EXPOSITION : Pierre-Joseph Redouté, le pouvoir des fleurs

« Il était comme l’abeille, il avait l’intuition des plus belles fleurs » (Jules Janin)

fig.1 Baron François Gérard (1770-1837) Portrait du peintre Pierre-Joseph Redouté, 1808-1809, huile sur toile ©Bruxelles, musée royaux des Beaux-Arts de Belgique

C’est toujours un plaisir de se rendre au Musée de la Vie romantique à Paris, auquel on accède en suivant une mystérieuse impasse de la rue Chaptal plantée de marronniers et bordée de treillages de lierres, de géraniums et de fougères. Les expositions bien que petites répondent parfaitement à la vocation de ce lieu intimiste, à l’image de celle qui s’y tient du 26 avril au 1er octobre 2017,  Le pouvoir des fleurs, Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), grâce au commissariat de Catherine de Bourgoing, historienne des jardins, de Jérôme Farigoule, directeur du musée de la Vie romantique et de Sophie Eloy, directrice adjointe du musée de la Vie romantique, avec le partenariat exceptionnel du Muséum national d’Histoire naturelle. Un parcours contemporain est co-organisé avec Ateliers d’Art de France. Elle rend hommage à l’un des plus grands peintres de botanique qui fut  surnommé en son temps le « Raphaël  » ou le « Rembrandt »  des fleurs. Son ombre rose plane sur le début du XIXe siècle mais aussi sur l’illustration botanique dont il s’est fait l’esthète absolu. En joignant ses dons d’observation à ses qualités de dessinateur hors-pair, il a participé à faire connaître de nombreuses espèces de fleurs et de végétaux en magnifiant l’illustration naturaliste et en portant au sommet l’art français de la peinture florale. Les célèbres planches de Redouté avec leur belle calligraphie à l’anglaise sont devenues tellement populaires qu’elles ennuient parfois le néophyte mais ravissent toujours d’extase les amateurs et connaisseurs. Il ne faut pas se méprendre sur Redouté : derrière l’aspect naïf et bonhomme du personnage peint par le baron François Gérard (fig.1) se cache un prodigieux travailleur, un immense peintre, un botaniste, un jardinier, qui fut aussi professeur et éditeur. L’exposition le révèle bien en montrant aussi comment cet amoureux des fleurs parvint à lier art et arts décoratifs en mettant son talent de dessinateur au service de techniques variées : papier, aquarelle, graphite, vaisselle, broderie, bijou. Les femmes ne s’y sont pas trompées ! Il vécut entouré de ces dernières attirées par son charisme, parmi lesquelles on ne compte pas moins de quatre souveraines : Marie-Antoinette, l’impératrice Joséphine, Marie-Louise d’Autriche et Marie-Amélie de Bourbon.

fig.2 Pierre-Joseph Redouté, Vierge pastourelle assise dans une guirlande de fleurs, avant 1783, huile sur toile ©Namur, Musée de Groesbeeck de Croix

Pas de Pierre-Joseph Redouté sans Charles-Louis l’Héritier

Né e n 1759 dans les Ardennes, Pierre-Joseph Redouté est issu d’une modeste famille de peintres. Formé à la peinture de scènes religieuses et de décors, il quitte le foyer paternel comme artiste itinérant en étudiant les diverses peintures des écoles bruxelloises et anversoises dans le Brabant et dans les Flandres. Il a dix-sept ans quand son père meurt en 1776. C’est de cette période que date probablement la peinture à l’huile représentant la Vierge pastourelle assise dans une guirlande de fleur (fig.2) dans la plus pure tradition des grandes compositions florales dans l’esprit de Daniel Seghers (1590-1661) mais avec une iconographie rare de la Vierge bergère. En 1782, il part rejoindre son frère Antoine-Ferdinand qui effectue des décors pour le nouveau Théâtre Italien à Paris. Il profite de son temps libre pour visiter le Jardin du Roi (renommé Jardin des Plantes après la Révolution). Il étudie et dessine avec passion les fleurs qu’il y observe. En 1784, un marchand d’estampe lui achète quelques dessins qu’il fait graver et colorer à la main pour les vendre comme modèles au dessinateurs botanistes. Il fait à cette occasion la rencontre providentielle de Charles-Louis l’Héritier de Brutelle (1746-1800), riche aristocrate, Conseiller à la Cour des Aides et bibliophile passionné par la botanique. Il remarque ses dessins et engage Redouté à travailler pour lui, tout en lui ouvrant sa bibliothèque et en lui présentant amis et gens influents. Entre 1785 et 1791, l’Héritier publie les Stirpes Novae (Nouvelles Plantes)  qui sont éditées en fascicules. Redouté effectue une cinquantaine de dessins qui sont ensuite gravés. Sept artistes sont en charge des autres planches. En 1787, Redouté rejoint l’Héritier  qui se trouve à Londres. C’est l’occasion pour lui d’étudier les jardins botaniques de Kew, de rencontrer des artistes comme Francesco Bartolozzi qui lui apprend la technique de la gravure en pointillé [1].  Grâce à l’usage de traits et de points, il peut moduler les tons et développe une illustration raffinée plus réaliste.

fig.3 Gravure de l’Eucalyptus obliqua, d’après un dessin de Pierre-Joseph Redouté pour le Sertum Anglicum de Charles-Louis l’Héritier de Brutelle, 1788

En 1788, l’Héritier publie une recension des plantes de Kew, le Sertum Anglicum, ou « guirlande anglaise » avec des illustrations de Redouté qui exécute vingt-deux lavis d’après les plantes observées à Kew et l’herbier de Joseph Banks qui participa au voyage de Cook. On trouve notamment l’eucalyptus, plante de la famille des Myrtacées découverte en Australie et reproduite ici pour la première fois (fig.3). Y apparaissent aussi le Melaleuca hypericifolia (arbuste australien), l’Heracleum absinthium (Bagdad), le Dillenia volubilis (Australie) et le Chysanthemum praealtum (Perse).  Entre temps, Redouté s’est marié en février 1789 avec Marie-Marthe Gobert dont il aura deux filles, Marie-Joseph surnommée Joséphine, Marie-Louise surnommée Adélaïde et un fils Charles.

L’époque des « chasseurs de plantes »

Redouté, fils de son siècle, naît à  l’âge d’or des  grands voyages dans les terres lointaines où les « chasseurs de plantes » et les botanistes accompagnent les expéditions militaires. Des spécialistes sont envoyés en Amérique, en Afrique, en Asie et en Australie d’où ils rapportent des herbiers et des plantes exotiques, souvent au péril de leurs vies. L’histoire naturelle se développe grâce aux systèmes de classifications et de nomenclature développés par Carl Von Linné, Buffon, Cuvier, Jussieu.  Les artistes naturalistes sont donc formés à l’art de peindre les plantes avec minutie, précision et science pour pouvoir décrire le plus parfaitement possible les nouvelles flores rapportées et acclimatées en Occident. C’est ainsi que Redouté va collaborer avec le botaniste et voyageur Jacques-Julien Houtou de la Billardière (1755-1834), l’explorateur et botaniste André Michaux (1746-1802), le botaniste Etienne-Pierre Ventenat et l’horticulteur et collectionneur Jacques Philippe Martin Cels (1740-1806). Ce dernier acclimate à Montrouge le robinier et le rhododendron d’Amérique, la centaurée d’Egypte, le mimosa d’Australie, des iris et roses de Chine, des bulbes d’Afrique du Sud et le chrysanthème de Perse.

Les Vélins du Roi

fig.4 Gerardus Van Spaendonck (1746-1822) Corbeille et vase de fleurs, 1785, huile sur toile ©Château de Fontainebleau,

En 1788, Redouté est de retour en France. Il devient membre fondateur de la Société Linnéenne de Paris. Il fait la connaissance de Gerardus van Spaendonck (1746-1822), artiste hollandais professeur de Peinture de Fleurs au Muséum d’Histoire Naturelle qui a effectué une remarquable huile sur toile Corbeille et Vase de fleurs (fig.4).  On distingue dans cette oeuvre une profusion de fleurs délicates qui semblent toutes fraîchement coupées, à l’image du lilas au premier rang dont la torsion de la branche brisée et remarquablement rendue. Une coccinelle se pose même dessus ! Des gouttes de rosée brillent parmi les pivoines, les roses mousseuses, les tulipes, les papillons, les delphiniums, les pavots et les myosotis, autour d’un bas-relief représentant l’Offrande à Éros.  Un oiseau picore une chenille pour nourrir ses petits dans leur nid. Spaendonck est chargé de livrer tous les ans depuis 1774 vingt-quatre peintures botaniques et animalières sur vélin, pour contribuer à la fameuse  collection dite des « Vélins du Roi » [2]. Ce chef d’oeuvre  a été initié par Gaston d’Orléans, oncle de Louis XIV et plusieurs peintres se succèdent depuis 150 ans pour l’enrichir. Spaëndonck invite Redouté à y ajouter ses fleurs. Redouté préfère choisir l’aquarelle à la traditionnelle gouache mêlée à de l’eau gommée et miellée, qu’il considère trop épaisse et s’écaillant avec le temps. Les couleurs de l’aquarelle répondent à son souci de rendu naturaliste plus frais et lumineux. Le terme « vélin » est employé pour qualifier le parchemin très blanc issu de la peau de veau mort-né ou de veau de lait, utilisé par les artistes pour sa qualité et sa luminosité sur un format traditionnel de 46×33 cm. Redouté comprend que cette matière translucide et sans aspérité permet de rendre avec finesse et subtilité les teintes fleuries de l’aquarelle. Seul inconvénient : ce matériau est fragile et résiste mal à la lumière. La peinture sur vélin relève de l’art de la miniature dont il conserve la précision émaillée.

De Marie-Antoinette à Joséphine

fig.5 Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841) et Pierre-Joseph Redouté (1759-1840)
Cactus cochenillifer/Opuntia cochenillifera, famille des Cactacées,  aquarelle sur vélin, pl.39 ©Paris, muséum national d’histoire naturelle

Grâce à l’Héritier, Redouté est amené au Petit Trianon de Versailles où il peint des fleurs dans les jardins de la Reine Marie-Antoinette qui lui décerne le titre de « Dessinateur et peintre du Cabinet de la Reine » mais la Révolution gronde déjà. En 1792, la famille royale est emprisonnée. L’anecdote du cactus du Temple mérite d’être citée car Redouté est autorisé à entrer dans la cellule de la reine pour peindre un cactus qui fleurit à un moment déterminé de l’année [3] !  Il est nommé Dessinateur de l’Académie des Sciences et expose régulièrement se peintures de fleurs au Salon. Après la Révolution la collection des « Vélins du Roi » est transférée au Jardin des Plantes. Redouté et son frère Henri-Joseph, peintre animalier qui participa à la campagne d’Egypte, remportent le concours pour  pour poursuivre la collection (décret du 11 septembre 1793). En 1796, Redouté loge au Palais du Louvre avec sa famille. En 1798, paraît  le début de la Flora Atlantica, qui rassemble une série de végétaux rapportés d’Afrique du Nord, écrit par le botaniste René Desfontaines. Pierre-Joseph Redouté effectue soixante-deux dessins et son frère Henri-Joseph soixante-et-un. Parce que les plantes grasses dites « succulentes » se conservent très mal en herbier, l’Héritier conseille à Redouté de les peindre. L’artiste engage  le botaniste suisse Augustin-Pyrame de Candolle pour écrire le texte en français et en latin tandis que Redouté effectue les illustrations sur vélin avec encadrement doré. En 1799 paraît L’Histoire des plantes Grasses (Plantarum Historia Succulentarum), ouvrage très bien reçu. Vingt-huit livraisons se succéderont jusqu’en 1805. On trouve notamment le Mesembryanthemum calamiforme (Ficoïde calamiforme), le Pelargonium tetragonum (du Cap), le Cactus Opuntia Multiflore (cactus raquette), l’Anthericum frutescens, le Sempervivum tectorum (Joubarbe des toits), l’Aloe picta (aloe peint), le Cactus royeni (cactus de Royen), le Cactus cochellinifer (« cierge à cochenille » de Saint-Domingue, fig.5), l’Anthericum alooïdes (anthericum à feuille d’aloès), l’Aloe arachnoides (Aloe à patte d’araignée).

fig.6 Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823) Portrait de l’impératrice Joséphine dans le parc de la Malmaison, 1805-1809,huile sur toile ©Paris, musée du Louvre

En 1800, L’Héritier qui avait été ruiné par la Révolution est malheureusement assassiné par un meurtrier dans la rue. Cuvier est chargé de faire son  éloge funèbre. C’est une grande tristesse pour Redouté qui perd un ami fidèle et un soutien. En 1799, Joséphine Bonaparte (fig.6), férue de plantes, achète le domaine de la Malmaison et y crée un parc à l’anglaise en installant des serres où elle cultive des plantes exotiques en souvenir de son enfance dans les Antilles, avec l’aide du botaniste Aimé Bonpland (1773-1858). Elle fait venir des graines et des boutures du monde entier. Chose admirable, le blocus entre la France et l’Angleterre est exceptionnellement interrompu pour pouvoir laisser passer des bateaux chargés de roses et de boutures de Kew, envoyés par Kennedy, le spécialiste anglais de la culture des roses, grâce à un accord passé entre les amirautés française et britannique ! En 1803, paraît le  premier volume du Jardin de la Malmaison comprenant  des illustrations  de Redouté avec un texte du botaniste Ventenat. Pas moins de dix-sept graveurs sont sollicités pour cet ouvrage luxueux où l’on trouve une plante de la famille des Pedaliaceae  dédiée à l’Impératrice sous le nom Josephinia imperatricis.

fig.7 Pierre Joseph Redouté (1759-1840), Fritillaire impériale/Fritillaria imperialis, 1807  ©Paris, Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), bibliothèque centrale

Redouté devient l’un des peintres préférés de Joséphine et perçoit un traitement annuel de 18000 francs, ce qui lui permet de vivre dans une certaine aisance et d’acheter  maison et jardin à Fleury-sous-Meudon où il plante de nombreux rosiers. Il donne aussi des cours de peinture florale aux jeunes filles de l’aristocratie et de la noblesse d’Empire. En 1805, le Louvre est transformé en musée. Redouté s’installe dans l’hôtel Mirabeau, 6 rue de Seine, près de Saint Germain des Prés où il vivra jusqu’à sa mort. Il y installe un vaste atelier pour son équipe. Il développe une technique qui permet d’étendre sur des planches des encres colorées par surface selon la physionomie des plantes illustrées, puis des peintres spécialisés effectuent au pinceau fin les petits détails et finitions. L’artiste infatigable effectue des centaines de planches pour plusieurs ouvrages, avec son frère Henri-Joseph et sa fille, comme la Botanique de Jean-Jacques Rousseau ; la Description des plantes nouvelles et peu connues cultivées dans le jardin de J.M. Cels et de Ventenat ; l’Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale [4]; le Traité des Arbres et Arbustes que l’on cultive en France en pleine terre, de Henri-Louis Duhamel du Monceau (1700-1782), dans une édition augmentée dédiée à « Madame Bonaparte » en fournissant 463 planches sur 498.

Rosacées et Liliacées

En 1809, Joséphine est répudiée par Napoléon mais Redouté continue de travailler pour elle à la Malmaison et au domaine de Navarre, notamment en fournissant cinquante-quatre planches pour l’ouvrage de Bonpland Description des Plantes rares cultivées à Malmaison et à Navarre,  dont les livraisons s’échelonnent entre 1812 et 1817.

fig.8 Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823) Le Roi de Rome endormi, 1811, huile sur toile ©Paris, musée du Louvre

Il  continue aussi son projet des Liliacées, ouvrage recensant les monocotylées à fleurs colorées, auquel dix-huit graveurs participent. Le public s’abonne et reçoit toutes les six semaines, six planches et six pages de texte par chapitre. C’est un grand succès. Des copies du recueil sont offertes en cadeaux diplomatiques aux chefs d’état de l’Europe par Napoléon. Cet ouvrage met à la mode les plantes à bulbe comme la Fritillaire impériale somptueusement illustrée et colorée par Redouté (fig.7). Elle va devenir un symbole floral de l’Empire, comme le montre le tableau de Prud’hon, Le Roi de Rome endormi (fig.8), où l’héritier impérial est représenté endormi dans la nature comme Romulus ou Moïse. L’oeuvre, qui fut très bien reçue en 1811, dévoile de manière théâtrale, grâce à un rideau sur le côté, l’enfant providentiel repose dans un bosquet de myrtes, de lauriers, sous une fritillaire impériale éclairée par un rayon de lumière qui symbolise son ascendance glorieuse. Redouté a acquis une certaine célébrité et donne des leçons à la nouvelle impératrice Marie-Louise. En 1814, le décès de Joséphine engendre la perte de son salaire annuel. Il ne peut compter que momentanément sur le soutien de sa fille Hortense qui part bientôt en exil. Comble de malchance, le Ministère des Beaux-Arts  annule la moitié de son abonnement aux derniers chapitres des Liliacées

fig.9 Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), Rosier grandeur royale/Rosa gallica regalis in Les Roses 1817-24, p. 383, ouvrage publié à Paris entre 1817-24 ©Washington, Library of Congress

En 1817, Redouté, épris de roses, poursuit néanmoins son grand projet qui leur est consacré et qui demeure encore aujourd’hui un de ses plus magnifiques succès. Il crée Les Rosesun ouvrage en plusieurs tomes en collaboration avec le botaniste et grand amateur de roses Claude-Antoine Thory pour recenser et illustrer le maximum de variétés connues. Tous deux observent les roses, en font venir de pays divers et échangent avec des botanistes de nationalités diverses. Redouté étant membre de nombreuses sociétés savantes, il a l’occasion de faire des rencontres fructueuses. Après sept années de travail, trente livraisons, l’ouvrage est achevé en 1824, chef d’oeuvre d’élégance artistique et de raffinement botanique. Les roses y sont célébrées dans toutes leurs splendides robes : on y trouve le Rosier à cent feuilles (Rosa centifolia), le Rosier jaune de souffre (Rosa sulfurea), le Rosier des Indes odorant (Rosa indica fragrans), le Rosier de Damas à pétale teinté de rose (Rosa damascena. subalba) le Rosier Églantier (Rosa Eglanteria), le Rosier de Caroline en Corymbe (Rosa carolina corymbosa), le Rosier mousseux à fleurs blanches, le Rosier de France à fleurs panachées (Rosa gallica versicolor), le Rosier de Lady Banks (Rosa banksia), le Rosier Grandeur royale (fig.9) et tant d’autres.

Revers de fortune

fig.10 Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), Pavot/Papaver somniferum, 1839, aquarelle et crayon noir sur vélin ©Paris, musée de la Vie romantique.

La roue de la fortune tourne pour Redouté aussi généreux que dépensier.  Après la décès de sa fille Adélaïde, son collègue Spaendonck meurt en 1822. La chaire d’iconographie naturelle au Muséum d’Histoire Naturelle à laquelle il espère succéder est divisée en deux postes sous la Restauration : un pour l’illustration botanique, un pour l’illustration animalière.  Redouté devient titulaire du premier, avec la charge de donner trente leçons par an au Jardin des Plantes et de devenir  responsable des fameux « Vélins ». S’il a du succès et que ses leçons sont très suivies, il ne gagne pas autant d’argent qu’avant, ce qui l’oblige à diminuer son train de vie et à s’endetter. En effet, il perçoit désormais un salaire de 2500 francs par an, alors qu’il touchait auparavant 18000 francs grâce à l’impératrice  Joséphine. Il continue de peindre des vélins comme le Pavot  (fig.10) et de donner des cours aux jeunes filles de l’aristocratie et des leçons particulière aux filles du duc d’Orléans, puis devient le Peintre de Fleurs la Reine Marie-Amélie, femme de Louis Philippe. Dans ses leçons, il encourage l’« exactitude, la composition, le coloris » en mettant en garde ses élèves contre l’« Inexactitude, la raideur, la monotonie ».  Il contribue à fournir des modèles de fleurs pour les artisans et les écoles d’arts appliqués à l’époque où s’amorce la Révolution industrielle. Il collabore avec Alexandre Brogniart, chimiste et paléontologue qui dirige la Manufacture de Sèvres et encourage la recherche sur les couleurs. On s’inspire des guirlandes et motifs de fleurs pour les céramiques, les vases, les tissus, les broderies, papier-peints, éventails et tentures. C’est la mode des fleurs dans de nombreux domaines. Le peintre Simon Saint-Jean effectue par exemple La Jardinière (fig.11) en mêlant habilement les genres picturaux de la traditionnelle peinture de fleurs, du portrait féminin , de l’architecture et du paysage.

fig.11 Simon Saint-Jean (1808-1860) La Jardinière, 1837, huile sur toile ©Lyon, musée des Beaux-Arts

Redouté meurt le 19 juin 1840 d’une congestion cérébrale, le jour où il apprend qu’une commande qu’il a sollicitée auprès du Ministre secrétaire d’État de l’Intérieur lui a été refusée. Pour survivre, sa veuve et sa fille aînée sont obligées de vendre sa maison de campagne à Fleury et son appartement. Ses obsèques sont célébrées à l’église Saint-Germain des Prés le 23 juin suivies par une grande foule, puis Redouté est enterré au Père Lachaise sous une profusion de fleurs et d’hommages poétiques. Ce grand maître de l’iconographie végétale, ce subtil géant des fleurs, savait à quel point la nature humaine est aussi fugace que le parfum des roses, et qu’on ne résiste à la mort qu’en magnifiant pour toujours la fragilité des deux grâce à la pérennité de l’art. 

 

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès

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[1] La technique de la gravure en pointillé est d’origine anglaise. Elle consiste à donner à une gravure l’illusion d’un dessin, grâce à l’emploi d’une roulette. Cet instrument permet de juxtaposer les points du dessin et ceux de la plaque métallique qui sert à l’impression. Puis, les couleurs sont appliquées sur la plaque à l’aide d’un tampon de chiffon appelé « poupée ». Des retouches à l’aquarelle sont ensuite fréquentes.

[2] On compte parmi eux Nicolas Robert (1614-1685), Jean Joubert (v.1643-1707), Claude Aubriet (1665-1742), Madeleine-Françoise Basseporte (1701-1780).

[3] Cité par M. Mirault,  « Notice sur Joseph Redouté, membre de la Société »,  Annales de la Société libre des Beaux-Arts, tome XIII, 1843.

[4] Entre 1810 et 1813. Le Muséum conserve la totalité des planches aquarellées sur vélin destinées à être gravées pour l’ouvrage de F-A Michaud (1777-1855). Il avait été envoyé en 1786 par Louis XVI en Amérique pour créer des pépinières dans le New Jersey et en Caroline du Sud. Après dix années passées là-bas, il revient en rapportant plus de 60 000 plantes  et quatre-vingt dix caisses de graines acclimatées en France.