« C’est la maison qui m’attendait ». La demeure de Jean Cocteau à Milly-La-Forêt.

« C’est à Milly que j’ai découvert la chose la plus rare du monde : un cadre. » (Jean Cocteau, 1957)

Portrait de Jean Cocteau et son chat

En 1947, Jean Cocteau (1889-1963) s’éprend d’une maisonnette à Milly-La-Forêt dans l’Essonne surnommée « La maison du Bailli », qu’il achète avec Jean Marais à la suite du succès du film de La Belle et la Bête. Au pied d’un vieux château entouré de douves, cette demeure est propice au rêve romanesque de cet esthète en quête de calme et de silence, car Cocteau assailli de coups de téléphones et de visites, cherche à fuir son appartement du Palais-Royal à Paris. Il écrit au sujet de Milly: « C‘est la maison qui m’attendait. J’en habite le refuge, loin des sonnettes du Palais-Royal. Elle me donne l’exemple de l’absurde entêtement magnifique des végétaux. J’y retrouve les souvenirs de campagnes anciennes où je rêvais de Paris comme je rêvais plus tard, à Paris, de prendre la fuite. L’eau des douves et le soleil peignent sur les parois de ma chambre leurs faux marbres mobiles. Le printemps jubile partout. » (in La difficulté d’être, 1947) Après leur rupture, Cocteau rachète sa part à Jean Marais et y habite avec Édouard Dermit (1925-1995) surnommé « Doudou », qui joue le rôle de Paul dans son film Les Enfants Terribles (1950) et qui devint son compagnon. Il y vit les dix-sept dernières années de sa vie. Après avoir subi quelques restaurations, la Maison Cocteau, labellisée « Maisons des Illustres » se visite désormais.

La maison d’une homme théâtral 

Salon de Jean Cocteau à Milly-La-Forêt

Deux sphinges et un buste de Tête de Turc (visible dans La Belle et la Bête) accueillent le visiteur dans le jardin au bord de l’eau. L’habitation, modeste, ouvre ses portes comme si l’on entrait dans les coulisses du grand théâtre de l’artiste génial qui fut à la fois poète, écrivain, dessinateur, cinéaste, metteur en scène, musicien, académicien, en ayant encore mille autres cordes à son arc. Le dallage ocre et blanc-cassé de l’ancienne cuisine subsiste. La restauration met en valeur la scénographie amusante souhaitée par Cocteau: il voulait pouvoir observer le jeu de scène de sa cuisinière, en concevant la pièce comme une estrade de théâtre avec un petit escalier au pied duquel il s’installait…sans doute avec ses trois chats car on sait l’amour que le poète leur portait (« A Milly sous la neige. Mes chats s’y roulent. Tout est décoré dans le moindre détail. Quel faste ! On se promène en faisant le bruit d’un cheval qui mange du sucre » in Le Passé défini, 1951-52). Tous les instruments de cuisine étaient dissimulés derrière les placards ! Un mobile en fil de fer représentant l’autoportrait de Cocteau est suspendu au plafond, image qu’il avait fabriquée pour symboliser sa tête fourmillante d’idée et ses nombreux questionnements intérieurs. On observe quelques croquis d’une de ses premières oeuvres Le Mystère de Jean l’Oiseleur (1924). Sont évoquées les deux grandes figures qui marquèrent sa vie, ses « deux maîtres » comme il dira lui-même: Erik Satie et Raymond Radiguet. Anéanti par la mort de Radiguet à l’âge de 20 ans, Cocteau se réfugie dans le travail et la création…et l’opium dont il sera dépendant jusqu’à sa mort, malgré ses tentatives de désintoxication.

Un artiste au sein d’une constellation artistique dans une période tourmentée 

Bureau de Jean Cocteau à Milly-La-Forêt

Visiter la maison de Cocteau c’est aussi se replonger dans l’effervescence artistique de la première moitié du XXe siècle  à travers les souvenirs de ses amis, connaissances et célébrités croisées de près ou de loin, avant, pendant et après les deux guerres mondiales: Anna de Noailles, Bernard Buffet, Man Ray, Lee Miller, Charles Chaplin, Marie Laurencin, Andy Warhol, Al Brown, André Gide, Picasso, Richard Avedon, Diaghilev, Stravinsky, Edith Piaf, Django Reinhardt, Modigliani, Jean Marais, Joséphine Baker, Coco Chanel, Louise de Vilmorin, etc. On arrive au salon en passant par un cabinet de curiosités qui présente plusieurs objets personnels coctaliens (poisson-globe, sac Hermès, cendrier creusé dans une patte de rhinocéros, chapeau clair, gants de boxe, etc.) Une autre pièce est consacrée à une exposition sur les liens de Cocteau avec l’Amérique, son passage à New York qui lui vaudra d’écrire sa célèbre Lettre aux Américains en 1949.

Chambre de Jean Cocteau à Milly-La-Forêt

Dans le salon intimiste dont les fenêtres donnent sur les douves, se dressent deux grands palmiers métalliques de Madeleine Castaing qui contribua à décorer une partie de la maison. Plusieurs objets hétéroclites se côtoient: tête de bouc-chandelier, paravent, animaux, photos-montages, un cheval de manège, une dent de narval, les moulage des mains de Cocteau, le dessin monumental d’Oedipe et le Sphinx (1932) de Christian Bérard, souvenirs divers et variés. On apprend que Jean Marais était cleptomane et rapportait très souvent des larcins involontaires de ses dîners en ville ! Le premier étage où vivait autrefois Édouard Dermit a été réaménagé avec des oeuvres d’art consacrées à Cocteau et au film de La Belle et la Bête (on peut apercevoir le Masque de la Bête dans une vitrine). À droite de l’escalier, la chambre de Cocteau se révèle, animée par une fresque de paysage attribuée à Jean Marais. C’est avec le salon et le bureau, l’une des trois lieux de vie qui ont été conservés de façon authentique.

Un esthète souffrant

Tombe de Jean Cocteau, Saint-Blaise des Simples, Milly-La-Forêt

En suivant le fil directeur de la visite, on découvre un Cocteau de nature fragile, très tôt complexé par son corps, traumatisé par le suicide de son père alors qu’il a neuf ans au sein d’une famille bourgeoise où ce décès est tabou. Littéralement « écorché vif », il développe une grande sensibilité et une obsession pour certains thèmes poétiques et mythologiques qui sont pour lui des moyens d’introspection (le miroir, Oedipe, Orphée, Antigone). Il vit un grand amour fusionnel avec sa mère, dont subsiste une importante et émouvante correspondance. Cocteau, qui détestait son apparence physique, est hanté par la Beauté et s’entoure toujours de jeunes hommes magnifiques. Il cherche toute sa vie, avec une inlassable obsession, à passer « à travers le miroir » pour échapper à son mal-être grâce à l’imagination, la poésie, la création et…l’évasion que procure la drogue en affirmant:« Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne ».

La Chapelle Saint-Blaise des Simples

Chapelle Saint-Blaise des Simples, Milly-La-Forêt, fresque de Jean Cocteau

Après la visite de la Maison Cocteau, une étape s’impose à la Chapelle Saint-Blaise des Simples du village de Milly, entourée d’un petit jardin d’herbes médicinales, là où repose Jean Cocteau, ainsi qu’Édouard Dermit. Son épitaphe sourit au visiteur: « Je reste avec vous ! »  L’artiste en a conçu les vitraux, la composition générale et le décor à fresque qui représente plusieurs espèces botaniques: guimauve, menthe de Milly, gentiane, belladone, etc. ainsi qu’une Résurrection du Christ et un Christ de Douleur. La voix-off de Jean Marais explique la signification des divers symboles de l’édifice en rappelant que les fleurs « inspirent les poètes de génie ».

Certains reprocheront à Cocteau sa dispersion, sa facilité et ses succès, mais qui ne pourrait admirer toutes les facettes flamboyantes de son oeuvre  protéiforme ? Ne pas reconnaître le génie du poète étoilé, serait nier le rôle thérapeutique de l’art, qui, on le sait, peut recoller les débris du Soi brisé mieux que beaucoup de psychanalystes. Cocteau qui avait écrit sur « La difficulté d’être » avait compris très jeune qu’on ne peut guérir de ses démons qu’en faisant de sa vie une oeuvre d’art rédemptrice.

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, 4 juillet 2017 

Note : On salue particulièrement l’accueil de la Maison Cocteau, tout en générosité, partage du savoir, amabilité et disponibilité. Chose souvent rare dans les musées et qui mérite d’être soulignée. Merci !

Chat de la Chapelle Saint-Blaise des Simples, Milly-La-Forêt, fresque de Jean Cocteau