).  Parmi les amis de Chopin on trouve le Comte Albert Grzymala, exilé de Pologne, le Docteur Jean Matuseynski et le pianiste Julien Fontana. Au-delà du témoignage sentimental, l’ensemble est surtout précieux pour sa valeur historique, artistique et littéraire.

Portrait de Frédéric Chopin

Portrait de Frédéric Chopin

Naissance d’amour 

Quand George Sand (1804-1876) et Frédéric Chopin se rencontrent à la fin de l’année 1836, tous les deux ont déjà acquis une renommée dans le monde des lettres et dans le monde de la musique. Chopin a 26 ans, elle en a 32. On retrouve dans ces lettres les caractères de ces deux artistes si différents et si proches à la fois. Le grand pianiste polonais installé en France est sensible, bon, aimant et apprécié de tous. Il a sa place dans les salons les plus fameux.  Aurore Dudevant (alias George Sand) a publié un certains nombre de romans et nouvelles, Indiana et Melchior en 1832, Lélia en 1833, Mauprat en 1837, entre autres, et des feuilletons dans la  Revue des Deux Mondes. Mariée à l’âge de dix-huit ans avec Casimir Dudevant, elle en aura deux enfants, Maurice et Solange, régulièrement évoqués dans les lettres de Majorque. Mais le mariage ne l’intéresse plus. Elle est surtout connue pour ses nombreuses liaisons parmi lesquelles on compte Alfred de Musset, le médecin Pagello, Prosper Mérimée, et plus encore qui se succèdent avec scandale.

En 1836, Chopin est promis à la polonaise Marie Wodzinska, mais durant l’été 1837, la famille de la jeune fille rompt les fiançailles. C’est durant cette période qu’il compose le Scherzo en si bémol mineur. Par l’intermédiaire de Liszt et de Marie d’Agoult, Chopin est présenté à George Sand. Si la belle Aurore tombe immédiatement amoureuse de lui, bien qu’elle ait une liaison avec le jeune auteur dramatique Félicien Mallefille, il est retenu par un amour plus distant, encore blessé par son chagrin. Dans la première lettre qu’il écrit à sa famille concernant George Sand en 1836, ses impressions sont plutôt désagréables.  On lit : «  (…) J’ai fait la connaissance d’une grande célébrité : Madame Dudevant, connue sous le nom de George Sand ; mais son visage ne m’est pas sympathique et ne m’a pas plu du tout. Il y a même en elle quelque chose qui m’éloigne.(…) »

George Sand trépigne. Le 23 mai 1838, elle écrit à la Comtesse Marliani qu’elle souffre de l’incertitude du musicien, non sans un certain humour : « Chère belle, j’ai reçu vos bonnes lettres et je tarde à vous répondre à fond parce que vous savez que le temps est variable dans la saison des amours (style Dorat). On dit beaucoup de oui, de non, de si, de mais dans une semaine, et souvent on dit le matin : décidément ceci est intolérable, pour dire le soir : en vérité c’est le bonheur suprême. J’attends donc pour vous écrire tout de bon que mon baromètre marque quelque chose de stable du moins de certain pour un temps quelconque. (…) ».

Le baromètre monte et descend donc ! En effet, Chopin hésitait à se lier à l’écrivain à la réputation sulfureuse. La lettre de George Sand datée de la fin du mois de mai 1838 à Albert Grzymala, le confident du couple naissant, est une lettre-phare de cette correspondance. Durant des pages et des pages écrites à Nohant, elle fait part de ses scrupules, en interrogeant sa passion à travers une série de questions, comme une mathématicienne de l’amour. George Sand n’aime pas qu’on lui résiste mais c’est une honnête femme qui croit à la sincérité : « (…) Écoutez-moi bien et répondez clairement, catégoriquement, nettement. Cette personne (note : il s’agit de Marie Wodzinska) qu’il veut, ou croit, devoir aimer, est-elle propre à faire son bonheur, ou bien doit-elle augmenter ses souffrances et ses tristesses ? Je ne demande pas s’il l’aime, s’il en est aimé, si c’est plus ou moins que moi. Je sais à peu près, par ce qui se passe en moi, ce qui doit se passer en lui. Je demande à savoir laquelle de nous deux il faut qu’il oublie ou abandonne pour son repos, pour son bonheur, pour sa vie enfin, qui me paraît trop chancelante et trop frêle pour résister à de grandes douleurs. »

Elle est déjà maternelle dans son jugement sur le jeune musicien dont elle a compris la psychologie ultra-sensible et la santé fragile. Tout en étant tout à fait rationnelle, George Sand a besoin d’aimer et de sentir la passion, même si elle s’en défend : « (…) Nous ne nous sommes point trompés l’un l’autre, nous nous sommes livrés au vent qui passait et qui nous a emportés tous deux dans une autre région pour quelques instants. Mais il n’en faut pas moins que nous redescendions ici-bas, après cet embrassement céleste et ce voyage à travers l’Empyrée. Pauvres oiseaux, nous avons des ailes, mais notre nid est sur la terre et quand le chant des anges nous appelle en haut, le cri de notre famille nous ramène en bas. Moi, je ne veux point m’abandonner à la passion, bien qu’il y ait au fond de mon cœur un foyer encore bien menaçant parfois. » Elle est même très accommodante :  « (…) Voici une lettre effrayant. Il vous faudra six semaines pour la déchiffrer. C’est mon ultimatum. S’il est heureux ou doit être heureux par elle, laissez-le faire. S’il doit être malheureux, empêchez-le. S’il peut-être heureux par moi sans cesser de l’être par elle, moi je puis faire de même de mon côté. S’il ne peut être heureux par moi sans être malheureux avec elle, il faut que nous nous évitions et qu’il m’oublie. Il n’y a pas à sortir de ces quatre points. Je serai forte pour cela, je vous le promets ; car il s’agit de lui, et si je n’ai pas grande vertu pour moi-même, j’ai grand dévouement pour ce que j’aime. (…) » Grzymala fait savoir à George Sand peu après que les fiançailles de Chopin sont rompues. Elle regagne alors Paris où ils passent l’été Tous deux entament une liaison qui durera presque dix ans.

Départ à Majorque

À la fin du mois d’octobre 1838, nos deux oiseaux partent en Espagne sur l’île de Majorque, sur recommandation de leur ami Manoël Marliani, dans le but de fuir les ragots parisiens et pour soigner la santé chancelante de Chopin. En effet, les commérages vont bon train. Marie d’Agoult écrit à la comtesse Marliani une lettre aigre-douce pleine d’ironie mordante : « (…) Le voyage aux Baléares m’amuse. Je regrette qu’il n’ait pas eu lieu un an plus tôt. Quand G. se faisait saigner, je lui disais toujours : à votre place j’aimerais mieux Chopin ; que de coups de lancette épargnés ! (…) L’établissement aux îles Baléares doit-il être de longue durée ? À la façon dont je connais l’un et l’autre, ils doivent se prendre en grippe après un mois de cohabitation. Ce sont deux natures antipodiques, mais qu’importe c’est joli au possible. (…)» Elle admire trop Chopin pour ne pas lui reconnaître des talents qui l’ont séduite mais que sa rivale lui a empêché de savourer davantage : « Vous avez bien raison d’aimer le talent de Chopin ; c’est la délicieuse expression d’une nature exquise. C’est le seul pianiste que je puisse entendre non seulement sans ennui, mais avec un profond recueillement. (…) ».

Enfin, les tourtereaux s’installent à Palma de Majorque, avec Maurice et Solange, dans la grande chartreuse de Valdemosa, un lieu idyllique qui enthousiasme George : « C’est la poésie, c’est la solitude, c’est tout ce qu’il y a de plus artiste, de plus chiqué sous le ciel ; et quel pays ! Nous sommes dans le ravissement. » Chopin ne se prive pas d’écrire à son tour les merveilles que lui procure ce séjour : « Je suis à Palma au milieu des palmiers, des cèdres, des cactus, des oliviers, des orangers, des citronniers, des aloès, des figuiers, des grenadiers…enfin de tous les arbres que possèdent les serres du Jardin des plantes. Le ciel est de turquoise, la mer, de lapis-lazuli ; les montagnes d’émeraude et l’air est comme au ciel. Du soleil toute la journée. (…) La nuit, on entend des chants et le son des guitares pendant des heures entières.(…) » Mais il ne manque qu’une chose à son bonheur, et c’est l’essentiel : un piano ! Pauvre Chopin qui se lamente auprès de son ami pianiste Julien Fontana : « Aime-moi. Fais une petite visite à Pleyel car le piano n’est pas encore arrivé. Par quelle voie me l’a-t-on expédié ? » En attendant, il écrit ses Préludes qu’il promet d’envoyer bientôt, tandis qu’Aurore termine Spiridion que son éditeur Buloz réclame à cor et à cri. Elle est décidée à écrire un roman sur son voyage qui sera publié en en 1841 sous le titre Un hiver à Majorque.

Un séjour entre pluie et soleil

Rapidement l’installation devient épique. La terre promise est superbe mais lorsqu’il s’agit des commodités matérielles, le couple déchante, d’autant plus que la santé de Chopin ne s’arrange guère. Les médecins locaux appelés à son chevet ne sont que des escrocs superstitieux et incapables. La maison qu’ils louent non loin de la Chartreuse n’a ni feu ni cheminée et la saison des pluies arrive bientôt. George se lamente : « Je ne peux travailler encore. Nous ne sommes pas installés, nous n’avons ni âne, ni domestique, ni eau, ni feu, ni moyen sûr d’envoyer les manuscrits. Moyennant quoi, je fais la cuisine au lieu de faire de la littérature et ne sais pas encore si le dernier paquet que j’ai envoyé à Buloz est parvenu.» Comble de malchance, le piano n’est toujours pas à Majorque le 21 novembre, comme Chopin le réclame avec inquiétude à Camille Pleyel  : « (…) Mon piano n’est pas encore arrivé. Comment l’avez-vous envoyé ? par Marseille, ou par Perpignan » ? Je rêve musique mais je n’en fais pas – parce que ici on n’a pas de pianos…c’est un pays sauvage sous ce rapport. »

En décembre le piano n’est toujours pas là et la poste fonctionne extrêmement mal entre Majorque et la France, car aucun bateau ne bouge quand il pleut. Dans une lettre à la Comtesse Marliani George Sand décrit avec dépit et humour la paresse des Majorquins qui ne s’intéressent qu’au « commerce du cochon ». Pour eux « le courrier ne compte pas, ni la politique ni les beaux-arts ». Si elle se réjouit de la beauté du paysage et de la nature, elle est refroidie par l’accueil des autochtones et par la santé d’un Chopin toussant couvert de cataplasmes, sans parler de l’absence du plus simple confort matériel : « Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable ici ! C’est au-delà de ce qu’on peut imaginer. On manque de tout, on ne trouve rien à louer, rien à acheter. Il faut commander des matelas, acheter des draps, serviettes, casseroles, etc…tout absolument. » Le pauvre Chopin se plaint à son cher Fontana : «  Le piano attend depuis huit jours dans le port la décision de la douane qui réclame des montagnes d’or pour cette cochonnerie. Ici, la nature est bienfaisante, mais les hommes sont des voleurs. (…) » Le musicien lui envoie le 12 janvier ses Préludes, en lui promettant dans quelques semaines la Ballade en fa majeur, op.36 (dédiée à Schumann), des Polonaises (la majeur et do mineur, op.40, dédiées à Julien Fontana) et un Scherzo (le scherzo en do dièse mineur, dédié à Adolphe Gutmann).

En janvier, George Sand est définitivement convaincue des désavantages de son séjour, tout en se félicitant du soleil et de la végétation luxurieuse propice à la bonne santé de ses deux enfants. Le mauvais accueil des habitants lui est particulièrement désagréable : « Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de l’inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l’égoïsme. De plus ils sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen-âge. (…) Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe, ni au bal, et que je vis seule au fond de ma campagne, (…) ».

Enfin, le piano arrive aux alentour du 20 janvier 1839. Ou plutôt le pianino, une effroyable machine à faire de la musique, sur lequel Chopin composera vaillamment Ballades, Polonaises, Scherzos qu’il envoie à ses éditeurs par l’intermédiaire du fidèle Fontana. On imagine aisément la joie de l’arrivée de l’instrument, comme le relate George Sand à la comtesse Marliani : « (…) Au milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que les murs de la cellule sont bien étonnés d’entendre. Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c’est l’arrivée du piano attendu. Enfin, il a débarqué sans accident, et les voûtes de la chartreuse s’en réjouissent. Et tout cela n’est pas profané par l’admiration des sots : nous ne voyons pas un chat. Notre retraite dans la montagne nous a délivrés de la politesse des oisifs. »

C’est aussi pour elle l’occasion de se confier sur le bonheur de la solitude et de la liberté créatrice, tout en regrettant la « civilisation » qui stimule l’esprit. Notre femme de lettres souffre de l’absence de beaux esprits autour d’elle, à part son musicien chéri. Faut-il s’extraire longtemps de la civilisation sous peine de devenir sauvage ? Faut-il rester dans la nature sous peine de devenir contaminé par la civilisation ? « (…) Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous donne, parce que nous avons à travailler ; mais nous comprenons très bien que ces intervalles poétiques qu’on met dans sa vie ne sont que des temps de transition, un repos permis à l’esprit avant qu’il reprenne l’exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement intellectuel ; car, pour la vie du cœur, elle ne peut cesser un instant et je sens que je vous aime autant ici qu’à Paris. Mais l’idée de revivre à Paris m’épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l’idée de vivre toujours ici, sans me retremper au spectacle d’anciens progrès de l’humanité me ferait l’effet de la mort, car vous ne pouvez pas vous figurer ce que c’est qu’un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine l’âge d’or, des mœurs patriarcales : – quelle erreur ! La vue de pareils patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement que, si nous valons peu encore, ce n’est pas parce que nous en savons trop, mais que c’est parce que nous en savons trop peu. »

 Fiasco du séjour et retour en France

Le 15 février 1839, George Sand est à Barcelone. Chopin crache du sang et quiconque tousse en Espagne est déclaré phtisique, c’est-à-dire pestiféré. Les habitants les chassent malproprement. Ils s’embarquent sur un bateau chargé de cochons : « Dieu fasse que j’en sorte bientôt et que je remette jamais le pied en Espagne ! C’est un pays qui ne me convient sous aucun rapport (…) Le climat de Majorque devenait de plus en plus néfaste à Chopin. (…) Nous avons été à Majorque comme des parias à cause de la toux de Chopin et aussi parce que nous n’allions pas à la messe. (…) ». Le côté maternel de George s’exprime pleinement quand elle parle du malheureux Chopin qu’elle soigne avec un dévouement sans borne. Le séjour n’a fait que renforcer le lien des deux amants :  « (…) Mais le pauvre enfant serait mort de spleen à Majorque, et à tout prix, il a fallu l’en faire sortir. Mon Dieu, si vous le connaissiez comme je le connais maintenant vous l’aimeriez encore davantage, chère amie. C’est un ange de douceur, de patience et de bonté. Je le soigne comme mon enfant et il m’aime comme sa mère. »

Le 26 février, tous sont en France, à Marseille après avoir quitté l’Espagne inhospitalière, particulièrement odieuse avec le pauvre Chopin. Aurore écrit avec rage tous les griefs qu’elle a à l’égard d’un pays qui les reçut si mal : « (…) l’aubergiste a voulu lui faire payer le lit où il avait dormi sous prétexte qu’il fallait brûler ce lit comme infecté de maladie contagieuse. Ce trait vous peint l’Espagne d’un bout à l’autre. Spéculations éternelles sur les souffrances d’autrui avec accompagnement d’impudence et d’injures. Oh que je hais l’Espagne ! J’en suis sortie comme les anciens à reculons, c’est-à-dire avec toutes les formules de malédictions ; j’en ai secoué la poussière de mes pieds et j’ai fait serment de ne plus jamais parler à un Espagnol de ma vie. (…) Un mois de plus et nous mourrions en Espagne, Chopin et moi ; lui, de mélancolie et de dégoût, moi de colère et d’indignation. Ils m’ont blessée dans l’endroit le plus sensible de mon cœur, ils ont percé à coups d’épingles un être souffrant sous mes yeux, jamais je ne leur pardonnerai et si j’écris sur eux, ce sera avec du fiel. (…) » Ses propos seront très mal reçus par un grand nombre d’Espagnols et de journalistes. Réaction qui n’étonne guère quand on lit cette lettre compréhensible mais si pleine d’acrimonie.

À Marseille, Chopin se fait soigner par des médecins (enfin) compétents. Ils y demeurent jusqu’en avril, afin de profiter pleinement du climat plus sec qui favorise sa convalescence. L’été sera passé à Nohant. Chopin continue d’écrire à Fontana afin de lui envoyer ses manuscrits musicaux et de lui donner des détails dans la gestion de ses affaires, en véritable business-man romantique. Il est très amoureux et admiratif de son Aurore, comme il le confie à Grzymala : « (…) J’ai maigri et pâli terriblement mais maintenant je mange beaucoup. Ajoute à ma toux habituelle, tout le mal que m’ont fait les Espagnols et les multiples agréments éprouvés là-bas. Sans cesse, je la voyais inquiète de moi. Elle devait me soigner toute seule car Dieu nous préserve des médecins du pays ! Je la voyais faire mon lit, ranger la chambre, préparer les tisanes, se priver de tout pour moi, ne recevant aucun courrier, veillant sur les enfants qui avaient constamment besoin de son regard aimant (…) dans des conditions de vie inusitées. (… ) ».

La santé de Chopin s’améliore tandis que George écrit un article critique, ou plutôt une « grande tartine » sur Goethe, Byron et Mickiewicz. Tous deux s’enferment poursuivis par des curieux à cause de leur popularité. La lettre de George Sand à Madame Marliani est spécialement comique : «  Je suis assaillie ici comme à Paris. Du matin au soir : oisifs, curieux et mendiants littéraires assiègent ma porte de leurs lettres et de leurs personnes. Je me tiens sur une défensive inflexible, ne réponds, ni ne reçois et me fais passer pour malade. Ne soyez pas effrayées s’il vous vient de ce pays la nouvelle que je suis mourante ; quand ils sauront que je me porte bien je crois qu’ils seront furieux, car moins que partout ailleurs, on comprend ici l’horreur que peut inspirer  la populacerie littéraire et le charlatanisme de la réputation. Il y a cohue à ma porte, toute la racaille littéraire me persécute et toute la racaille musicale est aux trousses de Chopin. Pour le coup, lui je le fais passer pour mort, et si cela continue nous enverrons partout des lettres de faire-part de notre trépas à tous les deux, afin qu’on nous pleure et qu’on nous laisse en repos. (…) » 

Tous deux apprennent la mort du malheureux ténor français Nourrit qui s’est suicidé, après un mauvais accueil des Napolitains. Chopin joue Les Astres de Schubert pour l’enterrement à Notre-Dame du Mont à Marseille sur des orgues particulièrement mauvaises mais que le génie du pianiste parvient à faire résonner comme le remarque George : « On lui a fait ici un très maigre service funèbre, l’évêque rechignant. Je ne sais pas si les chantres l’on fait exprès mais je n’en ai jamais entendu chanter plus faux. Chopin s’est dévoué à jouer de l’orgue à l’élévation, quel orgue! C’était dans la petite église de N.D. du Mont, un instrument faux, criard, n’ayant de souffle que pour détonner. Pourtant notre petit en a tiré tout le parti possible. Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué les Astres non pas d’un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d’un ton plaintif et doux comme l’écho lointain d’un autre monde. Nous étions là deux ou trois au plus qui avons vivement senti cela et dont les yeux se sont remplis de larmes ; le reste de l’auditoire qui s’était porté là en masse et qui avait poussé la curiosité jusqu’à payer 50 centimes la chaise (prix inouï pour Marseille) a été fort désappointé, car on s’attendait à ce que Chopin fasse un vacarme à tout renverser et qui briserait pour le moins deux ou trois jeux d’orgue. On s’attendait aussi à me voir en grande tenue au beau milieu du choeur, que sais-je? Assise sur le catafalque peut-être. On ne m’a point vue du tout car nous étions cachés dans l’orgue et nous apercevions par une fente ce pauvre cercueil de Nourrit ».

Chopin et George s’ennuient rapidement à Marseille. Elle écrit à Madame Marliani que seul son artiste chéri lui permet de surmonter le séjour dans cette ville : «Écrivez-moi souvent, chère, vos lettres me donnent un peu de vie. ici, pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelle. Heureusement Chopin avec son piano conjure l’ennui et ramène la poésie au logis.»  Ils partent à Gênes le 20 mai 1839, ils sont à Nohant le 21 mai.

Après tant de pérégrinations, le lecteur est heureux de retrouver le calme de Nohant et une nouvelle stabilité pour les amoureux, entourés de leur cénacle artistique.

L’écrivain, l’artiste et le poète ont en commun d’être en exil partout et de se créer une terre natale en tout lieu. Finalement il faut lire et relire les récits des voyages de nos chers Romantiques confrontés aux aléas du temps, du dépaysement, de l’argent, de la poste et des navires. Très humains dans leurs désirs et leurs préoccupations, ils se distinguent néanmoins par leur docilité à la faculté créatrice qui leur permet d’habiter chaque exil en le transfigurant grâce à l’art. Finalement, si l’accueil des Majorquins avait été meilleur, notre couple infernal et divin n’aurait peut-être pas autant écrit par besoin de trouver un réconfort intellectuel et que de belles pages n’auraient pas été composées.

« Je ne peux pas vous dire adieu mais au revoir » signe George le 2 juin 1839 dans la dernière lettre à Albert Grzymala qui clôt cette période. Nous ne pouvons pas non plus dire « adieu » à ce grand caractère si énergique, si virilement féminin mais « au revoir ». Rendez-vous peut-être à Venise avec Alfred de Musset.

Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, le 23 janvier 2014

NOTE :

On trouve une lettre intéressante du peintre Eugène Delacroix à Pierret à Paris en date du 5  septembre 1838 (à Valmont).

« Cher bon (…) Autre commission que je réclame de ta bonté ; ce serait, en te promenant, d’aller au coin de la rue Grange batelière et du boulevard chez Pleyel, facteur de pianos, le prier de faire enlever chez moi, Delacroix rue des Marais St-Germain 17, le piano que M.Chopin y a fait porter il y a deux mois environ.Tu lui diras que je l’ai oublié en partant pour la campagne (…) » 

Vers 1838, Delacroix s’était décidé à faire un double portrait de George Sand et de Chopin au piano. Chopin avait fait transporter un piano dans son atelier. Ce tableau inachevé devient la propriété du peintre Constant Dutilleux après la mort de Delacroix. En 1865, les héritiers de Dutilleux coupent la toile en deux. Le portrait de George Sand atterrit à la Glyptothèque de Copenhague et celui de Chopin au Louvre après avoir été la propriété du pianiste Marmontel. Une esquisse du projet est au Louvre. Un certain Rob Mac Alear s’est amusé à recréer le portrait originel à partir des deux.

Le journal de Delacroix cite régulièrement Chopin et George Sand avait qui il noua des liens d’amitié affectueuse.

Il l’évoque lors d’un dîner chez la fameuse Madame Marliani: « Chopin y était: il m’a parlé de son nouveau traitement par le massage. Cela serait bien heureux. » (28 janvier 1847)

Il le voit avec George Sand:

– « Aujourd’hui, fermé ma porte par excès d’ennui des visiteurs. Repris les Comédiens arabes de bonne heure, à cause du concert de Franchomme, où je devais aller à 2 heures. En y allant, trouvé Mme Sand, qui m’a fait achever la route dans sa voiture. Je l’ai revue avec un vrai plaisir : elle était excellente. Musique des anges. Quatuor d’Haydn, des derniers qu’il ait faits. Chopin me dit que l’expérience y a donné cette perfection qu nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n’a pas eu besoin de l’expérience ; la science s’est toujours trouvée chez lui au niveau de l’inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez Boissard. Le trio de Rodolphe de Beethoven : passages communs, à côté de sublimes beautés. Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.(…) » (21 février 1847)

« Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c’est en pataugeant que j’ai gagné la rue saint-Lazare. Le bon petit Chopin nous a fait un peu de musique. Quel charmant génie !(…) » (12 mars 1847)

– « A onze heures, avec Mme Sand, Chopin et au Luxembourg. nous avons vu ensemble la galerie (c.a.d.le Musée), après avoir vu la coupole. Ils m’ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois heures. Revenu dîner avec eux. (…) » (1er avril 1847)

Delacroix est aussi bon ami du comte Grzymala qui acquit plusieurs de ses tableaux. Il lui confie en 1861 (lettre du 7 janvier) combien l’absence de Chopin lui pèse, douze ans encore après sa mort : « (…) Avec qui parlerais-je de l’incomparable génie que le ciel a envié à la terre et dont je rêve souvent, ne pouvant plus le voir dans ce monde ni entendre ses divins accords. »

Eugène Delacroix, Homme assis devant un piano, une femme à ses côtés (Frédéric Chopin et George Sand?) musée du Louvre, esquisse

Eugène Delacroix, Homme assis devant un piano, une femme à ses côtés (Frédéric Chopin et George Sand?) musée du Louvre, esquisse, ©musée du Louvre

 

Eugène Delacroix, Portrait de George Sand (inachevé), vers 1838, Musée de Copenhague, huile sur toile

Eugène Delacroix, Portrait de George Sand (inachevé), vers 1838, Musée de Copenhague, huile sur toile ©Musée de Copenhague

Eugène Delacroix, Portrait de Frédéric Chopin, vers 1838, Musée du Louvre, huile sur toile

Eugène Delacroix, Portrait de Frédéric Chopin, vers 1838, Musée du Louvre, huile sur toile ©musée du Louvre

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