Paolo Malatesta et Francesca de Rimini, deux coeurs dantesques

Joseph Noel Paton, Dante Meditating the Episode of Francesca da Rimini and Paolo Malatesta, Bury Art Museum, huile sur toile
Fig.1 Joseph Noel Paton (1821-1901) Dante méditant sur Paolo Malatesta et Francesca de Rimini  (Dante Meditating the Episode of Francesca da Rimini and Paolo Malatesta) huile sur toile ©Bury Art Museum

N’importe quel curieux, n’importe quel observateur ne peut s’empêcher de s’étonner de la résurgences des grandes mythes amoureux dans la littérature et les arts du XIXe siècle. Parmi les figures d’amants bénis et maudits on distingue une image récurrente, celle des funestes Paolo et Francesca, ce « couple enlacé, triste et toujours brûlant, Qui dans un tourbillon passe, / une plaie au flanc » comme le chanta Victor Hugo.

Une plongée dans le deuxième cercle de l’Enfer

Cités dans le chant V de l’Enfer de la Divine Comédie, Dante les situe dans le second cercle, et non des moindres, celui de la luxure, si fameusement illustré par William Blake dans son hypnotique Tourbillon des amants (« The Whirlwind of Lovers », fig. 2).

The Circle of the Lustful: Francesca da Rimini (‘The Whirlwind of Lovers’), Dante's 'Divine Comedy'

Fig.2 William Blake, The Circle of the Lustful: Francesca da Rimini (‘The Whirlwind of Lovers’), Dante’s ‘Divine Comedy’, 1826-27

Passé du premier cercle au second, Dante aperçoit d’abord l’effroyable démon Minos. Ce dernier juge les âmes damnées selon leurs péchés, en les faisant tomber dans les cercles prévus à cet effet. Dans une atmosphère qui sent le souffre, les plaintes et les blasphèmes, Minos met en garde Virgile et Dante, les dissuadant d’aller plus avant.  Virgile désigne à Dante les ombres qui se dressent devant eux, parmi lesquelles Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Hélène, Pâris, Tristan. Dante aperçoit alors un couple qui l’intrigue davantage : « Poète, volontiers parlerais-je à ces deux qui vont ensemble, et dans le vent si légers apparaissent. » Il s’agit de Paolo et Francesca (ou Françoise)Tous deux volent en flottant douloureusement vers Dante qui les appelle : « Venez parler à nous, âmes navrées », une scène choisie par Ary Scheffer dans son grand tableau de 1835 (fig.3). Sur un ton noir de mélancolie, les deux corps pâles des amants s’étirent comme un long soupir de chair. Peintre génial, il défie les lois de la pesanteur en évitant avec grâce le péril de la maladresse de cette pose si peu naturelle. On entend bien la voix douloureuse de Francesca s’adresser à Dante : « O créature gracieuse et bénigne, qui vas cherchant dans les pourpres ténèbres nous autres dont le sang teignit la terre, si nous étions en grâce au roi des cieux, nous le prierions de t’accorder sa paix pour la pitié que tu as de nos peines. De tout ce qu’il vous plaît ouïr et dire nous parlerons à vous et entendrons, puisqu’en ce point le vent semble se taire. « 

Ary Scheffer, Les ombres de Francesca de Rimini et de Paolo Malatesta apparaissant à Dante et Virgile, 1835, Wallace Collection

Fig.3 Ary Scheffer, Les ombres de Francesca de Rimini et de Paolo Malatesta apparaissant à Dante et Virgile, 1835, huile sur toile  ©Wallace Collection

« Amour nous conduisit à même mort »

Après avoir invoqué sur Dante une miséricorde à laquelle sa condition infernale l’empêche désormais de goûter, elle évoque leur tragique histoire : « Sur la marine où descend et s’apaise le Po suivi d’un large train de fleuves est assise la ville où je fus née : Amour qui tôt s’enflamme en gentil coeur éprit cestui des beautés qui me furent arrachées ; et sa force encor (sic) me blesse. Amour qui onque à l’aimé ne fait grâce d’aimer aussi, aux plaisances de lui me prit si fort qu’encore n’en suis quitte. Amour nous conduisit à même mort  : Caïne attend celui qui nous meurtrit. » Dante baisse le front, ému et pris de pitié face à ces âmes en peine, il s’interroge :  » Las ! combien de doux pensers, quel haut désir mena ceux-ci au douloureux trépas  ! (…) Françoise, tes martyres me font triste à pleurer piteuses larmes. Mais dis : en la saison des doux soupirs, à quel signe et comment permit l’Amour que connussiez vos incertains désirs ? « 

Anselm Feuerbach, Paolo et Francesca, 1864, Schackgalerie (Munich), huile sur toile

Fig.4 Anselm Feuerbach (1829-1880), Paolo et Francesca, 1864, huile sur toile ©Schackgalerie (Munich)

Et ce jour-là ne lûmes plus avant.

Et Francesca de répondre : « Il n’est plus grand (sic) douleur que de se remembrer les jours heureux dans la misère ; (…) » Anselm Feuerbach, peintre de l’École de Düsseldorf, et Christopher Williams, font le choix de représenter le couple avant sa chute fatale dans l’harmonie d’un éden que ne trouble encore aucun serpent (fig.4 et fig.5). Hélas, Amour les surprend, sans prendre garde, alors qu’ils font la lecture de Lancelot. Ceci n’est pas une coïncidence  puisque le chevalier de la table ronde est connu pour sa relation adultère avec Guenièvre : « Mais si tu as affection tant vive à suivre notre amour dès la racine, bien sais-je l’art de pleurer et de dire. Ensemble, un jour, nous lisions par plaisance de Lancelot, comme Amour l’étreignit : seulets étions, et sans soupçon de nous. A plusieurs coups nous fit lever les yeux cette lecture et pâlir le visage ; mais seul un point fut ce qui nous vainquit. Quand la riante lèvre et désirée vîmes baiser par un si peux amant, cestui, dont il n’est sort qui me délie, la bouche me baisa, tremblant d’angoisse. Galehaut fut le livre et son trouvère : et ce jour-là ne lûmes plus avant. »

Christopher Williams, Paolo and Francesca, 1902 Bridgend County Borough Council, huile sur toile

Fig.5 Christopher Williams, Paolo and Francesca, 1902, huile sur toile, © Bridgend County Borough Council

 

La fortune artistique d’une scène fatale

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Paolo et Francesca, 1819, huile sur toile ©Musée des Beaux-Arts d'Angers

Fig.6 Jean-Auguste-Dominique Ingres, Paolo et Francesca, 1819, huile sur toile © Musée des Beaux-Arts d’Angers

En quelques vers, Dante offre une synthèse poétique virtuose d’un drame amoureux : celui de l’adultère. Francesca est mariée au difforme Gianciotto Malatesta (« Jean le déhanché »), seigneur de Rimini vers 1275. Elle tombe amoureuse de Paolo Malatesta, son beau-frère, lui aussi épris d’elle. L’époux colérique les surprend au moment où ils succombent à leur amour et les tue. La grande fortune artistique de la fameuse scène du baiser s’explique aisément. Elle concentre dans un triangle amoureux foudroyé des sentiments et des passions dévastateurs : l’effroyable découverte de l’amour interdit qui habite les deux jeunes coeurs malgré eux et la détresse de l’époux trompé par sa femme et son frère. Il n’y a qu’une issue, irrésistiblement fatale : la mort. Comme l’amour d’Achille et Penthésilée, l’amour de Paolo et Francesca meurt aussitôt qu’il naît, condamné par son impossibilité. Le livre tombe de leur mains, splendide métaphore de la douce fraternité qui choit pour laisser place à la passion terrifiante, toute-puissante. La pâleur, la surprise, le tremblement sont les symptômes bien connus d’un mal qui bouleverse l’habitus initial : « et ce jour-là ne lûmes plus avant. »  On peut voir deux symboles dans cette sentence. Le premier symbole est celui du lien de passion qui remplace le lien de fraternité. Les amants ne liront plus car l’intimité amicale n’est désormais plus possible. Le second symbole est celui de la mort : ils ne liront plus car le livre se referme comme leur tombe annoncée par l’ombre de Gianciotto Malatesta qui se profile derrière eux avec son poignard. Ingres a saisi l’acmé de  la scène en se focalisant sur un seul instant, quand tout se noue et se dénoue (fig.6). Il s’agit d’une infime fraction de temps : les quelques secondes qu’il faut à l’épée de Malatesta pour se dresser et à l’ouvrage des amants pour déchoir. Gaetano Previati unit les deux amants dans la mort avec une cruauté dramatique en montrant les corps raidis, transpercés par la même épée (fig.7).

Fig. Gaetano Previati (1852-1920) Paolo et Francesca, vers 1887, huile sur toile, Accademia Carrara

Fig.7 Gaetano Previati (1852-1920) Paolo et Francesca, vers 1887, huile sur toile ©Accademia Carrarra

On retrouve l’analogie de la chute dans le comportement d’un Dante meurtri qui s’effondre à son tour, pénétré de pitié à l’égard des amants : « Tandis que ce disait l’une des ombres, l’autre pleurait ; si bien que de pitié je me pâmai, guidant la mort sentir ; et chus, comme corps mort à terre tombe. »   Dante « souffre avec  » et se confond à son tour dans la misère des âmes condamnées. N’est-ce pas sa silhouette courbée sous le couple fatal représenté par George Frederic Watts (fig. 8) ?  Il ne s’agit plus d’un simple sentiment de compassion mais de l’absorption entière de la peine morale, laquelle se manifeste par la chute physique.Nous ne sommes guère éloignés du concept de kénose, à travers l’anéantissement réciproque de celui qui souffre et de celui qui souffre de voir l’autre souffrir.Jamais l’extraordinaire mimétisme de ce que nous pouvons nommer « charité » (au sens théologique le plus noble) n’avait été si dramatiquement exprimé. Et qui ne serait pas ému de pitié face à Paolo et Francesca, pour qui l’Amour ne donna pas sa vie mais sa mort ?

George Frederic Watts, Paolo and Francesca, 1870, Manchester City Galleries, huile sur toile

Fig. 8 George Frederic Watts, Paolo and Francesca, 1870, huile sur toile, ©Manchester City Galleries

 

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