LIRE ET RELIRE Narcisse et Goldmund d’Herman Hesse (1930)

 

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« J’ai soif d’une gorgée de vérité »

 Narcisse et Goldmund : merveilleux livre qui m’avait été conseillé par un violoniste de Salzbourg il y a longtemps, que je n’avais jamais lu et sur lequel je suis retombée récemment en me rappelant son conseil bien avisé. Je me suis plongée sans regret dans ce roman initiatique paru en 1930, écrit avec une grande sensibilité par l’allemand Hermann Hesse (1877-1962) prix Nobel de la littérature (1946). Ce roman initiatique, qui va de la vie à la mort, aborde les grands thèmes de l’amour, de la spiritualité, du crime, de la religion, du plaisir, de la souffrance et de l’art, traités avec inspiration et sans ennui, dans un style simple et une écriture innocente, d’une naïveté savante, qui se souvient de la pureté de l’enfance et ne s’embarrasse pas du verbiage adulte.

 L’Art de savoir

 Tout commence par l’enfance de Goldmund au couvent de Mariabronn, dans un monastère imaginaire de l’Allemagne médiévale. Placé ici à l’âge de sept ans par son père veuf, il y rencontre le brillant théologien Narcisse qui va l’éduquer à l’amour de la vérité et de la liberté en lui apprenant à être lui même. Goldmund (ce qui signifie « Bouche d’Or »), n’est pas fait pour le couvent bien qu’il croit en avoir la vocation. Narcisse l’incite à partir connaître le vaste monde en lui faisant prendre conscience de sa propre personnalité: « Il le savait, il venait aujourd’hui de s’engager sur un terrain où il trouverait seul son chemin et où aucun Narcisse ne pourrait le conduire. » Devenu adolescent il part donc vagabonder sur les routes de son pays, pour chercher à s’accomplir. Hermann Hesse, fasciné par la vie contemplative et la vie active, fait de ses deux personnages des métaphores de l’intériorité (Narcisse) et de l’extériorité (Goldmund). La vie stable de Narcisse reflète la calme sérénité du coeur, le soin de l’âme qui prie, tandis que la vie errante de Goldmund devient l’image de l’âme qui s’épuise à chercher dans l’action ce qui réside en soi-même, dans le couvent du cœur. Tout en ayant une familiarité d’âme à âme, tous deux cherchent de manière différente l’art de Savoir. L’on ne peut oublier qu’Herman Hesse, fils de protestants très pieux, s’échappa du séminaire évangélique en 1891, avant de partir travailler dans une librairie et de devenir romancier.

     Après plusieurs années d’expériences, Goldmund, l’éternel vagant, revient s’établir à Mariabronn auprès de Narcisse devenu Père Abbé, comme le symbole du retour à soi-même après la fuite dans les sensations. Si Narcisse cherche la Vérité par la pensée et par la prière,  Goldmund la poursuit par l’expérience et par l’actionNarcisse et Goldmund évoque la dualité des caractères humains : l’homme d’esprit et l’homme de chair, l’homme de foi et l’homme de doute, l’homme stable et l’homme en mouvement, l’homme contenu et l’homme exalté, l’homme apollinien et l’homme dionysiaque, rappelant que Herman Hesse avait été fortement influencé par ses lectures de Nietzsche sans toutefois en adopter tous les postulats. Proches et différents, ils se rejoignent dans leur désir d’Idéal:  » Narcisse était brun et sec; Goldmund avait le teint clair et florissant. Narcisse était un penseur féru d’analyse, Goldmund un rêveur, une âme enfantine. Mais un trait commun dominait les contraires: tous deux étaient des êtres d’élite. Tous deux se distinguaient des autres par des dons et des signes visibles et tous deux avaient reçu du destin une mission particulière ».

 L’Art d’aimer

Dès son départ du Couvent, Goldmund tombe dans les bras de Lise, une femme qui l’initie à l’amour, présage de sa vie de séducteur: « Que de rêves la brune étrangère avait comblés en lui ! Que de boutons elle avait fait éclore, que de curiosités et de désirs elle avait apaisés et combien elle en avait éveillé de nouveaux ! » Il séduit facilement et toutes les femmes s’offrent à lui, lui faisant découvrir toutes les variations de l’amour et de la féminité. Deux années passent. Il vagabonde, alterne les séjours dans la solitude des forêts, dans la cohue des villes, ou la tranquillité des villages, et devient expert en femmes: « Peut- être était-ce là son destin d’expérimenter à la perfection, de mille manières et en mille variétés, la femme et l’amour; tout comme il est des musiciens qui ne savent pas jouer d’un instrument seulement, mais de trois, de quatre ou davantage. » Des aventures rocambolesques lui arrivent, comme son séjour chez un chevalier ayant deux filles Lydia et Julie qu’il tente de séduire en vain, sa rencontre amicale avec Victor le vagabond « déraciné, un sans-foyer, délavé sous toutes les averses, un homme qui avait beaucoup vu et fait beaucoup d’expériences, qui avait souvent eu faim et souvent gelé et qui, dans son âpre lutte pour une existence misérable et sans cesse menacée, était devenu malin et effronté. » Ce dernier se révèle un mauvais voleur que Goldmund est obligé de tuer pour se défendre, permettant ainsi à Herman Hesse de décrire les instincts de mort et de vie, d’amour et de haine, l’Eros et le Thanatos qui se combattent en chaque être. Il prend comme comparaison de ce duel le souvenir de l’accouchement auquel Goldmund assiste un jour dans un village: « Cela continuait à vibrer, en lui, cela restait gravé dans son coeur, tout comme les gestes et les expressions de la volupté si semblable à ceux des femmes en couches et des mourants. » Goldmund poursuit son errance de génie amoureux et devient un homme d’expérience: « Goldmund avait repris sa course errante à travers la diversité des saisons, buvant de ses yeux insatiables les forêts, les montagnes et les nuages, cheminant de ferme en ferme, de village en village, de femme en femme, parfois assis dans la fraîcheur du soir, le coeur serré, au pied d’une fenêtre derrière laquelle brillait une lumière, et dans la lueur rougeâtre de laquelle rayonnait, charmant, mais hors de son atteinte, tout ce qu’il pouvait y avoir de bonheur, de chaude intimité, de paix sur la terre. »  Mais la course aux femmes est plus généralement la course à LA Femme. Derrière chaque conquête se cache le désir de l’amour absolu et le dévoilement du mystère féminin, cet Autre Moi du Masculin. Son vagabondage sensuel lui plaît et lui déplaît : plus il saisit les femmes sexuellement plus elles lui échappent et plus il s’en lasse vite jusqu’au devenir un être en proie au mécanisme des sens, comme le décrit parfaitement l’épisode hautement symbolique de ses retrouvailles avec la servante d’un charcutier. Devant elle, il devient soudain lucide sur sa situation de consommateur de chairs de femmes comme il consomme des produits de boucher:  » Quand Catherine parut à la fenêtre, et lui sourit de son visage plein de santé (…), comme il levait déjà la main pour lui faire le signe convenu, il lui vint soudain à l’esprit qu’il s’était déjà tenu là à attendre bien des fois déjà ; et en même temps il vit à l’avance, avec netteté, toute la série fastidieuse des gestes qui allaient se succéder dans quelques minutes: elle allait comprendre son signe et se retirer, pour ne pas tarder à revenir à la porte de derrière, tenant à la main quelque charcuterie qu’il allait prendre toute en la caressant un peu (…) et tout à coup il lui parut infiniment bête et affreux, de déclencher tout ce mécanisme de gestes si souvent accomplis et d’y jouer son rôle. (…) Soudain il crut découvrir dans la rudesse de son visage l’expression de l’habitude vidée de toute pensée, dans son sourire complaisant quelque chose de trop souvent répété, de mécanique, quelque chose qui ne gardait plus aucun mystère, quelque chose d’indigne de lui. (…) Ce que, hier encore, il eût pu faire sans scrupule lui était subitement devenu impossible. (…) Qu’un autre caresse ces seins, qu’un autre mange les bonnes saucisses! »

La perte du mystère de l’amour le conduit à revenir à la Mère de la Vie, la femme mère, épouse et fille, la Femme comme lieu de vie et de mort. Hermann Hesse se souvient de son travail psychanalytique et de ses discussions avec Carl Gustav Jung, sur le rôle du Père, de la Mère et de l’inconscient. Le personnage de la Vierge le fascinait. Comme Dante et Saint-Augustin, il était en admiration devant le mystère de cette « Vierge enceinte, Vierge mère, Vierge perpétuelle » et écrivit le poème Madonna en 1896. Désormais, Goldmund séduira les femmes, mais cherchera à transcender ses expériences au service de son art.

 L’Art de créer

Au cours de ses pérégrinations, Goldmund arrive dans une grande ville où il reçoit un véritable coup de foudre artistique pour une statue de la Vierge dans une église sur le visage de laquelle « s’exprime la suprême douleur et la suprême volupté ». Il désire apprendre à sculpter auprès de l’auteur de cette oeuvre sublime, un certain Maître Nicklaus. Il demeure donc auprès de lui (et de sa très belle fille hautaine Lisbeth) où il apprend à travailler. Il développe son talent auprès de lui, quoiqu’il n’aime guère son nouveau maître, qui se révèle avare et d’esprit étriqué malgré ses fulgurances artistiques. Il a trouvé un but dans la création, et réalise qu’il a changé: « Il découvrait sa propre image dans le miroir de la fontaine et songeait que ce Goldmund qui le regardait du fond de l’eau n’était plus depuis longtemps le Goldmund du monastère ou le Goldmund de Lydia et n’était pas davantage resté le Goldmund des forêts. Il se disait que lui-même, comme tous les hommes, s’écoulait, se transformait sans cesse pour se dissoudre enfin, tandis que son image créée par l’artiste resterait immuablement la même et pour toujours. »  L’art devient une source de Salut pour lui. Il expérimente les sacrifices qu’il exige et la nécessité du Mystère qui rend une oeuvre unique et éternelle« Il ne parvenait pas à s’expliquer comment il se pouvait que la plus grande précision imaginable de formes pût agir sur l’âme exactement de la même manière que ce qu’il y avait de plus insaisissable et de plus imprécis. (…) C’était cela que le rêve et le chef d’oeuvre suprême avaient en commun: le mystère. » Il cherche à sculpter les visages rencontrés au cours de sa vie, dont celui de Narcisse qui hante ses pensées et qu’il cherche à transcrire dans la statue d’un Saint-Jean. Il recherche et quête l’idée de la Mère, image de Vie, cette figure importante qui construit l’identité de l’être humain et de l’oeuvre d’art en résumant le côté mâle et femelle de la vie: « (…) toutes les vraies et incontestables oeuvres d’art possédaient ce double visage inquiétant et souriant, ce caractère masculin et féminin tout ensemble, ce mélange d’instinct et de pure spiritualité. Et plus que toute autre la statue d’Eve-Mère, un jour présenterait ce double-visage, s’il réussissait jamais à la créer. »

Une fois son Saint-Jean achevé, il veut retrouver sa liberté, malgré que Nicklaus veuille faire de lui son gendre. Il refuse pour partir retrouver l’art de sa propre vie, craignant de devenir un artiste embourgeoisé dans sa sécurité matérielle. Les honneurs, l’argent, la reconnaissance ne lui importent pas. Désormais il veut revenir à la Beauté de la Création: « Oh! l’or dans l’oeil d’une carpe, le tendre et délicieux duvet argenté au ord d’une aile de papillon était infiniment plus beau, plus vivant, plus précieux que toute salle pleine de pareilles oeuvres d’art. » Il traverse des vallées désolées par la peste et la mort, rencontre Robert un vagabond pèlerin, la jeune Lene, et tous trois assistent impuissants au spectacle du deuil, de la détresse et de la destruction: « Il voyait déjà dans les yeux absents de Goldmund cet égarement, cette obsession de l’âme aimantée vers l’horrible, cette curiosité de l’épouvante ». Goldmund qui avait perdu la foi se remet à prier, dans un examen de conscience où il résume ce qu’il a apporté au monde et ce qu’il en a pris: « Mon Dieu ! vois ce que je suis devenu! Me voici de retour d’un monde qui a fait de moi un être inutile et méchant. J’ai gaspillé mes jeunes années comme un prodigue et ce qui me reste est peu de chose. J’ai tué, j’ai volé, j’ai forniqué, j’ai vécu dans l’oisiveté et mangé le pain ravi aux autres. Mon Dieu pourquoi nous as-tu créés ainsi et pourquoi nous mènes-tu par de telles voies? (…) Mon Dieu tu me déconcertes! (…) » À l’issue de cette confession intérieure, il veut revenir chez le sculpteur Nicklaus pour redevenir un artiste, mais la ville est comme morte. Lisbeth sa fille lui apparaît défigurée par la peste. Le temps a passé. Hermann Hesse décrit le drame de Goldmund confronté à ses souvenirs et au temps irréversible, pleurant sa jeunesse perdue ainsi que sa fragilité à l’égard du monde: « Il pleurait son innocence perdue en même temps que la pureté enfantine de son âme ». Il est finalement hébergé par la jeune servante Marie et ses parents où il dessine pour se libérer de ses visions, tout en rencontrant et séduisant Agnès, la belle maîtresse du gouverneur. Surpris, il est condamné à mort mais le Père Abbé Narcisse, providentiellement de passage à la ville, vient dans sa cellule pour le libérer. Il se retrouve lui-même en retrouvant son ami qui le ramène à Mariabronn pour y être artiste car « le temps était venu de faire oeuvre qui dure, de créer quelque chose qui reste après lui et lui survive ».  Narcisse et Golmund, tous deux enrichis par leurs expériences discutent sur la mal et le bien, et la manière dont chacun a envisagé son existence. L’intellectuel Narcisse répond à la révolte de Goldmund l’artiste, par une méditation sur la perfection du Créateur et sur la nécessité de la liberté humaine qui peut se révéler constructrice ou destructrice selon l’usage que l’homme en fait« J’ai toujours proclamé avec vénération la perfection du Créateur, jamais celle de la création. Jamais je n’ai nié le mal dans le monde. Jamais encore, mon cher, un vrai penseur n’a prétendu que la vie sur terre se déroulait dans l’harmonie et la justice, ni que l’homme était bon. (…) Ce que tu exprimes là, tu prends cela pour des idées. Ce sont des sentiments! » et exprime leurs différences avec sagacité: « Pour toi le monde consistait en images, pour moi en concepts ». Goldmund commence alors sa dernière oeuvre, résultat de ses expériences et de ses rencontres. Il s’agit d’une sculpture en bois pour décorer une large tribune, à laquelle il se consacre pleinement tandis que son âme mûrit dans la solitude. Il se confesse auprès de Narcisse et prie souvent car la prière le rajeunit: « (…) l’heure de la prière le ramenait néanmoins à l’innocence ». Il aiguise sa vertu en acceptant chaque épreuve comme une grâce: « chaque résistance était pour lui un enseignement et rendait sa sensibilité plus fine. » Hermann Hesse disserte littérairement sur le sens de l’Art, sur la nécessité de créer et sur la Beauté. À la différence de Narcisse dont le Salut se trouve dans la pensée et l’idée, le Salut de Goldmund réside dans le sentiment et l’intuition et il s’accomplit quand il crée« Notre pensée est une constante abstraction, elle se détourne du sensible, elle essaie de construire un monde purement spirituel. Mais toi, tu prends justement à coeur ce qui est inconstant et mortel et tu proclames le sens du monde précisément dans ce qui est fugitif. Tu ne t’en détournes pas, tu t’y abandonnes corps et âme et par ton amour passionné, tu lui donnes une valeur suprême, tu en fais le symbole de l’éternel. Nous, penseurs,  nous essayons de nous approcher de Dieu en excluant de lui le monde. Toi, tu te rapproches de lui en aimant sa création et en la recréant. Les deux méthodes sont humaines, par suite imparfaites; mais il y a plus d’innocence dans l’art. » L’art est une vocation religieuse au même titre que la vie cloîtrée, dans la mesure où l’être est fidèle à son idéal. Goldmund songe à Maître Nicklaus, exemple de l’artiste qui a du talent mais qui est économe et récalcitrant à accueillir en lui la Grâce, comme un moine raté.

Parabole sur la conscience, la pré-conscience et l’inconscient, l’âme d’Apollon et l’âme de Bacchus, Narcisse et Goldmund naît dans le contexte des expérimentations psychanalytiques de Freud. Son écriture est proche des romans allemands de Thomas Mann et de Bertolt Brecht, écrivains qui s’arrêtèrent chez Herman Hesse en 1933 en Suisse. Si Narcisse est un frère sage et parfait, Goldmund est un fils prodigue touchant. En tous les cas, tous deux parviennent à apprivoiser leur âme en se situant par rapport au monde qui les entoure, au Moi, au Ça et au Surmoi. La réconciliation avec l’idée de la Mère prend une place importante tout au long du récit, et se déploie pleinement dans la dernière parole de Goldmund à Narcisse: « Mais comment veux-tu mourir un jour, Narcisse, puisque tu n’as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir. »  Hermann Hesse réussit à éviter l’écueil du bavardage de Divan en travaillant la pâte vierge de ses personnages, d’une écriture expérimentée mais sculptée avec poésie, sans surcharge de mots. Il malaxe les termes et les sertit de pensées comme des pierres réflectives, pour décrire de quelle manière l’enfant devient peu à peu adulte, à quelles tentations son âme est en proie, et comment il perd ses illusions au fur et à mesure qu’il vieillit (Herman Hesse était dépressif et suicidaire). Seule la mort semble capable de réconcilier la pensée et la chair, le sentiment et la raison, l’idéal et la réalité, et l’image brisée du Père et de la Mère.

 Sans conteste, à lire, à relire, à offrir!

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès,  le 21 juin 2012

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