LIRE ET RELIRE Frankenstein de Mary Shelley

Theodore Von Holst (1810-1844), Frontispice de Frankenstein publié par Colburn and Bentley, Londres,1831

Theodore Von Holst (1810-1844), Frontispice de Frankenstein publié par Colburn and Bentley, Londres,1831

« J’avais chassé tout sentiment, étouffé toute torture, pour me rassasier de l’excès même de mon désespoir. Le Mal désormais devint mon Bien. »

 Il faut toujours revenir aux sources littéraires des grands mythes que le cinéma et la publicité ont défiguré en les revêtant de leurs oripeaux mercantiles au service du sensationnel. Frankenstein en est un parfait exemple.

Le Prométhée Moderne

Comment le roman noir de Frankenstein est né dans l’esprit de Mary Shelley (1797-1851) alors âgée de 19 ans ? Question à laquelle la compagne du poète Percy Bysshe Shelley répondit dans sa préface à l’édition de 1831. En 1816, elle entame un voyage en Europe avec sa demi-sœur Claire Clairmont enceinte du poète Byron et Percy B. Shelley qui deviendra son époux le 30 décembre de la même année. En Suisse, une étape est prévue à la maison Chapuis à Montalègre, non loin de la villa Diodati, où séjourne alors Byron avec le docteur John-William Polidori. Réunis chez Byron en juin, nos écrivains décident un soir de raconter des histoires de fantômes. Tout ceci germe dans l’imagination de la jeune Mary Shelley, qui se met à rédiger Frankenstein, roman gothique à la veine romantique dans le sens le plus noble du terme. De retour en Angleterre le récit est achevé en avril 1817, préfacé par Shelley. Le roman est publié en mars 1818, sans nom d’auteur, en trois volumes. Il est dédié au père de Mary, l’écrivain William Godwin. Une première traduction française voit le jour à Paris en 1821. Shelley se noie en 1822. Mary Shelley continue sa carrière d’écrivain tout en se dévouant à l’édition posthume des poèmes de son époux. Une nouvelle version corrigée de Frankenstein est publiée en 1831 (version lue pour cet article). Le roman est adapté au théâtre la même année sous le titre Presumption or the Fate of Frankenstein. Elle meurt à Londres le 1er février 1851. C’est le début d’une longue fortune pour le roman adapté à tous types de médias, formats et supports : cinéma, théâtre, bandes-dessinées, dessins animés, livres radiophoniques, séries télévisées. Frankenstein est le sujet choisi par Edison pour l’un des premiers films américains produit en 1910.

Portrait de femme dit de Mary Wollstonecraft Shelley, Samuel John Stump National Portrait Gallery (Londres), 1831, huile sur toile

Portrait de femme dit de Mary Wollstonecraft Shelley, Samuel John Stump
National Portrait Gallery (Londres), 1831, huile sur toile

Avant toute chose, il est indispensable d’éliminer une bonne fois pour toute l’idée fausse qui consiste à croire que Frankenstein est le prénom du monstre. Nous tenons à rappeler que Frankenstein est le nom du créateur du monstre et non du monstre lui-même. Ce dernier n’en porte jamais dans l’ouvrage entier. Innommable (ne pouvant justement être nommé !), il ne reçoit aucun prénom, aucune appellation autre que le « monstre », la « créature », l’ »être vil et abject ». Autre point important, il ne faut guère oublier le sous-titre de l’œuvre, Le Prométhée moderne. Quand il dérobe l’étincelle de feu de la vie, sa conscience est à jamais dévorée par l’aigle du remord, à l’image du mythe antique de Prométhée. La citation en exergue du Paradise Lost de Milton n’est pas anodine : « Do I request thee, Maker, from my clay to mould me man ?/ Did I solicit thee from darkness to promote me ? » (T’ai-je demandé, Créateur, de façonner mon argile en homme / T’ai-je sollicité de m’arracher aux ténèbres ?) Mary Shelley s’interroge sur le rapport du créateur et de sa créature. Qui veut faire Dieu fait le Diable ! Elle décrit comment l’homme-démiurge devient la victime de ses opérations d’apprenti-sorcier. Mais son adresse ne réside pas seulement à décrire les affres de l’homme déchu qui tente d’égaler son créateur et qui rate son œuvre, elle entre aussi dans la conscience du monstre doué de cœur et raison, et qui, tout ignoble qu’il soit est animé du don sacré de la vie.

Donc, Frankenstein est plus qu’un roman d’épouvante. Certes, les descriptions enflamment l’imaginaire et les ficelles des situations angoissantes sont manœuvrées au bon moment. Tout y est : le cortège des nuits noires, les meurtres sanglants, les scènes de cimetière, les forêts obscures, les laboratoires macabres et les prisons sordides. Toutefois, Mary Shelley dépasse le simple genre du récit gothique pour se hisser à un questionnement métaphysique. Frankenstein  un roman gothique moral.

Quand les sciences naturelles mènent aux sciences surnaturelles

 » Seuls ceux qui les ont éprouvées peuvent concevoir les séductions de la science. Dans d’autres champs d’étude, vous allez jusqu’où d’autres sont parvenus avant vous, et où il ne reste rien à apprendre ; mais dans les recherches scientifiques il existe des chances continuelles de découvertes et d’émerveillement. »

Tout d’abord, Frankenstein est constitué d’un emboîtement d’histoires qui s’entremêlent savamment grâce au style épistolaire. Les trois premiers chapitres sont des lettres écrites en 17…, par le jeune aventurier Robert Walton à sa sœur Mrs Saville. Grand idéaliste, il lui décrit avec exaltation son désir d’entreprendre un long voyage depuis la Russie vers le pôle nord pour découvrir le monde. La situation est vraisemblable. Mary Shelley prépare le terrain naturel qui sera envahi peu à peu par le surnaturel au service d’une brillante tension dramatique. Walton écrit fougueusement : « J’ai souvent attribué l’intérêt, l’enthousiasme passionné que suscitent en moi les dangereux mystères de l’océan, à cette œuvre du plus grand visionnaire parmi les poètes modernes. Une force que je ne comprends pas agit en mon âme. Je suis, dans la vie courante, actif, laborieux, un ouvrier qui aboutit par la persévérance et la peine ; mais il existe aussi en moi un amour du merveilleux, une croyance du merveilleux, qui s’insinue en la trame de tous mes projets, qui me pousse soudain hors des voies ordinaires des hommes, jusque dans les mers sauvages et les régions inconnues que je vais bientôt explorer. »

Un incident survient sur le bateau qui l’emmène dans les mers de glace. L’équipage recueille un étranger exténué, égaré dans l’immensité glaciale qui cherche « quelqu’un qui le fuyait ». Intrigué par cette situation peu ordinaire, Walton fait peu à peu connaissance avec cet étrange personnage qui paraît accablé par un chagrin mystérieux. Son affection pour lui augmente. Au cours de sa convalescence, Walton reçoit les confidences de Victor Frankenstein -c’est ainsi que se nomme l’étranger- qui constituent les vingt-quatre chapitres du roman. La plongée dans le surnaturel commence : « Si les spectacles offerts à nos regards étaient moins sauvages, je pourrais craindre votre incrédulité, peut-être le ridicule. Mais bien des choses paraîtront possibles, dans ces régions désertes et mystérieuses, qui provoqueraient le rire de ceux à qui est inconnue la diversité des puissances de la nature. Je ne doute pas d’ailleurs que mon histoire ne porte en sa coordination même la preuve intime de l’exactitude des évènements qui la composent. »

L’étincelle de l’orgueil

 « Pour rechercher les causes de la vie, il est indispensable d’avoir recours à la mort. »

Frankenstein fait le récit de sa vie. Né dans une famille honorable de Genève, cet enfant unique a été élevé avec une jeune enfant recueillie peu après, Elizabeth Lavenza : « Elle était plus que ma sœur, puisqu’elle ne devait être, jusqu’à sa mort, autre que mienne. » Enfance et jeunesse sont marquée par une douce harmonie, son amitié avec Henri Clerval, la naissance de son petit frère, son amour pour Elizabeth et par l’étude des sciences. Frankenstein est habité par une vive curiosité à l’égard de la nature : « C’était les secrets de la terre et du ciel que je désirais connaître ; et que je fusse préoccupé de la substance extérieure des choses, ou de l’esprit de la nature et de l’âme mystérieuse de l’homme, mes recherches avaient toujours pour objets ses secrets métaphysiques ou physiques, au sens le plus élevé du terme, de l’univers. »

Le thème est éminemment moderne ; Frankenstein se plonge dans un amour ardent des sciences naturelles mais il ne cherche pas la pierre philosophale. Non, il souhaite comprendre l’étincelle de la vie et la maîtriser, telle est son obsession : « La richesse était un but inférieur à atteindre ; mais quelle gloire ne résulterait pas de ma découverte, si je pouvais bannir du corps humain la maladie, et, hors les causes de mort violente, rendre l’homme invulnérable ? » On suit son apprentissage. Beaucoup de lecture l’exaltent de Cornélius Agrippa à Albert Le Grand en passant par Paracelse. A dix-sept ans, il doit affronter la disparition de sa mère. L’absence de cet être cher est décrite dans un paragraphe très beau sur la mort par Mary Shelley (1). Il part étudier à Ingolstadt où il apprend physique et chimie moderne auprès d’éminents professeurs dont M. Waldmann. La main du Destin se pose alors sur lui : « Tandis qu’il parlait, j’avais l’impression que mon âme était aux prises avec un ennemi palpable ; une par une, il frappa sur les diverses touches qui formaient le mécanisme de mon être ; chaque corde résonnait à son tour, et bientôt mon esprit fut rempli d’une seule pensée, d’une seule conception, d’un seul but. Voilà ce qu’on a fait, s’écria l’âme de Frankenstein ; mais j’accomplirai plus, bien plus encore : marchant sur les pas déjà tracés, je déblaierai une route nouvelle, j’explorerai des puissances inconnues, et je déploierai devant l’univers les mystères les plus cachés de la création. »

Frankenstein se met dès lors à étudier toutes les branches des sciences de la nature. Il s’instruit, visite des laboratoires, découvre la chimie et les sciences physiques qui deviennent sa passion. Il se lie d’amitié avec M. Waldmann et progresse rapidement en perfectionnant ses connaissances de la structure du corps humain, de l’anatomie et de la physiologie durant deux années : « Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention était la structure du corps humain, et à la vérité, de tous les animaux doués de vie. Quelle était donc, me demandais-je souvent, l’origine du principe de la vie ? » Sa conclusion est résumée par une phrase-clef : « Pour rechercher les causes de la vie, il est indispensable d’avoir recours à la mort. » Il se met à observer la corruption et la dégradation du corps, jusqu’au jour où l’étincelle prométhéenne jaillit comme l’Eurêka d’Archimède : « (…) du milieu de ces ténèbres, surgit soudain devant moi la lumière…une lumière si éclatante et si merveilleuse, et pourtant si simple, qu’ébloui par l’immensité de l’horizon qu’elle illuminait, je m’étonnai que, parmi tant d’hommes de génie, dont les efforts avaient été consacrés à la même science, il m’eût été réservé à moi seul de découvrir un secret aussi émouvant. »

James Nasmyth (1808-1890), Alchimiste dans son laboratoire, Welcome Library

James Nasmyth (1808-1890) Alchimiste dans son laboratoire ©Welcome Library

Hélas, cette lumière illusoire va le plonger ensuite dans la plus grande obscurité. Frankenstein confie au jeune Walton son amertume: « Apprenez de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien il est dangereux d’acquérir la science, et combien plus heureux est l’homme qui prend sa ville natale pour l’univers, que celui qui aspire à une grandeur supérieure à ce que lui permet sa nature. (…) Si l’étude à laquelle vous donnez vos efforts tend à affaiblir vos affections, et à faire disparaître en vous le goût des plaisirs simples auxquels ne peut se mêler nul alliage, cette étude est à coup sûr réprouvable, c’est-à-dire mal propre à l’esprit humain ». Le voilà qui élabore dans la solitude du laboratoire son grand-œuvre, un être humain prodigieux qui va se révéler aussi surhumain qu’inhumain.

Créateur et créature déchus

« Ce fut par une lugubre nuit de novembre que je contemplai mon œuvre terminée ». L’œil jaune et vitreux de la créature s’ouvre et toute sa laideur apparaît à un Frankenstein horrifié. L’accomplissement de son projet est l’avortement de son illusion : « Mon désir avait été d’une ardeur immodérée, et maintenant qu’il se trouvait réalisé, la beauté du rêve s’évanouissait, une horreur et un dégoût sans bornes m’emplissaient l’âme. » Il s’enfuit et rencontre son ami Clerval avant de tomber dans une crise de fièvre et de délire pendant plusieurs mois. Son père et Elisabeth s’inquiètent mais il finit par guérir. Il apprend alors  l’assassinat de son jeune frère William par une lettre de son père. Pris de désespoir car il pressent que c’est le monstre qui a causé le meurtre, il retourne à Genève où il assiste impuissant à l’accusation de Justine Moritz, fidèle servante de la famille injustement condamnée à mort. Comment décrire le remord de Frankenstein qui commence à être rongé par la culpabilité : « Quant à moi, le meurtrier véritable, je sentais dans mon cœur le ver éternel qui rend impossible toute espérance et toute consolation. » William et Justine sont indirectement les premières victimes de ses « arts sacrilèges. »

William Blake, Book of Urizen, planche 12

William Blake, Book of Urizen, planche 12

En voulant maîtriser la vie le jeune démiurge réalise qu’il récolte les fruits infects de l’orgueil: « J’étais entrée dans la vie avec des intentions bienveillantes, et j’aspirais à l’heure où je pourrais les traduire en actes, et me rendre utile à mes semblables. Pour l’instant, tout était ruine ; au lieu de cette sérénité de conscience qui m’eût permis de contempler le passé avec satisfaction, et de tirer de ce spectacle la promesse de nouveaux espoirs, j’étais la proie du remords et de la sensation du crime, qui me précipitaient dans un enfer de tortures intenses, tel que nul langue ne peut le décrire. Cet état d’âme rongeait ma santé. » Frankenstein se réfugie dans la solitude. Son père cherche à le consoler en vain. Il est tenté par le suicide mais il est retenu par l’amour d’Elizabeth. Il ressent une immense haine intérieure contre la créature atroce. Mary Shelley décrit magnifiquement les douleurs de la conscience fautive : « C’est ainsi que ni la tendresse de l’amitié, ni la beauté de la terre, ni celle des cieux, ne pouvaient arracher mon âme à ses tourments ; les accents mêmes de l’amour n’y suffisaient point. J’étais entouré d’un nuage que nulle bienfaisante influence ne pouvait pénétrer. Le cerf blessé qui traîne ses membres défaillants vers quelque fougère cachée pour y contempler la flèche qui l’a transpercé et pour mourir, eût pu me servir de symbole. »

L’éducation d’un monstre

La longue dépression de Frankenstein ne fait que commencer. Il erre dans la solitude de la nature et grimpe sur le sommet désolé de Montanvert, non loin du Mont Blanc. À cet instant surgit le monstre qui implore sa pitié en lui racontant la tristesse de son existence. Le dialogue entre le créateur et sa créature conduit à un nouveau récit dans le récit. Mary Shelley décrit comment le malheureux être a découvert la vie. On assiste à la naissance inversée d’un adulte n’ayant jamais été enfant. Chassé par tous les gens qu’il rencontre sur son chemin, il vit en paria dans les forêts. Il a découvert avec effroi sa laideur en contemplant dans l’eau d’une rivière son visage. Le monstre va apprendre en secret à parler, à observer les saisons, à comprendre la nature humaine, grâce à l’observation secrète de la vie d’une famille dans une cabane: « Combien étrange est la nature de la connaissance ! Elle s’accroche à l’esprit, lorsqu’elle s’en est saisie, comme le lichen au rocher. » Il fait son apprentissage de l’existence en autodidacte, éduqué par l’étonnement et le questionnement : « J’ignorais tout de ma création et de mon créateur (…) Qu’étais-je donc ? ». Son esprit se développe tandis qu’il médite sur la nature humaine par la lecture de certains ouvrages, dont les Vies de PlutarqueLes Chagrins de Werther, et (ce n’est guère un hasard !) Le Paradis Perdu de Milton (2): « Ces récits merveilleux m’inspirèrent des sentiments étranges. L’homme était-il donc à la fois si puissant, si vertueux et magnifique, et, d’autre part, si vicieux et si bas ? Il me semblait n’être à un moment qu’une branche de l’arbre du Mal, et, à d’autres, tout ce que l’on peut concevoir de noble et de divin. Etre un homme grand et vertueux paraissait l’honneur le plus élevé que puisse recevoir un être sensible ; être bas et vicieux, comme beaucoup de personnages historiques, semblait être la dégradation la plus complète, une condition plus infime que celle de la taupe aveugle ou du ver inoffensif. Longtemps, je ne pus concevoir qu’un homme pût aller tuer son semblable, ni même pourquoi il existait des lois et des gouvernements ; mais quand j’entendis mentionner des exemples particuliers de vice et de carnage, mon étonnement cessa, et je me détournai avec impatience et dégoût. »

Nature et spleen, des thèmes romantiques

Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages, 1818, Kunsthalle (Hambourg), huile sur toile

Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages, 1818, Kunsthalle (Hambourg), huile sur toile

Le fond du récit de Frankenstein est émaillé de souvenirs des paysages montagnards entrevus par Mary Shelley. La nature est tour-à-tour destructrice, mélancolique ou consolatrice. Son pouvoir est immense :  « Si accablé qu’il soit, nul ne sent plus profondément les beautés de la nature. Le ciel étoilé, la mer, et tous les paysages de ces régions merveilleuses, semblent pouvoir encore élever son âme au-dessus de la terre. » Selon la conception romantique du monde, la nature épouse intimement les sentiments des personnages. Mary Shelley use de procédés littéraires parfois grandiloquents avec l’emploi de comparaisons  quasi-homériques et autres métaphores pour souligner cette idée centrale: « D’ailleurs, en traçant le tableau de mes premières années, je rappelle aussi les évènements qui, par degrés insensibles, amènent au récit de mes malheurs plus récents : car lorsque j’essaie de m’expliquer la naissance de cette passion qui gouverna par la suite ma destinée, je la vois couler, comme une rivière dans la montagne, de sources humbles et presque oubliées ; mais se gonflant dans son cours, elle est devenue le torrent qui a depuis lors balayé toutes mes espérances et toutes mes joies. »

Notre héros se réfugie dans la nature pour y promener son spleen et tenter d’y remédier en faisant de l’exercice physique  non loin de la montagne de Chamonix. C’est l’occasion pour l’écrivain d’exalter la vertu consolatrice de la nature :  « Le poids qui opprimait mon âme s’allégea sensiblement, tandis que je m’enfonçais au plus profond des ravins de l’Arve. Les montagnes et les précipices immenses qui me surplombaient de tous côtés, le bruit de la rivière mugissant à travers les rocs et les chutes d’eau qui se précipitaient tout alentour, chantaient une puissance égale à l’Omnipotence, et je cessai de craindre, ou de me courber devant un être quelconque moins redoutable que celui qui avait créé et qui gouvernait les éléments, dont la force se manifestait ici sous sa forme la plus terrifiante. Cependant, à mesure que je montais davantage, la vallée prenait un aspect plus magnifique et plus écrasant. Les châteaux en ruine suspendus au bord des précipices sur les montagnes couvertes de pins ; l’Arve impétueuse, et les chalets apparaissant çà et là parmi les arbres, composaient un spectacle d’une beauté singulière. Mais elle était accrue et rendu sublime par les Alpes énormes, dont les dômes et les pyramides d’une blancheur éclatante dominaient, comme si elles eussent appartenu à un autre monde, les habitations d’une autre race d’êtres. » Sans surprise on tombe sur le thème (et le terme!) du Sublime et l’image de l’homme solitaire face aux éléments. La Nature, personnifiée comme une mère, devient l’ultime refuge face au désespoir. Aussi changeante qu’inexorablement fidèle, elle accueille dans son sein l’âme blessée :  « Une envahissante sensation de plaisir, longtemps oubliée, m’assaillit pendant ce voyage. Un tournant de la route, un objet nouveau soudain aperçu et reconnu, me rappelaient les jours passé, et s’associaient à la gaieté légère de l’enfance. Jusqu’aux vents murmuraient d’une voix consolante à mon oreille, et la nature maternelle m’ordonnait de ne plus pleurer. » Mais le désespoir de Frankenstein est existentiel. Aucun paysage, si beau soit-il, ne peut apaiser les tourments d’une conscience fautive : « Puis à nouveau cette bienfaisante influence cessa d’agir, je me retrouvai enchainé à mon chagrin, et je me livrai à toute la misère de la réflexion. » Il n’y a peut-être que le sommeil qui puisse être capable de verser la liqueur de l’oubli le temps de laisser au corps et à l’esprit un peu de répit : « Le sommeil m’envahit : je le sentis lorsqu’il arriva, et je bénis ce donneur d’oubli. »

 Un destin fatal

Sebastian Pether (1790-1844), Ruines gothiques au clair de lune, 1841, National Trust

Sebastian Pether (1790-1844) Ruines gothiques au clair de lune, 1841 ©National Trust

Le monstre poursuit son récit. Il souhaiterait vivement rencontrer les habitants de la cabane mais il ne cesse de différer cette entrevue par crainte de se faire haïr. Le jour où il décide de faire le premier pas vers eux, il est aussitôt chassé et banni. Chacune de ses tentatives d’approche des autres êtres humains se solde par un échec. Le désespoir progressif du monstre se manifeste par des hurlements et des imprécations : « Tous les êtres, sauf moi, goûtaient le repos ou la joie ; et semblable au plus maudit des démons, je portais un enfer en moi-même ; voyant que nulle créature ne compatissait à mes maux, j’aurai voulu arracher les arbres, répandre autour de moi la ruine et la destruction, pour m’asseoir ensuite et savourer le spectacle du mal accompli. (…) Dès cet instant, je déclarai à cette espèce une guerre éternelle, et surtout à celui qui m’avait formé pour me précipiter dans cette insoutenable souffrance. » Qu’elles sont terribles les conséquences du désamour dans l’âme d’un être ! Sa bonté naturelle se métamorphose peu à peu en méchanceté : « Pour la première fois des sentiments de vengeance et de haine emplirent mon cœur, et je ne fis aucun effort pour les dominer ; mais me laissant porter par le courant, j’inclinai mon esprit vers le mal et la mort. » Après avoir incendié la cabane de la famille, il s’enfuit à la recherche de son créateur dans une errance misérable. Il sauve une jeune fille de la noyade mais il est aussitôt blessé par le fusil d’un paysan qui le croit fautif. L’ingratitude des êtres humains distille en lui son amertume : «  Les sentiments de bonté et de douceur auxquels je m’étais abandonné quelques instants auparavant, firent place à une fureur démoniaque et à des grincements de dents. » 

Il finit par découvrir le Journal tenu par Frankenstein durant les étapes de la création de son monstre et comprend qui il est. Le monstre lui fait part de son dégoût à son égard : « Créateur abhorré ! Pourquoi donc avez-vous formé un monstre assez hideux pour vous faire détourner de lui vous-même avec dégoût ? Dieu, dans sa miséricorde a fait l’homme beau et attirant, selon sa propre image ; mais ma forme n’est qu’un type hideux de la vôtre, rendu plus horrible encore par sa ressemblance même. » Il confesse son crime et disant que c’est lui qui a étranglé son frère parce qu’il voulait que son créateur subisse les mêmes tourments que lui : « Moi aussi, je peux créer le désespoir : mon ennemi n’est pas invulnérable ; cette mort le désespèrera, et mille autre malheurs le tourmenteront et causeront sa propre mort. » Puis il gémit sur sa solitude et avoue son but  qui est que son maître crée un monstre femelle qui soit sa compagne : « Nulle Ève n’adoucissait mes chagrins, ne partageait mes pensées ; j’étais seul. Je me rappelais les supplications d’Adam à son créateur. (…) Je suis seul, et je souffre ; les hommes repoussent ma société ; mais une femme, aussi difforme et horrible que moi, ne se refuserait pas à moi. Il faut que ma compagne soit de la même espèce, ait les mêmes défauts que les miens ! Tel est l’être qu’il vous faut créer ! » Frankenstein refuse sa proposition. Cette inversion de la création d’Adam et Ève lui répugne.  Le monstre le menace :  » Si je ne peux inspirer l’amour, je sèmerai la peur ; et surtout en ce qui vous concerne, vous mon ennemi mortel, je fais un serment de haine inépuisable. Soyez sur vos gardes : je travaillerai à votre destruction, et je ne m’arrêterai que lorsque j’aurai si bien versé le désespoir en votre cœur, que vous maudirez l’heure où vous êtes né. »  Frankenstein, pris de compassion et craignant de de nouveaux drames à cause de la haine du monstre, finit par céder : « Pour les sauver, je résolus de me consacrer à ma tâche la plus abhorrée ». Le monstre disparaît mais il le suit pour surveiller sa besogne.

William Blake, 1794, Book of Urizen, planche 51

De retour à Genève Frankenstein, plus sombre que jamais, n’arrive pas à se mettre à son travail. Il a besoin de temps et d’étude. Il part en Angleterre, accompagné de son ami Clerval,  consulter des savants et fait la promesse d’épouser Elizabeth à son retour. Rongé par le remords, il se rend en Ecosse et laisse son ami Clerval pour se consacrer à sa triste tâche dans une île presque abandonnée, loin de tous. Agité et nerveux, il se met à songer aux conséquences de son acte. Quelles terribles conséquences si les deux monstres engendraient des enfants ? Quel avenir pour le monde ? Alors qu’il tergiverse l’horrible créature apparaît à la fenêtre de son laboratoire en pleine nuit pour lui rappeler sa promesse. Frankenstein lui fait part de son refus et tandis que le monstre le maudit, il s’en va et jette à la mer son ébauche de créature. De retour à terre, il apprend la  mort de Clerval. Il est aussitôt soupçonné et mis en prison : « J’étais condamné à vivre. (…) Ah les malheureux peuvent se résigner, mais les coupables ne connaissent aucune paix. Les angoisses du remords empoisonnent la volupté que parfois l’on trouve en s’abandonnant à l’excès du chagrin. » Son père vient le voir durant son procès. Il est acquitté en fin de compte. Sa souffrance physique est morale devient si insoutenable qu’il devient  dépendant au laudanum. De retour sur le continent, il reçoit une lettre d’Elizabeth qui pense qu’il en aime une autre mais il la rassure et prépare son mariage en cachant son inquiétude derrière une joie de façade. Le soir des noces, Elizabeth est assassinée. Son père meurt de chagrin. Frankenstein n’est plus que  l’ombre de lui-même. Il tente de confesser à un magistrat son erreur mais ce dernier ne le croit pas. Il fait alors le voeu de tuer le monstre et part dans une poursuite errante qui semble ne jamais se finir. Il quitte Genève, passe par le Rhône, la Méditerranée, les steppes, puis remonte vers le Nord et le froid glacial. Tantôt le monstre se laisse approcher, tantôt il s’éloigne comme l’image de ces deux destins qui se haïssent mais qui sont inextricablement liés. Frankenstein poursuit son objectif avec une ténacité fanatique, malgré l’épreuve du froid, de la fatigue et de la faim.

Le récit de Frankenstein s’achève sur son lit de mort : « Il me faut poursuivre et détruire l’être à qui j’ai donné l’existence ; alors mon rôle sur terre sera rempli, et je pourrai mourir. »  Mais il expire à minuit et demande à Walton de le venger et de tuer le monstre à sa place. On revient au récit épistolaire de Walton à Mrs Saville. Son univers rationnel est envahi par le fantastique quand  un monstre à la laideur inhumaine entre dans la cabine et se lamente avec désespoir sur la dépouille de son créateur. Il décrit à sa soeur la scène horrifiante qui s’offre sous ses yeux. Mais le monstre n’est que regrets et remords. Il confie sa douleur à Walton et disparaît à tout jamais, résolu de s’immoler au feu loin de tous, dans le nord : « J’avais chassé tout sentiment, étouffé toute torture, pour me rassasier de l’excès même de mon désespoir. Le Mal désormais devint mon Bien. » 

On ne peut que saluer le génie de Mary Shelley d’avoir su combiner le roman d’épouvante à la méditation métaphysique en s’attaquant au thème difficile de la création révoltée face à son créateur. Il était audacieux de traiter ce sujet périlleux, notre jeune femme a été fille vaillante !  Il n’y a pas de plus grande astuce que de réfléchir sur la condition humaine naturelle en la faisant contraster avec une condition monstrueuse surnaturelle. C’est la leçon que l’on retiendra de cette fantastique lecture.

Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, 27 avril 2015

 

(1)  « Elle mourut tranquille, et, même dans la mort, son visage exprimait l’affection. Je ne vous décrirai point les sentiments de ceux dont les liens les plus chers sont brisés par ce malheur irréparable ; le vide ressenti par l’âme, et le désespoir qui se peint sur le visage. L’esprit est si lent à admettre la disparition définitive de celle que nous voyions chaque jour et dont l’existence semblait faire partie de la nôtre, à se rendre compte que s’est éteint à jamais l’éclat d’un regard aimé, que le son d’une voix familière, si chère à notre oreille, puisse s’évanouir et ne plus jamais s’entendre ! Telles sont les réflexions des premiers jours ; mais c’est quand l’écoulement du temps nous prouve la réalité du mal, que commence l’amertume véritable de la douleur. Pourtant, qui donc la main rude de la mort n’a-t-elle pas privé d’une présence chère ? Et pourquoi décrirais-je un chagrin que tous ont ressenti ou doivent ressentir ? L’heure arrive, enfin, où le chagrin est plutôt une faiblesse qu’une nécessité ; où le sourire qui erre sur les lèvres, bien qu’on le considère comme un sacrilège n’est plus banni. Ma mère était morte, mais nous avions encore des devoirs à remplir ; il fallait continuer à vivre avec les autres, et apprendre à nous estimer heureux, tant qu’une seule créature restait encore, que cette main destructrice n’avait pas saisi. »

(2) « Mais le Paradis perdu suscita en moi des émotions autres et bien plus profondes. Je le lus, – comme tous les autres volumes tombés entre mes mains, – comme une histoire vraie. Il m’inspira tous les sentiments d’admiration et de crainte qu’était susceptible d’exciter le spectacle d’un Dieu omnipotent en guerre avec ses créatures. Je comparais souvent les diverses situations à la mienne, selon les ressemblances qui me frappaient. Comme Adam, je m’apparaissais sans lien quelconque avec un autre être au monde ; mais, à tout autre point de vue, son état différait beaucoup du mien. Il était sorti des mains de Dieu, créature parfaite, heureuse et prospère, protégée par la sollicitude particulière de son créateur ; il pouvait s’entretenir avec des êtres d’une nature supérieure, et s’instruire auprès d’eux. J’étais au contraire misérable, sans secours et seul. »