LIRE ET RELIRE Les poneys sauvages de Michel Déon (1970)

L'Oiseau-Lyre, Michel Déon, Antoine Assaf

L’Oiseau-Lyre, Michel Déon, Antoine Assaf

« Joan, ce sont les premiers poneys sauvages que je vois et peut-être les derniers. Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages »

Ce n’est pas tous le jours que l’on prend son petit-déjeuner avec Michel Déon et le philosophe et écrivain Antoine Assaf ! Le premier est d’une vitalité déconcertante pour 94 ans, digne et vif comme un aigle impérial, le second est d’une intelligence intuitive exceptionnelle comme un tigre de l’esprit. L’aigle, le tigre et l’oiseau-lyre : un bien curieux trio mais quelle bonne compagnie! Nous partons pour les studios de radio Notre-Dame où  l’éloquent Alexandre Meyer nous reçoit pour évoquer l’Académie Française, les prix, l’écriture dans son émission La Voix est libre. Le cinquième mousquetaire Didier Decoin nous rejoint par téléphone afin d’évoquer le prix Goncourt (podcast de l’émission).

Élu à l’Académie Française en 1978, Michel Déon se distingue par une vaste littérature parmi laquelle on remarque  notamment Les poneys sauvages ayant reçu le prix Interallié en 1970. L’écrivain a repris son célèbre ouvrage en 2010 en apportant quelques corrections sans en modifier l’aspect général. Comme il le dit lui-même, « l’essentiel est le fil ténu qui relie les unes aux autres ces différentes vies », car ce roman parle de l’amitié qui relie un groupe de jeunes hommes qui se sont rencontrés à Cambridge, à l’automne 1937. Trois britanniques Horace McKay, Cyril Courtney et Barry Roots et deux français Georges Saval et le narrateur qui décrit comment les chemins de chacun se sont croisés, éloignés et recroisés au fil du temps. La correspondance entre ces êtres va aussi tenir lieu de fragments d’épisodes narratifs au gré des pages.

Michel Déon réalise un tour de force et un chef d’œuvre en parvenant à hisser au rang de symboles ses personnages mi-réels, mi-fictifs en se faisant le témoin oculaire et scriptural d’une génération marquée par tant de conflits : « La réalité qui fut celle des personnages de cette histoire est encore la nôtre, et le traumatisme de la dernière guerre mondiale n’est pas effacé. »

 Le temps de l’insouciance

« Les poneys sauvages », un titre nostalgique qui qualifie bien la liberté mais surtout l’insouciance de la jeunesse évoquée dans la franche camaraderie de nos cinq étudiants de Cambridge qui découvrent la littérature avec leur bon directeur d’étude Dermot Dewagh, l’histoire, la boxe, les pubs et bars anglais, le football, la mystérieuse Sarah et leurs premières histoires d’amour à la veille de la seconde guerre mondiale. : « Parce que nous étions les enfants des vainqueurs de 1918, nous partions dans la vie comme des gosses de riches, endormis par les musiques des régiments occupant la Ruhr, révulsés par les récits de guerre de nos pères qui juraient que leurs enfants ne connaîtraient pas ça. Cette mentalité défaitiste s’épanouissait dans un climat flatteur.(…) ».  Les  juvéniles vacances à Florence qui les rassemblent une dernière fois marquent la fin d’une époque heureuse dans la Bentley rouge de Cyril Courtney : « Cyril, au volant, ses cheveux blonds fouettant son visage d’ange pervers, tirait villes ou villages de leur sieste : il n’avait pas d’heures et croyait, en brûlant les signaux de prudence, brûler la chienne de vie sur laquelle s’amassaient les premières ombres de la guerre. » Les quinze jours florentins se passent en rires, voitures, facéties dont le vol d’un portrait de jeune fille par Bronzino dérobé au Palais des Offices dans un défi qui représente l’audace irrationnelle et la fantaisie de la jeunesse à l’heure où les « poneys sauvages » galopent sans entraves.

Le temps des épreuves

Car les entraves de la vie rattrapent peu à peu chaque personnage, surtout lorsque la guerre éclate. Georges Saval est sauvé de justesse par Barry et part à Londres s’engager dans la Résistance où il retrouve Horace McKay tandis que Cyril meurt sur une plage bombardée en 1940. Georges expérimente le deuil d’une jeune fille qu’il aime mais il retrouve Sarah, femme libre avec laquelle il vit une liaison amoureuse entrecoupée d’absences prolongées d’un commun accord.

La victoire du 8 mai 1945 laisse l’âme de ces jeunes hommes exsangues. Déon exprime dans un paragraphe mémorable les sentiments amers qui animent leurs cœurs en filigrane d’une victoire bien chèrement payée, à travers la sombre mélancolie de son narrateur: « Ce soir-là, après une longue promenade dans Paris, je revins chez moi, préférant à la foule mon balcon des quais d’où l’on apercevait le grand V dilué dans le ciel sillonné d’avions. Les lourdes odeurs de la nuit montaient jusqu’à moi. J’aurais aimé participer à la joie générale, si basse fût-elle, mais quelque chose me retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû, en ce jour, nous souvenir en silence ? Oui, décidément, cette aube de paix se levait sur trop de sacrifices et de cadavres, et la guerre- l’Europe l’oubliait- continuait dans le Pacifique. Planaient des ombres sur le tableau idyllique de la paix. Ombres du passé : morts pourrissant dans les plaines de Russie, sur les plages de Normandie, dans les Ardennes. Ombres du présent : les prisons pleines et les fusillés du petit matin à Vincennes et à Montrouge qui mouraient en criant : « Vive la France ! », cri que leurs bourreaux essayaient en vain d’étouffer. Ombres de l’avenir : cette paix était à peine un sursis. Nous entrions dans une nouvelle ère de violence et d’oppression. Il fallait être imbécile ou fou pour ne pas le pressentir, pour ne pas en avoir le cœur serré d’angoisse ? Nous devions dire adieu à notre avant-guerre. Commençait une révolution qui pourrait bien être fatale au goût que ma génération avait eu pour le bonheur. A vingt-six ans, nous n’étions plus la jeunesse. On nous avait volé notre temps de joie, tué nos amis, ruiné nos enthousiasmes. Nous ne pourrions plus jamais croire à la Justice, à la Vérité, à l’Honneur. »  Ils sont loin désormais les jeunes étudiants fougueux de Cambridge. L’audace de la jeunesse a fait place aux désillusions précoces. Les deuils se sont invités trop tôt dans leurs souvenirs. George (devenu directeur de journal) et Sarah ont eu un fils, mais la nouvelle de la mort de Cyril apprise le soir de la victoire pour le narrateur laisse sur lui une chape de plomb alors que les amis retrouvés traversent un Paris en liesse.

 Figures de femmes

Déon poursuit son récit en tranches de vie. Chacun essaie de trouver sa place dans un monde nouveau où flotte encore le parfum brutal de la guerre. Hommes et femmes ont changé de mentalités : « Nous vivions dans le brouillard opaque de ces années d’après guerre, incapables de nous forger un nouvel idéal après les années héroïques. Les femmes étaient à notre image, mais leur dérèglement se révélait plus extérieur qu’intérieur. » Le personnage de Sarah qui enchaîne les liaisons devient une métaphore de la condition féminine alors en pleine révolution : « Sarah vivait l’existence d’un satellite, passait en pleine lumière, éblouissante, resplendissant de mille feux, puis s’évanouissait dans un monde inconnu, plein de mystères ». Elle entre dans le récit en apparitions fulgurantes. C’est l’image de la femme éternellement stable et changeante, soudain plus accessible par les sens mais toujours aussi inaccessible dans son mystère et toujours menacée par le désir des hommes quand ils sont jaloux. La scène de l’italien Mario tirant une balle sur elle symboliserait alors la velléité d’un médiocre, c’est-à-dire celui qui croit pouvoir tuer un être qu’il n’a que le pouvoir de blesser. La belle Delia  (sœur de Cyril) transfigure aussi le récit par ses apparitions aériennes sur son navire appelé l’Ariel : « Delia, dès les premiers jours de sa visite à Spetsai, me parut terriblement anachronique et son anachronisme effaçait le monde, c’est-à-dire un cortège de trivialités, de bassesses, de misères que nous traînions sans parvenir à nous en débarrasser. Qu’elle apparût et fût seule avec Daniel et moi, et aussitôt nous oubliions tout ce qui n’était pas elle, tout ce qui maintient à ras de terre dans le dégoût et l’ennui. Delia nous insufflait le snobisme de la beauté, snobisme terrible qui faisait le vide autour de nous, snobisme d’égoïste ou d’idéaliste si l’on veut. Elle niait tout ce qui n’était pas elle-même et sa vie ailée gonflée des vents de la mer Egée à bord de l’Ariel ». Symbole de la grâce, elle transfigure le pessimisme du monde en insufflant sa vitalité angélique, mais en poursuivant la vengeance de la mort de son frère, elle devient peu à peu la maîtresse d’un bateau-fantôme, elle-même spectre. Il y aussi Anna Ivanovna, la belle Géorgienne,  celle dont la rencontre est « la justification » de la vie d’Horace.

 Histoires

Georges Saval part retrouver Barry en Angleterre. Celui-ci est devenu communiste. Il évoque la controverse du massacre des 18 000 officiers polonais à Katyn en 1940 dont la parenté était alors attribuée aux Allemands. On le sait Déon dénonçait ici implicitement le « bourrage de crâne » des journaux occidentaux  qui refusèrent de publier les preuves de l’attribution du massacre aux communiste, ce en quoi il fut violemment attaqué. Déon explique parfaitement bien l’atmosphère d’après-guerre où tant de modèles et d’idéaux  politiques et humains se sont frayés un chemin dans l’esprit des hommes avides de trouver des « lendemains qui chantent » en louvoyant dans la Guerre Froide: communisme, marxisme, fascisme, capitalisme, matérialisme. Ainsi, la tentation du communisme était logique : « Le communisme dont on ignorait encore tous les épouvantables crimes et les génocides était, en cette année 1951, une tentation logique et raisonnable depuis la fin de la guerre dont le Parti se proclamait grand vainqueur, auréolé d’un prestige immense volé en majeure partie aux obscurs héros de la lutte armée. (…) ». Or, le libéralisme capitaliste et le marxisme sont inévitablement appelés à se rencontrer comme le prédit Georges : « Dans son évaluation du sens de l’Histoire, Marx a négligé un chapitre fatal : « De la corruption ». Une lente osmose est donc à prévoir entre les deux genres de vie qui se rejoindront un jour en une seule société. Elle ne plaira ni à vous ni à moi. Mais si l’on veut que cette osmose se fasse, il importe de ne pas rompre cet équilibre et de faire basculer l’avenir vers un seul de ces empires alors que notre paix tient à la peur qu’ils ont l’un de l’autre. »

La génération suivante incarnée par Daniel devient l’image d’enfants indirectement traumatisés par la fatalité et l’impuissance qui marquèrent leurs parents (« Jamais, je n’avais éprouvé avec autant de force qu’à ce moment-là le sentiment écrasant de la disproportion de nos désirs et de nos volontés avec la grandeur du monde dont nous croyons nous être rendus maîtres. Oui, c’était presque de la panique, l’impression d’une insuffisance totale devant les puissances qui nous broieraient. »). Georges écrit au narrateur en parlant de son fils : « Nous vivons comme l’eau nous porte, au fil du courant. Je suis pourtant bien loin d’avoir acquis la philosophie de mon fils. Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre. »

Un récit-voyage

La vie continue aux quatre coins du monde entre un Barry qui fuit de pays en pays, inscrit sur la liste rouge du Parti pour avoir divulgué des infos importantes à des journalistes, Horace qui travaille dans le renseignement à Londres,  Georges qui dirige son journal, et Sarah qui va et vient de bras en bras. Les lettres de Dermot Dewagh ponctuent le récit en invitant le lecteur à des pauses narratives qui permettent d’aérer le récit. Entre l’Arkansas, Positano, la Grèce, Perpignan, Ouagadougou, Aden au Yémen, et ailleurs c’est Déon le voyageur qui parle. Les héros sont dispersés sur la terre entière en rencontrant des personnages picaresques comme la Chryzoula d’Egine ou le nain à trois doigts Ravasto de Barcelone. Ils semblent habiter dans les trains et les avions au grand désespoir de Dermot qui se lamente : « Quel échec ! Je n’ai su enseigner à aucun de vous l’immobilité. Vous m’en voyez triste. (…) Qu’avez-vous besoin de vous promener partout dans le monde pour vous assurer de ce que vous savez déjà depuis toujours : que les hommes sont bêtes et méchants, et que c’est pour cela que Dieu (que les dieux aient son âme !) n’a pas voulu qu’ils fussent immortels. » Puis se pose la question dramatique de l’Algérie. Les consciences de chacun sont épluchées par le narrateur qui raconte comment Georges Saval est envoyé par son journal faire un rapport sur la situation en 1960. Il s’y rend avec son fils Daniel et revient à Paris pour parler d’un sujet qui devient la pomme de discorde d’une France « qui se déchirait comme au temps de l’affaire de Dreyfus ».

Roman fleuve, roman historique, roman épistolaire, Les poneys sauvages ressemblent à ces grands cabinets peuplés de tiroirs que l’on ouvre et que l’on ferme en reconnaissant chaque objet tout en en découvrant de nouveaux. Les héros sont solitaires dans leur existence comme des cercles uniques qui parfois se croisent en formant des rosaces et s’éloignent en retrouvant leur indépendance première  Ni bons, ni mauvais, ils sont attachants dans leurs errances vers un jour meilleur qui ne vient jamais vraiment. Déon peint par touches mémorielles, par bribes, il se penche sur des détails précis et soudain fait fondre son écriture dans des brouillards qui font disparaître les personnages, bien conscient que le rôle de l’écrivain n’est pas de saisir toute la nature humaine dans la complexité de son existence mais de tracer les grandes époques de l’âme et du corps. Il y a tant de fils noués et dénoués qui les rattachent et les détachent du monde que l’on se prend à demander avec le vieux Dermot : « Où êtes-vous tous ? »(…)  Vous voyez : je m’y perds, je me perds. J’aurais besoin d’un secrétaire pour rassembler les fils de tant d’amitiés dispersées .»

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, le 27 novembre 2013

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