LIRE ET RELIRE Hildegarde de Bingen de Régine Pernoud

L'Homme au centre de l'Univers. Extrait du Livre des œuvres divines (1163-1174). Troisième Vision. "Dans la forme de l'homme, c'est la totalité de son oeuvre que Dieu a consignée"

L’Homme au centre de l’Univers. Extrait du Livre des œuvres divines (1163-1174). Troisième Vision. « Dans la forme de l’homme, c’est la totalité de son oeuvre que Dieu a consignée »

« Ne crains pas que Dieu te délaisse, puisque tu verras Sa lumière »

Hildegarde de Bingen (1098-1179), qui n’a pas entendu le nom de cette grande figure que la fameuse chartiste Régine Pernoud qualifie de « conscience inspirée du XIIème siècle » ? Ce nom médiéval conserve une modernité en résonnant dans notre époque dans la splendeur de son actualité. Femme forte, femme mystique, femme souffrante, femme médecin, femme musicienne, femme écrivain et conseillère des plus grands gouverneurs de son temps, Hildegarde a été nommée Docteur de l’Eglise le 7 octobre 2012, non sans raison. Elle incarne non pas la femme savante mondaine mais la femme à l’écoute de la sagesse de Dieu. Elle avait reçu des son enfance une infusion exceptionnelle d’Esprit-Saint auquel elle répondit de tout son cœur et de toutes ses forces afin de servir avec humilité son Créateur. Cette grande âme visionnaire mérite d’être connue, admirée et aimée en raison de tout ce qu’elle a légué à l’humanité, afin d’entrer plus concrètement dans la dynamique de la « Lumière vivante » de l’Amour de Dieu.

Enfance, vie religieuse, visions

« Puisque Dieu est intelligence, comment pouvait-il ne pas œuvrer? »

Née dans le Palatinat en 1098, dans un monde en pleine expansion marqué par une intense vie monastique, Hildegarde est la dixième enfant d’une famille noble. Dès son plus jeune âge elle a des visions qu’elle conserve dans son cœur à tout jamais marqué par la lumière céleste entrevue. Comme c’était la coutume alors, la petite Hildegarde est confiée à huit ans à un monastère chargé de son éducation. Elle entre au couvent de Disibodenberg où une certaine Jutta de Spanheim s’occupe d’elle et lui apprend notamment à lire le chant et à composer. De santé fragile, elle est souvent malade, ce qui ne l’empêche pas de prendre le voile vers 15 ans. Elle rencontre aussi un moine du nom de Volmar qui deviendra un ami, fidèle conseiller et secrétaire.

En 1136 Jutta meurt. La jeune moniale continue sa vie dans le silence et le secret du couvent, avant d’en être élue abbesse quand elle a quarante ans. C’est aussi pour elle l’âge des révélations et des visions qu’elle consigne par écrit comme le lui ordonne la « Lumière » qu’elle entrevoit : « Dis-donc ces merveilles et écris-les telles qu’elles te sont enseignées et dites. » La mystique décrit elle-même la manière dont elle les perçoit : « Les visions que j’ai vues, ce n’est pas dans le sommeil ni en dormant, ni en extase, ni par mes yeux corporels ou mes oreilles humaines extérieures ; je ne les ai pas perçues dans des lieux cachés, mais c’est en étant éveillée que je les vois de mes yeux et de mes oreilles humaines, intérieurement ; simplement en esprit, et je les ai reçues dans des endroits découverts selon la volonté de Dieu. »

Comme une prophétesse qui ne s’attribue aucun mérite, Hildegarde met dix années pour écrire son Scivias, c’est à dire « Connais les voies » (du Seigneur). Bientôt la religieuse cachée dans son couvent est révélée au monde, grâce à des moines présents au concile de Trèves. Le pape Eugène III est informé de son Scivias et la félicite à ce sujet. D’autre part, il autorise le déplacement de la communauté religieuse constituée de dix-huit moniales dans le Rupertsberg, à Bingen. Façonnée par le Rhin, cette magnifique région a été rendue aussi célèbre par les Romantiques, en raison de ses paysages vallonnés ornés de vignobles dans une nature propice à l’inspiration. On imagine aisément qu’Hildegarde s’y plaisait et y trouvait un environnement propice à la vie spirituelle de sa communauté religieuse.

Le Scivias est terminé en 1151. Il est constitué d’une vingtaine de visions en trois livres dans lesquels Hildegarde parle de la Création en reliant incessamment Ciel et Terre, Dieu et l’homme : « Dieu qui a fait toutes choses par Sa volonté, les a créées pour la connaissance et l’honneur de Son nom. Non seulement pour montrer en elles des choses visibles et temporelles, mais pour manifester en elles les choses visibles et éternelles. (…) » Elle explique ses méditations sur les phénomènes célestes et terrestres, en faisant état d’un univers en expansion régi par la Loi d’Amour et où tous les éléments sont au service d’un Dieu attentif qui exhorte le cœur de l’homme à la conversion. Pour elle, les quatre éléments ne sont pas indépendants mais s’interpénètrent les uns les autres selon une vision physique purement qualitative (au contraire de la physique de notre époque qui a une approche quantitative) Certes, les images qu’elle choisit sont parfois hermétiques (en étant proches de certaines enluminures alchimiques), mais cela n’empêche pas le message d’Hildegarde de Bingen d’être compréhensible grâce à ses descriptions concrètes et colorées. Avec une intuition hors du commun, l’abbesse récapitule l’ordonnance du monde régie par la volonté et l’intelligence de Dieu au moyen d’une langue admirable ponctuée d’oraisons comme animées d’un souffle médiumnique rempli de sainte admiration : « O Dieu, qui avez fait admirablement toutes choses, Vous avez couronné l’homme de la couronne d’or de l’intelligence ; et Vous l’avez revêtu du vêtement superbe de la beauté visible ; en le plaçant ainsi, comme un prince, au-dessus de Vos ouvrages parfaits, que vous avez disposés avec justice et bonté parmi Vos créatures. Car Vous avez octroyé à l’homme des dignités plus grandes et plus admirables qu’aux autres créatures. » Hildegarde nous entraîne dans une écriture vivante, façonnée par la lumière du ciel comme la glaise resplendirait sous les mains d’un sculpteur divin.

La vie continue au monastère de Bingen, brisée un moment par le décès de Richardis, compagne et secrétaire d’Hildegarde qui la considérait avec tendresse comme sa propre sœur. Les visiteurs et pèlerins continuent d’affluer afin de pouvoir rencontrer l’abbesse dont la renommée s’étend et qui prodigue conseils, bénédictions et parfois guérisons de l’âme et du corps. En même temps, Hildegarde entretient une correspondance édifiante et mûrement réfléchie avec les plus petits et les plus grands dont l’Empereur Barberousse, Saint Bernard de Clairvaux, le Pape Eugène IV, le Pape Anastase IV. Fille de son temps, elle aime user du processus de l’analogie dans ses lettres savoureusement emplies d’images et de comparaisons entre le règne végétal/animal et l’âme/les comportements humains. Douée d’une grand faculté pour diriger les consciences, tantôt elle exhorte, tantôt elle supplie, tantôt elle conseille avec la même modestie et la grande sagacité qui la caractérisent.

Entre 1158 et 1163, celle qui se considérait avec une grande humilité comme une « paupercula femina, paupercula forma » (« pauvre femme, pauvre forme ») compose son second ouvrage le Livre des Mérites de vie, décrivant six visions sur l’histoire du Salut. En 1163, elle écrit Le Livre des œuvres divines dont les manuscrits sont conservés à la Biblioteca Governativa de Lucques. On y trouve la merveilleuse vision de l’homme aux bras étendus aux proportions qui donnent au monde sa mesure, précédant de plusieurs siècles l’archi-populaire image de l’homme au centre de l’univers de Léonard de Vinci. Animées d’une puissance poétique et symbolique, les visions du Livre des œuvres divines décrivent la vie trinitaire du Créateur et sa correspondance dans sa créature: « Ainsi donc, je suis serviteur et soutien. Par moi en effet toute vie s’enflamme. Sans origine, sans terme, je suis cette vie qui identique persiste, éternelle. Cette vie, c’est Dieu. Elle est perpétuel mouvement, perpétuelle organisation, et son unité se montre en une triple énergie. L’éternité, c’est le Père ; le Verbe, c’est le Fils ; le souffle qui relie les deux, c’est l’Esprit-saint. Dieu l’a représenté dans l’homme : l’homme en effet a un corps, une âme et une intelligence. » Selon Hildegarde, l’âme et ses facultés ont un rapport étroit avec les éléments de la création dans laquelle ils naissent et s’inscrivent. Les comparaisons des quatre vents et des quatre énergies sont fascinantes: « Quant à toi, homme qui vois ce spectacle, comprends que ces phénomènes concernent également l’intérieur de l’âme. (…) Aux quatre vents principaux correspondent quatre énergies au sein de l’homme : la pensée, la parole, l’intention et la vie affective. De même que chaque vent peut envoyer son souffle vers la droite ou vers la gauche, de même l’âme escortée de ces quatre énergies peut, par la science naturelle, atteindre la partie qu’elle désire en choisissant tantôt le bien, tantôt le mal. » La métaphore de l’âme et de l’arbre mérite aussi de ne pas être oubliée car elle exalte cette fameuse « viridité », terme qui revient fréquemment dans l’œuvre d’Hildegarde afin de qualifier le flux de vie qui irrigue la création et les créatures : « L’âme raisonnable profère de multiples paroles qui résonnent comme l’arbre multiplie ses rameaux, et, de la même façon que les rameaux proviennent de l’arbre, les énergies de l’homme jaillissent de l’âme. Ses œuvres, quelles qu’elles soient, réalisées de concert avec l’homme, ressemblent aux fruits d’un arbre. L’âme a quatre ailes en effet : les sens, la science, la volonté et l’intelligence. »

Guérir avec les plantes et s’épanouir avec la musique

« L’âme est une symphonie »

En 1165, Hildegarde fonde un nouveau monastère de l’autre côté du Rhin, là où se situe aujourd’hui sa tombe. Elle voyage et fait de nombreuses prédications jusqu’à l’âge de 70 ans, notamment à Trèves, Metz, Cologne et Mayence. Ceci est un fait plutôt inhabituel pour une moniale destinée à la vie contemplative et cloîtrée, quoiqu’en ces temps la règle monacale fût moins sévère qu’entre le XVe et le XVIIIe siècle où la clôture sera complète et définitive. Au Moyen-âge, les religieuses peuvent sortir ponctuellement de leurs couvents quand certaines missions l’imposent.

Dans son fameux Livre des subtilités des créatures divines (ou Livre de médecine simple) et son Livre de médecine composée (Causae et Curae), Hildegarde analyse les vertus des plantes, des pierres, des herbes et des animaux en montrant que l’homme peut trouver une multitude de remèdes contre ses maux. Si certaines recettes peuvent sembler obsolètes, d’autres témoignent d’un solide bon sens, d’une grande connaissance botanique et des affections du corps humain. Ecologique avant l’heure, la médecine douce d’Hildegarde de Bingen gagne à être plus connue lorsqu’on réalise combien l’équilibre de l’homme et de la nature sont liés. Elle décrit la bienfaisance de l’épeautre, de la châtaigne, du jeûne, de certaines tisanes en donnant des conseils pour une alimentation saine ou des attitudes qui sont tout à fait valables encore de nos jours. Par exemple, au sujet des problèmes oculaires : « Si l’eau et le sang diminuent dans les yeux d’un être humain, par suite de l’âge avancé ou de quelque maladie, il doit aller se promener dans des prés de gazon vert, et considérer celui-ci longtemps jusqu’à ce que ses yeux s’humidifient, comme s’ils versaient des larmes, parce que la verdure du gazon élimine ce qui est trouble dans les yeux et rend ceux-ci purs et clairs ». Comme le souligne Régine Pernoud avec un regard contemporain plus scientifique : « On sait aujourd’hui que l’œil accommode à trente mètres, que cette distance ne se trouve pas facilement dans la vie de tous les jours en ville, et qu’un séjour à la campagne devant un pré vert aidera l’œil à se reposer et à se fortifier. »

Que fait Hildegarde dans son couvent quand elle n’écrit pas, ni ne prêche, ni ne jardine ? Notre moniale compose (plus de 70 œuvres musicales) et chante. Elle maîtrise remarquablement l’art du plain-chant dans lequel elle excelle en créant des harmonies contemplatives qui étonnent par leur paix et la douceur de leurs tonalités. Elle distingue notamment dans la voix trois composantes: son, articulation, souffle.« Le Corps est l’atelier de l’âme où l’Esprit vient faire ses gammes ». Elle ne cesse jusqu’à sa mort de faire l’éloge de la musique, de la défendre et de la conseiller autour d’elle, ce qui fait d’elle une des plus grandes femmes musiciennes du Moyen-âge: « Réfléchissez que, puisque le corps de Jésus-Christ est né de l’Esprit saint dans l’intégrité de la Vierge Marie, ainsi de même le cantique de louange est enraciné dans l’Eglise selon l’harmonie céleste par l’Esprit-saint : le corps en effet est vêtement de l’âme qui a une voix vivante, et c’est pourquoi il convient que le corps avec l’âme chante par sa voix les louanges de Dieu. D’où vient que l’esprit prophétique ordonne expressément que Dieu soit loué par la joie des cymbales et par d’autres instruments de musique que sages et savants ont inventés, puisque tous les arts utiles et nécessaires aux hommes proviennent de ce souffle d’esprit que Dieu a envoyé dans le corps de l’homme ; et c’est pourquoi il est juste qu’en tous temps ils louent Dieu. Et puisque à entendre certains chants l’homme parfois soupire et souvent gémit, se rappelant la nature de l’harmonie céleste en son âme, le prophète, considérant et sachant la nature de l’esprit –puisque l’âme est de nature symphonique- nous exhorte dans le psaume que nous chantions à Dieu sur la cithare et que nous psalmodions sur le décacorde. »

Hildegarde de Bingen meurt en odeur de sainteté à 82 ans. Plusieurs miracles et guérisons sont constatés sur sa tombe. Que son œuvre lumineuse ait traversé les siècles, cela n’est guère étonnant. Par sa sagesse chrétienne mais aussi humaniste pourrait-on dire, l’abbesse thaumaturge a montré par sa vie et par son œuvre les chemins de réconciliation de l’homme et de Dieu, de la créature, de la création et du Créateur en présentant un univers animé par l’interdépendance positive de tous les éléments déchus mais désormais sauvés par le Christ. « Homo est claustra mirabilium Dei » : l’homme est « clôture » des merveilles de Dieu conclut Hildegarde à la fin de son œuvre. Nous pourrions ajouter quant à nous cette devise qui nous semble appropriée à cette personnalité si captivante : « Connais la nature et tu te connaitras toi-même, et tu connaîtras ton Dieu »

G.L.S.G., le 23 juillet 2013

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