LIRE ET RELIRE Une chambre à soi de Virginia Woolf

Virginia Woolf par George Charles Beresford, photographie, juillet 1902

George Charles Beresford, Virginia Woolf, 1902, photographie ©National Portrait Gallery

« (…) il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. »

Née en 1882 à Londres, l’écrivain Virginia Woolf est une figure-clef du Groupe de Bloosmbury, phalanstère artistique et littéraire anglais du début du XXe siècle. Fille de Sir Leslie Stephen et soeur de l’artiste peintre Vanessa Bell, elle épouse en 1912 Leonard Woolf avec lequel elle  fonde la Hogarth Press en 1917. Elle publiera sa vie durant de nombreux romans, nouvelles et pensées, mais marquée par un tempérament dépressif, elle se suicide le 28 mars 1941. Après sa mort, son époux édite son Journal, en participant à faire connaître davantage encore la pensée et le caractère d’une femme, devenue depuis icône du féminisme anglo-saxon. Une chambre à soi (A Room of One’s Own, trad. franç. Clara Malraux) fait partie de ces ouvrages implicitement militants en faveur du droit des femmes. L’écrivain prend pour axe majeur de sa réflexion le thème d’une conférence qui lui a été demandée : « Les femmes et le roman ». Ce grave problème irrésolu la taraude durant tout le livre écrit au discours direct et composé de six chapitres courts. La première personne du singulier n’a jamais si bien porté son nom ! Singulière est la pensée de Virginia Woolf, femme de son temps, c’est-à-dire, marquée par la rupture sociale de l’après-guerre. Aujourd’hui, Dieu merci, son combat est à peu près derrière nous ! Elle s’adresse au lecteur qu’elle prend à parti. On monte dans le train de son discours que l’on suit, cahin-caha,  tant sa pensée est écrite selon le fil de ses réflexions tantôt anodines, tantôt profondes, car son sujet qui l’occupe et la préoccupe, devient intimement lié à ses journées : « je l’ai médité, entretissé aux gestes de ma vie quotidienne, puis rejeté »Elle note tout ce qui lui passe par la tête (au sens le plus propre et philosophique du terme). Il n’est guère étonnant qu’elle use parallèlement de l’ironie comme un procédé rhétorique pour faire valoir ses arguments. Elle-même reconnaît que pour défendre un sujet controversé, « on ne peut espérer dire la vérité et on doit se contenter d’indiquer le chemin suivi pour parvenir à l’opinion qu’on soutient. »

Le livre est marqué par un pessimisme et un fatalisme, voire une morbidité sous-jacente. C’est une femme dans le doute et le questionnement permanent, et s’il n’y avait pas eu ce plaidoyer majestueux et éloquent en faveur du droit des femmes, nul doute que l’on ne parlerait plus d’Une chambre à soi car la littérature de l’incertitude ennuie. On est par exemple étonné de lire ce lieu-commun : « Oui, à vrai dire, qu’est ce que la vérité ? Qu’est-ce que l’illusion ? » (Mais après tout, il est parfaitement humain de poser la même question que Ponce Pilate !) Libérale et tolérante, la muse de Bloomsbury insiste régulièrement sur le soin de laisser à chacun le soin de se faire une opinion : « Des mensonges jailliront de ma bouche auxquels il se peut qu’un atome de vérité soit mêlé. C’est à vous de découvrir cette vérité et de décider s’il vaut la peine d’en conserver quelque parcelle. Sinon, vous jetterez le tout dans la corbeille à papier et n’y songerez plus. »

Chapitre 1. Oxbridge

Notre Virginia nous entraîne dans une promenade à Oxbridge (contraction d’Oxford et de Cambridge pour décrire une université d’élite imaginaire). Nous flânons avec elle de jardins en halls, de bibliothèques en églises, de bâtiments en salle à manger. Son style se manifeste, concis et propre, comme si elle surveillait chacune de ses phrases du coin de l’œil, en haussant les sourcils ! Notre compagne de route observe avec une amère ironie que les femmes ne sont pas admises en nombre de ces lieux, à moins d’avoir une permission spéciale ou une lettre de recommandation. Lors d’un dîner dans le réfectoire de Fernham, avec son amie Mary Seton, autre personnage fictif, elle constate que ce collège de femmes offre une bien pauvre nourriture. S’ensuit une discussion sur la difficulté d’avoir rassemblé des fonds pour construire cet établissement destiné aux filles : la femme, vouée à la maternité, n’a pas besoin d’être éduquée à l’université autant que l’homme chargé de subvenir aux besoins de sa famille. Elle définit très bien ce sentiment d’injustice, la « sûreté et la prospérité d’un sexe » et « l’insécurité de l’autre. » Notre écrivain, très concrète, glisse au passage cette amusante et juste réflexion, que les âmes de bonne compagnie comprendront  : « (…) un bon dîner est d’une grande importance pour une bonne conversation. On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n’a pas bien dîné. »

NPG P439; Virginia Woolf (nee Stephen); Leonard Sidney Woolf by Gisele Freund

Gisele Freund, Leonard et Virginia Woolf, 1939 ©National Portrait Gallery

Chapitre 2. La bibliothèque du British Museum

 À Londres, notre auteur se rend à la bibliothèque du British Museum, en quête d’inspiration pour sa conférence : « Pourquoi les hommes boivent-ils du vin et les femmes de l’eau ? Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre ? Quel est l’effet de la pauvreté sur le roman ? Quelles sont les conditions nécessaires à la création des œuvres d’art ? » Elle pense trouver la réponse à ses questions dans les rayons de la bibliothèque du British Museum. Au rayon « femme », elle est stupéfaite du nombre d’ouvrages qui lui sont consacrés : « Savez-vous que vous êtes peut-être de tous les animaux de la création celui dont on discute le plus ? » Elle remarque non sans humour que la plupart sont écrits par des hommes « qui n’avaient pas d’autres titres que celui de n’être pas des femmes » : médecins, essayistes, romanciers, biologistes, professeurs, poètes, journalistes, universitaires…En remarquant au passage que…les femmes n’écrivent pas de livre sur les hommes !

Elle finit par choisir de manière arbitraire une douzaine de volumes en songeant : « Quelle peut bien être la cause de cette curieuse inégalité ?(…) Pourquoi donc, à en juger d’après ce catalogue, les femmes intéressent-elles les hommes tellement plus que les hommes n’intéressent les femmes ? » Elle prend des notes au hasard, feuillette les descriptions des femmes, lit les opinions diverses et variées, hélas, souvent teintées de machisme et de misogynie (Citerons-nous, comme elle, l’ouvrage au titre révoltant L’Infériorité intellectuelle, morale et physique du sexe féminin ?) On comprend sa colère et son agacement. Mais on voudrait aussi lui dire : « Avez-vous bien sélectionné vos ouvrages ??? »

Virginia Woolf par Lady Ottoline Morrell vers 1917, National Portrait Gallery

 Lady Ottoline Morrell, Virginia Woolf,
vers 1917 ©National Portrait Gallery

Notre dear Virginia finit par s’installer dans un café et ouvre son journal. Elle lance alors une diatribe ironique contre la société masculine. Une fois de plus on comprend que la moutarde lui monte au nez, mais on ne peut que se désoler de l’usage qu’elle fait de clichés et de jugements à l’emporte-pièce. Nous ne discuterons pas certaines réflexions contestables qu’il conviendrait de nuancer (1). Elle paie son café et songe alors à l’héritage de sa tante (NDR : 500 livres de rente par an) reçu le jour, o quel symbole, où le droit de vote a été donné aux femmes ! Depuis cet instant, elle a pu commencer à avoir la liberté de penser les choses en elles-mêmes, en constatant sans gêne aucune : « Quels changements un revenu fixe peut opérer dans un caractère ! »

Virginia Woolf par Vanessa Bell, vers 1912, National Portrait Gallery

Vanessa Bell, Virginia Woolf, vers 1912 ©National Portrait Gallery

Chapitre 3. L’incandescence de Shakespeare

Virginia Woolf s’interroge alors sur la condition de la femme à travers les siècles, en partant du principe que les romans étaient ancrés dans la vie réelle et concrète. Elle examine plus particulièrement le statut des femmes au Moyen-Age, en différenciant bien la femme réelle de la femme de fiction (ex : Antigone, Lady Macbeth, Desdémone, Clarisse, Cressida, Anna Karenine, etc.). De nouveaux lieux communs et préjugés surgissent : « En réalité, (…) la femme était enfermée, battue et traînée dans sa chambre. (…) Dans la fiction, elle domine la vie des rois et des conquérants ; en fait, elle était l’esclave de n’importe quel garçon dont les parents avaient exigé qu’elle portât l’anneau à son doigt. Quelques-unes des paroles les plus inspirées, quelques-unes des pensées les plus profondes de la littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie pratique elle pouvait tout juste lire, à peine écrire, et était la propriété de son mari. » Raccourci facile ! Parce que Madame Woolf a lu en une matinée dix ouvrages à la bibliothèque et qu’elle est tombée sur un article traitant de la femme battue, elle en conclut hâtivement que toutes les femmes d’autrefois étaient des êtres incultes et esclaves ! On voudrait lui dire d’aller d’abord dépiauter quelques kilos d’archives médiévales ou modernes pendant quelques années, et de revenir sur ce point l’esprit plus éclairé….Elle en a d’ailleurs l’intuition car elle fait alors un plaidoyer pour une « histoire des femmes » (pensée qui influença probablement George Duby): « Mais pourquoi n’ajouterait-on pas un supplément à l’Histoire ? (…) ce qui me semble déplorable c’est qu’on ne sache rien qui concerne les femmes avant le XVIIIe siècle.(…). » Une fois de plus, l’idée est généreuse, mais la formulation est maladroite.

Qu’en serait-il si Shakespeare avait été femme ? Et voilà que Shakespeare est admiré et cité…mais il n’a pu produire que parce qu’il avait eu la chance d’être né homme. Si l’auteur de Macbeth avait eu une soeur aussi douée et instruite que lui, Virginia Woolf imagine un scénario forcément catastrophique. Cette soeur maudite n’aurait probablement pas pu survivre en tant que femme dans un monde dominé par le masculin. Elle n’aurait pu écrire, on l’aurait obligée à se marier, elle se serait enfuie, elle aurait voulu entrer dans un théâtre mais on se serait moqué d’elle, etc. Elle aurait finalement été prise en pitié par un acteur-directeur, serait tombée enceinte de lui, se serait tuée et aurait sombré dans l’oubli: « Qui peut évaluer l’ardeur et la violence d’un coeur de poète quand ce coeur habite le corps d’une femme, est intimement lié à lui ? » Le bon sens et la force de conviction de Virginia nous émeuvent: « Car point n’est besoin d’être grand psychologue pour se convaincre qu’une fille de génie, qui aurait tenté de se servir de son don poétique, aurait été à tel point contrecarrée par les autres, torturée et tiraillée en tous sens par ses propres instincts, qu’elle aurait perdu santé et raison. » De tout temps la femme aurait été, selon elle, écartée du processus de création, en ne trouvant pour refuge que l’anonymat-masculin pour exister (ex : Currer Bell, George Eliot, George Sand, etc.)

« Eh bien, de quels aliments nourrissons-nous les femmes artistes ? » 

En faisant état de la « lutte des femmes », V. Woolf écrit justement que les conditions de leurs existences et leurs instincts sont souvent contraires à l’état d’esprit qui permet de libérer les créations du cerveau et de leur donner vie. Elle pose cette question cruciale : « Mais quel est donc l’état d’esprit le plus propice à l’acte de création ?(…) Peut-on avoir une idée de l’état qui favorise et rend possible cette étrange activité ? »  Quid de Shakespeare ? Rousseau ? Carlyle ? Flaubert ? Keats ? Le processus de création est DIFFICILE: « Une oeuvre géniale est presque toujours un exploit d’une prodigieuse difficulté. Tout semble s’opposer à ce que l’oeuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écrivain. Les circonstances matérielle lui sont en général, hostiles. Des chiens aboient, des gens viennent interrompre le travail ; il faut gagner de l’argent ; la santé s’altère. De plus, l’indifférence bien connue du monde aggrave ces difficultés et les rend plus pénibles. Le monde ne demande pas aux gens d’écrire des poèmes, des romans ou des histoires ; il n’a aucun besoin de ces choses. » Et si le processus est difficile pour les homme, combien l’est-il plus encore pour les femmes ? Ces dernières n’ont pas de pièce tranquille ou écrire, pas ou peu d’argent de poche et rarement l’indépendance financière. Toutes ces difficultés matérielles entraînent la quasi-impossibilité de créer. D’ailleurs, on comprend que les hommes écrivent mais pourquoi la femme écrirait-elle ? Dans cette optique, que de femme écrivain, femme-peintre, femme compositeur, femme politique sont déconsidérées !

« Eh bien, de quels aliments nourrissons-nous les femmes artistes ? » Voilà enfin une révolte qui mérite qu’on se batte pour elle ! La pensée se développe, pour se hisser à un degré supérieur avec cette magnifique remarque : « L’esprit d’un artiste, afin d’accomplir le prodigieux effort nécessaire pour donner vie à l’oeuvre qui est en lui, doit être incandescent comme le fut l’esprit de Shakespeare (…) Il ne doit plus rencontrer en lui-même d’obstacles ni aucune matière étrange inassimilée ». (2)

Chapitre 4. Liberté et sensibilité 

Virginia poursuit son survol historique. Il n’y avait pas, ou peu de femmes écrivains au 16-17e siècle en Angleterre. Elle cite Lady Winchelsea, noble née en 1661, femme qui avait du talent mais dont l’écriture est gâtée par le dépit et l’amertume. Margaret de Newcastle,  une « folle enragée ». Il ne reste aux femmes que les lettres et le style épistolaire, car, curieusement, les femmes ont le droit d’écrire des lettres ! Puis viennent les exemples de Dorothy Osborne et Aphra Behn, de condition plus modeste. A partir d’elle, « le fait d’écrire  a cessé d’être simplement un signe de folie ou de dérangement mental et a fini par  acquérir une importance pratique ». On observe une augmentation des femmes écrivains au XVIIIe siècle. La femme qui écrit montre qu’elle peut gagner de l’argent. Un argument choc ! « L’argent confère la dignité à ce qui serait frivole si on ne le payait pas. »  Grâce à elle : « Gagnez cinq cent livres par an avec votre cerveau. » Puis c’est la révolution de la femme bourgeoise qui se met à écrire. Jane Austen, les soeurs Brontë, George Eliot, sont les fruits de l’évolution de la société: « Car les chefs-d’oeuvre ne sont pas nés seuls et dans la solitude ; ils sont le résultat de nombreuses années de pensées en commun, de pensées élaborées par l’esprit d’un peuple entier, de sorte que l’expérience de la masse se trouve derrière la voix d’un seul. »  

A la Maison (At Home) Walter Crane, 1872, Leeds Museum and Galleries, huile sur bois

Walter Crane, À la Maison (At Home) 1872, huile sur bois ©Leeds Museum and Galleries

Le rayonnage du XIXe siècle est beaucoup plus fécond en ouvrages féminins (poésie et romans principalement). Virginia Woolf attribue cet élément au fait que les femmes écrivent dans leur salon. C’est une pièce passante où le travail est souvent interrompu. Il est plus facile d’y écrire un roman que du théâtre ou de la poésie qui demandent davantage de concentration: « Les femmes n’ont jamais une demi-heure dont elles puissent dire qu’elle leur appartienne. » La sensibilité de la femme s’aiguise au contact de ce qu’elle entrevoit : « Ajoutons que la seule formation littéraire que pût avoir une femme au début du XIXe siècle, était celle de l’observation des caractères, de l’analyse des émotions. La sensibilité féminine avait été, depuis des siècles, affinée par l’influence du salon commun. Les sentiments des autres êtres marquaient les femmes ; le jeu des relations personnelles se déroulait sans cesse devant elles ; c’est pourquoi, quand la femme de la bourgeoisie se mit à écrire, elle écrivit des romans (…). »

Virginia Woolf distingue ensuite deux qualités qui participent à la survivance d’un livre : la probité et l’honnêteté. Jane Austen et ses comparses sont remarquables parce qu’elles étaient éprises de liberté. Elles n’ont écouté qu’elles-mêmes et non ce que la société leur demandait d’écrire: « la liberté la plénitude d’expression sont l’essence même de l’art (…). »

Chapitre 5. La femme créatrice  

En poursuivant sa déambulation dans la bibliothèque, Mme Woolf observe qu’à son époque de nombreux ouvrages sont écrits par les hommes, mais aussi beaucoup par les femmes, et ce, dans tous les genres. Elle ouvre au hasard le roman d’une certaine Mary Carmichaël (personnage de fiction aussi). Elle analyse et critique la force et la faiblesse du style, en notant que le rapport entre les femmes a heureusement évolué et que l’on décrit plus volontiers tous les types de vies féminines, les plus obscures et les plus anodine, toute cette « accumulation des vies non enregistrées. »

Dulce Domum, John Atkinson Grimshaw, 1885 ©collection particulière

John Atkinson Grimshaw, Dulce Domum, 1885 ©collection particulière

En petite-fille de l’époque victorienne Virginia Woolf mène une réflexion surprenante et intéressante sur le thème de la femme dans la maison. On pense à toutes les peintures victoriennes des femmes au foyer, des « Angel in the house » et au cortège des représentations quasi-dévotionnelles de la femme sanctuarisée dans son intérieur. Nul doute que Virginia ait été imprégnée par ses images et cette littérature qui hantait les artistes et les écrivains de l’époque : « Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice ; (…) mais ce pouvoir créateur des femmes est très différent du pouvoir créateur des hommes (…) Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivissent comme des hommes ou vécussent comme des hommes, car si les deux sexes sont tout à fait insuffisants quand on songe à l’étendue et à la diversité du monde, comment nous en trierions-nous avec un seul ? L’éducation ne devrait-elle pas faire ressortir et fortifier les différences plutôt que les ressemblances ?« 

Elle termine en levant la torche pour éclairer et guider toutes ses futures soeurs de plume, en leur donnant avec force le conseil suivant  : « Tout cela, il faut que vous l’exploriez, tenant fermement votre torche dans la main. (…) Mais, avant tout, il vous faut éclairer votre propre âme, ses profondeurs et ses bas-fonds, ses vanités et ses générosités, dire ce que signifie à vos yeux votre beauté ou votre laideur, quels sont vos rapports avec le monde mouvant, tourbillonnant, des gants et des souliers et des tissus qui vont et viennent au milieu des faibles senteurs qui, émanant de flacons de chimiste, passent à travers des arcades de tissus pour robes et au-dessus d’un carrelage en faux-marbre. »

Chapitre 6 L’écrivain a un esprit androgyne 

L’homme et la femme ne devraient plus poser la question du sexe de l’auteur :  « Il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe. Il est néfaste d’être purement un homme ou une femme ; il faut être femme-masculin ou homme-féminin. » Le vrai écrivain est un esprit androgyne par nature. Virginia Woolf partage avec nous une réflexion sur l’unité et la division de l’esprit, éminemment fascinante, inspirée par la vision d’un couple dans la rue : « L’esprit est certainement un organe des plus mystérieux (…) un organe dont nous ignorons tout, bien que nous dépendions totalement de lui (…) Nous avons un penchant profond, bien qu’irrationnel, pour la théorie qui soutient que l’union de l’homme et de la femme est favorable à la plus grande satisfaction, au plus total bonheur, de l’un et de l’autre. Mais le spectacle de ces deux personnes entrant dans un taxi et le contentement que ce spectacle me causa, me fit me demander s’il existe deux sexes dans l’ordre spirituel, correspondant aux deux sexes dans l’ordre physique, si ces deux sexes d’esprit demandent eux aussi à être réunis pour atteindre au contentement et au bonheur parfaits.(…) Dans un homme – ce qui est un homme- la partie féminine du cerveau doit néanmoins jouer son rôle ; et de même faut-il qu’une femme soit en rapport avec l’homme qui est en elle. C’est peut-être cela que Coleridge voulait dire quand il écrivit qu’un grand esprit est androgyne. C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés (…). Peut être Coleridge a-t-il voulu dire qu’un esprit androgyne est résonnant et poreux ; qu’il transmet directement l’émotion ; qu’il est naturellement créateur, incandescent et indivisible.« 

'Spiritus Adversus Carnem', the Soul and Evil par James Clark (1858-1943), Harris Museum & Art Gallery, huile sur toile

James Clark, ‘Spiritus Adversus Carnem’, the Soul and Evil, huile sur toile ©Harris Museum & Art Gallery

La femme ne doit surtout plus avoir aucune défiance à l’égard de l’homme. Il faut cesser de raisonner par opposition au profit de la complémentarité avec maturité. Il n’y a plus qu’une seule chose à faire : écrire ce que l’on veut écrire sans obéir aux modes, aux professeurs, aux universités, aux théories, etc. (En revanche, j’inverserai son syllogisme final avec lequel je ne suis pas d’accord : « La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle ».  Pour ma part j’affirmerai plutôt : « La poésie dépend de la liberté intellectuelle, et la liberté intellectuelle, bien que dépendante des choses matérielles, n’en est jamais l’esclave. »)

Conclusion

« Je devrais vous supplier de penser à vos responsabilités, de vous élever, de faire une plus grande part aux choses de l’esprit, je devrais vous rappeler combien on compte sur vous et quelle influence vous pouvez exercer sur l’avenir.(…) Il est beaucoup plus important d’être soi-même que quoi que ce soit d’autre.« 

Finalement il y a beaucoup de circonvolutions et d’afféteries dans cet ouvrage. On peut avoir une certaine difficulté à comprendre où Virginia Woolf souhaite en venir exactement. Nous voudrions lui dire, « Chère Virginia, venons-en au fait ! Quittez la méthode psychanalytique ! Oubliez Freud ! Soyez synthétique ! » S’il faut avoir une chambre à soi, pourvu que ce ne soit pas pour ruminer l’écriture en phrases introspectives attachées entre elles comme les wagons d’un petit-train qui n’en finirait pas d’arriver à la gare. Elle résume d’ailleurs très bien  son défaut malgré elle : « L’étudiant qui, à Oxbridge, a été formé aux recherches, a sans doute quelque méthode pour diriger son troupeau de questions et lui faire éviter les distractions du chemin puis l’amener à pénétrer dans la réponse comme une brebis entre dans un parc. Mon voisin, par exemple, cet étudiant qui recopiait avec zèle un manuel scientifique, extrayait de ce manuel, j’en suis sûre, toutes les dix minutes environ, des pépites de minerai essentiel. (…) Mais quand, par malheur, quand on n’a aucune formation universitaire, l’enquête, loin d’être menée droit vers le parc, s’éparpille de-ci, de-là, en désordre, tel un troupeau terrifié poursuivi par une meute de chiens. »

Une chambre à soi distille une pensée majeure qui va influencer une génération de femmes anglaise, en anticipant avec adresse l’évolution de son rôle dans la société : « (…) les femmes, dans cent ans, auront cessé d’être un sexe protégé. Logiquement, elles participeront à toutes les activités, à tous les emplois qui leur étaient refusés autrefois. La bonne d’enfant portera le charbon. La vendeuse conduira une machine. (…) Tout pourra arriver quand être une femme ne voudra plus dire : exercer une fonction protégée (…). »

On décerne à notre écrivain la palme de l’esprit visionnaire !

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, 6 mars 2015

Femme écrivant à son secrétaire par James McBey, Aberdeen Art Gallery & Museums, 1932

James McBey, Femme écrivant à son secrétaire, 1932 ©Aberdeen Art Gallery & Museums

(1) « L’Angleterre vit sous un régime patriarcal (…) Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature. (…) Si les femmes n’étaient pas inférieures, elles cesseraient d’être des miroirs grossissants. Et voilà pourquoi les femmes sont souvent si nécessaires aux hommes. Et cela explique aussi pourquoi la critique féminine inquiète tant les hommes, pourquoi il est impossible aux femmes de dire aux hommes que tel livre est mauvais, que tel tableau est faible ou quoi que ce soit du même ordre, sans faire souffrir davantage et éveiller plus de colère que ne le ferait un homme dans le même cas. Si une femme, en effet, se met à dire la vérité, la forme dans le miroir se rétrécit, son aptitude à la vie s’en trouve diminuée, comment l’homme continuerait-il de dicter des sentences, de civiliser des indigènes, de faire des lois, d’écrire des livres, de se parer, de pérorer dans les banquets, s’il ne pouvait se voir pendant ses deux repas principaux d’une taille pour le moins double de ce qu’elle est en vérité ? »

(2) « Shakespeare sut chasser de lui et détruire jusqu’à la moindre velléité de protestation, de sermon, jusqu’au moindre désir de proclamer une injustice, de régler un compte, de prendre le monde à témoin de ses épreuves ou de ses griefs. C’est pourquoi sa poésie jaillit de lui en toute liberté, sans se heurter à aucun obstacle. Si jamais un être humain a pu s’exprimer complètement dans son oeuvre, ce fut Shakespeare. Si jamais esprit fut incandescent, merveilleusement libre,(…) ce fut celui de Shakespeare. »