EXPOSITION : Une histoire des cabinets de curiosités (exposition au musée Sainte-Croix de Poitiers)

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« La licorne et le bézoard, une histoire des cabinets de curiosités »

Courez, volez voir l’exposition « La licorne et le bézoard,une histoire des cabinets de curiosités » au musée Sainte-Croix de Poitiers (18 octobre 2013-16 mars 2014, http://www.musees-poitiers.org/index.htm): il y a un oiseau-lyre! O surprise de se retrouver face à face à ce merveilleux volatile, de manière si inattendue! Il va sans dire que ceux et celles qui passeront à Poitiers, ainsi que ses habitants, sont invités à se rendre dans les méandres de béton de ce musée qui abrite des merveilles sous une carapace des plus ingrates. Il sera ici question de l’exposition principalement, mais l’Oiseau-Lyre signale aussi quelques oeuvres dignes d’intérêt qu’elle a pu apercevoir en flânant dans la collection permanente dont La Mort d’Ophélie de Léopold  Burthe (1862), La Sirène et le Poète de Gustave Moreau, la salle des Camille Claudel, les tableaux d’André Brouillet, la belle tête d’ange d’Amaury-Duval acquise récemment (voir notamment l’article de Didier Rykner du 1er octobre 2004 http://www.latribunedelart.com/une-tete-d-ange-d-amaury-duval-acquise-par-le-musee-sainte-croix-de-poitiers) , ou encore le somptueux Sérénité d’Edgar Maxence (1871).

L'Oiseau-Lyre

L’Oiseau-Lyre

Oiseau-Lyre ou Ménure d'Australie

Oiseau-Lyre ou Ménure d’Australie

On suit un parcours intimiste en passant de salles en salles comme si l’on ouvrait des tiroirs mystérieux. La plupart des œuvres de cette exposition très ludique et passionnante appartiennent aux collections du Centre de Valorisation des Collections de l’Université de Poitiers (CVCU). Des crocodiles empaillés et une belle corne de narval sont suspendus au plafond,des coraux élèvent leurs bras ramifiés,des squelettes bizarres reposent sur des étagères. Le naturel et le superficiel se jouent l’un de l’autre dans ces reconstitutions ingénieuses qui empruntent leur scénographie aux cabinets de curiosité les plus célèbres depuis le Studiolo d’Urbino jusqu’au cabinet de Frederik Ruysch (1638-1731). 

Reliques, monstres et prodiges

La première pièce introduit le visiteur dans le monde du bizarre en présentant la célèbre « grande goule de Poitiers »,monstre légendaire de la ville représenté en bois sombre et polychrome par Jean Gargot en 1677.Plutôt effrayante,la bestiole à une lointaine parenté avec les dragons chinois dans ses méandres et articulations.Dans un tableau, en face,sont suspendues des flèches empoisonnées de l’Oubanghi datant du 19ème siècle.Dans un coin se dresse un reliquaire-cœur contenant le cœur ridé et flétri d’Antoinette d’Orléans-Longueville (1618) qui appartenait à la congrégation des bénédictines du Calvaire. Une femme qui eut sans doute un cœur d’or.

Le Studiolo : pouvoir et savoir à la Renaissance 

Le grand Federico Da Montefeltro fait exécuter vers 1476 un ensemble décoratif qui relève du prodige:le superbe Studiolo du Palais d’Urbino,composé de panneaux de marqueterie de bois en trompe l’œil sur divers thèmes autour des arts libéraux:justice,force,livres,nature,etc. Plusieurs hypothèses ont été émises quant aux auteurs des dessins exécutés probablement par l’atelier de Benedetto da Maiano.Le musée de Poitiers mérite d’être remercié et salué pour avoir eu l’excellente idée d’en reproduire quelques planches en grandeur nature grâce aux photographies de Fabrizio Fenucci.

Un cabinet XVIe siècle : l’idéal du microcosme 

Le goût du bizarre,de l’étrange et de la surprise répondait aussi au goût pour la découverte au siècle des grandes explorations.La Création est considérée dans ses aspects les plus originaux que l’homme recense avec étonnement que ce soit des plus petits papillons aux grands lézards,des éponges de mer aux chauve-souris déployant leurs ailes. Le monde habité par l’homme est source de contemplation mais aussi de transformation. Voici des poignards du néolithique,des haches d’Irlande,une statuette égyptienne,des céramiques grecques,une lampe à huile à deux becs,des camées antiques,des fossiles et empreintes d’animaux. Voilà le fameux bézoard,roche mythique qui guérissait la mélancolie et servait de contrepoison autrefois en tant qu’objet précieux acquis à grand prix pour être placé dans les cabinets de curiosité.On ne sait qu’elle en est l’exacte provenance ni si c’est une matière animale ou minérale, c’est surtout le fruit des grands fantasmes médiévaux à l’image de la licorne.

érie de douze camées montés dans un cadre: portraits d'empereurs romains, onyx

Série de douze camées montés dans un cadre: portraits d’empereurs romains, onyx

Un engouement européen 

Les réseaux intellectuels de l’Europe médiévale se resserrent davantage à la Renaissance. Médecins,écrivains,princes,chercheurs et curieux de tous genres correspondent,échangent et achètent des objets pour compléter leurs collections et poursuivre des études de plus en plus approfondies sur les produits de la nature. Une carte présente avec efficacité les grands lieux d’Europe où l’on trouve des cabinets de curiosité Des animaux rares sont représentés sur des gravures à partir d’originaux empaillés (tatou,raie,toucan).On voit une momie de chat,des souvenirs du Canada lointain.Puis on entend des lectures d’extraits de descriptions de cabinets par Bertrand Farge et Dominique Moncond’huy en passant dans un couloir au son d’inventaires qui font vagabonder l’imagination.

Pélican

Pélican

Le Cabinet Princier

Les grands princes et les aristocrates lettrés eurent très tôt le goût formé à la mode du cabinet de curiosité,symbole de culture,de richesse mais aussi de pouvoir.La pièce ou le meuble de curiosité devint une sorte de résumé du monde et des terres lointaines quasiment hors d’atteinte. On peut observer une noix de coco sculptée sur une monture,un automate,un hanap,un drageoir de jaspe,un œuf d’autruche gravé,le portrait de la célèbre femme à barbe Antonietta Gonzalez ou Gonzalvus peint par Lavinia Fontana (1552-1614) vers 1594,des armes orientales,un cabinets en ébène,et autres yatagans,dagues et olifants.

Paresseux et coraux

Paresseux et coraux

Un cabinet d’apothicaire entre XVIe et XVIIe siècle tourné vers l’Atlantique 

À l’époque ou la médecine naturelle  n’était guère éloignée d’une médecine surnaturelle,apothicaires et pharmaciens se procuraient des poudres et épices aux noms étranges qui entraient dans la composition de remèdes parfois très célèbres.On pense à la thériaque par exemple.Le cabinet de l’apothicaire poitevin Paul Contant a été reconstitué.Il est évoqué aussi par son jardin qui contenait de nombreuses plantes rares et encore mystérieuses comme les plantes à bulbes (tulipes,lis,fritillaires,narcisses).Une planche gravée en 1600 représente une immense composition végétale constituée de 58 plantes et d’un poème de 900 alexandrins où l’œil circule entre botanique et poétique.Un bien curieux personnage que ce Paul Contant!

Le cabinet de Chevalier

Un autre personnage répondant au nom de Nicolas Chevallier s’est distingué pour son commerce d’épices rares,de médailles et de statuettes.Il a laissé un descriptif de son cabinet vers 1674,ici reconstitué sous la forme d’une « chambre des raretez » comprenant un ensemble de médailles,de naturalia et d’exotica. Nous avons ici affaire à un marchand qui joint son goût pour le bizarre,son talent de médailliste  à l’intérêt lucratif.

Chauve-souris et pots d'apothicaires

Chauve-souris et pots d’apothicaires

Vers la spécialisation du cabinet,type Ruysch

Le cabinet du médecin et obstétricien Frederick Ruysch (1638-1731) se caractérise par le fait qu’il comprend de nombreuses curiosités anatomiques:squelette d’enfant,écorchés,bocaux avec d’étranges éléments dont on ne sait si ce sont des organes dans du formol ou des méduses de coraux.On peut aussi voir une pièce digne des amateurs de tératologie avec un veau à deux têtes,un mouton à huit pattes,et des moutons siamois.

Attribué à Ambrosius Bosschaert l'Aîné (Avers 1573-Amsterdam 1621), Nature morte, fleurs au papillon, 1er quart du XVIIe siècle, huile sur cuivre

Attribué à Ambrosius Bosschaert l’Aîné (Avers 1573-Amsterdam 1621), Nature morte, fleurs au papillon, 1er quart du XVIIe siècle, huile sur cuivre

Une  « idée de cabinet » au XXIe siècle

La dernière pièce laisse songeur.Il fallait paraît-il poursuivre l’expérience des cabinets de curiosité jusqu’à nos jours en tentant d’exprimer ce que notre époque pourrait conserver dans ses boîtes et ses étagères à l’heure d’Internet mais aussi du retour à la fascination du cabinet d’étrangetés. On nous met une boîte verte de Marcel Duchamp, une photo de Madonna de David LaChapelle,une vitrine de Jan Fabre, une corne de rhinocéros sur boules de verre par Othoniel,des memorabilia du mariage de Kate et William…

Pourquoi pas? Il semble que la nature ne nous étonne plus guère mais que la starification nous fascine plus que tout.Nous sommes devenus les entomologistes du star-system en disséquant les insectes des tapis rouges et en conservant dans les bocaux de nos écrans les nouvelles idoles que nous vénérons et haïssons avec la même violence. On regrette seulement qu’il n’ait pas été fait appel à l’artiste Géraldine Cario qui a fait  un remarquable travail sur les cabinets de curiosité en réinterprétant avec intelligence le concept des naturalia et artificialia au service des memorabilia modernes.  Elle propose une réflexion sur l’objet rangé, conservé, sérialisé, littéralement « mis en boîte » dans des cadres qui ne sont que le symbole du « cabinet de la mémoire », cette curiosité qui se loge quelque part sous le crâne en recelant nos émotions les plus secrètes (http://geraldinecario.com/oeuvres/).

G.L.S.G, le 23 novembre 2013

Sérénité par Edgar Maxence, 1871

Sérénité par Edgar Maxence, 1871