LIRE ET RELIRE : Le mystère de la création artistique de Stefan Zweig (1939)

L’écrivain Stefan Zweig (1881-1942)

« Il en va des moments de création comme des moments d’amour : chacun a son mystère qui n’a rien de commun avec celui des autres. »

 

En 1939, l’écrivain Stefan Zweig donne une conférence à New York intitulée Le mystère de la création artistique, dans laquelle il mène une enquête sur la genèse de l’oeuvre d’art (1). Cette superbe conférence est rééditée en français aux éditions Pagine d’Arte, traduite par Dominique Tassel, préfacée, établie et annotée par Isabelle Hausser. Quelques illustrations accompagnent le texte, dont l’eau-forte du Faust de Rembrandt. On ne peut qu’être entraîné dans les pages sensibles de Zweig et dévorer ce texte court dans lequel brillent des lumières de réflexion.

À mettre d’urgence entre toutes les mains !

L’acte divin de la création

Zweig s’interroge sur le mystère de l’enfantement de l’œuvre d’art. Avec respect, il s’incline devant elle car elle porte quelque chose de surnaturel et de divin, ce « miracle que quelque chose naît de rien et défie néanmoins le temps ». Il s’interroge dès lors sur le fait que parmi tant d’œuvres d’art créées (livres, peintures, etc.) il en existe quelques unes qui traversent le temps grâce à leur immortalité. En effet, qu’est-ce qui différencie l’œuvre d’un Mozart d’un autre auteur moins connu ? « Voilà un homme fait comme tous les autres, qui dort dans un lit, mange à une table, est habillé comme vous et moi, comme nous le sommes tous (…) Et puis soudain, cet homme réussit quelque chose qu’aucun de nous ne peut faire. Il a brisé la loi qui nous tient captifs, nous les hommes, il a vaincu le temps, car tandis que nous autres mourons et passons sans laisser de trace, quelque chose de lui se perpétue à jamais. Et pourquoi ? »

Et la réponse est la suivante : « Tout simplement parce qu’il a accompli cet acte divin de la création, par lequel une chose naît de rien, une chose durable naît de choses éphémères. Parce que son apparition permet que se manifeste le secret le plus profond de notre monde : le secret de la création. » Mais ensuite, Zweig s’interroge sur l’essence même de l’œuvre : « Comment lui parmi des milliers d’autres, à partir du même matériau que nous avons tous à notre disposition : la langue, la couleur ou le son, comment s’y est-il pris pour créer son oeuvre d’art ? Quelle est la force mystérieuse qui l’en a rendu capable ? Comment le véritable artiste crée-t-il ? Comment ce miracle peut-il se produire ? » Bien plus : « Comment un homme seul a-t-il pu créer cette chose qui dépasse l’homme ? » Zweig ose même écrire que : « Celui qui passe devant de grandes oeuvres d’art sans s’être posé cette question, celui-là qui n’a jamais été ému par ce mystère, que celui-là n’a jamais eu de rapport avec l’art et n’en aura jamais. »

Le secret de l’intériorité

L’être humain, bouleversé est enclin à chercher à éclaircir le mystère qu’il pressent ou qu’il ressent. Mais est-il possible de saisir le moment où l’artiste crée ? « Pouvons-nous épier le processus qui donne naissance à une véritable œuvre d’art ? » La réponse est non, selon Zweig. Pour lui, la conception est un développement intérieur dont l’artiste n’a souvent pas conscience lui-même. Il ne se voit pas créer, tout absorbé par sa tâche. Il est impossible d’en surprendre le secret : « Je fais une distinction nette : nous sommes incapables d’expliquer le mystère de la création en soi, de même que nous sommes incapables de représenter en soi les notions d’électricité, de gravité ou de magnétisme. Nous pouvons constater quelques lois fondamentales, sous l’emprise desquelles ces phénomènes se reproduisent. » Il s’agit donc d’une sphère inaccessible dont on ne peut parler qu’avec prudence.

Une difficile investigation

Tout en ayant conscience de l’aspect déplaisant de cette idée, Zweig tente d’approcher ce mystère en usant de la méthode de la criminologie. Cela semble étrange au lecteur mais finalement on comprend l’analogie entre la genèse d’un acte condamnable et celle d’un acte créatif, tous deux naissant dans l’ombre, à l’abri du regard. Il précise qu’il veut « éclaircir quelque chose de caché, reconstruire un évènement, dont nous n’avons pas été les témoins directs. » Cette idée absurde en apparence mais défendue par Zweig ne peut qu’intéresser le lecteur. Selon lui, nous sommes confrontés à un phénomène remarquable : « Il se trouve que les créateurs, écrivains, musiciens ou peintres, se comportent exactement comme des criminels endurcis et ne donnent jamais la moindre précision sur ce moment le plus intime de leur création. »

Alors que tant d’écrivains publient leurs confessions, que tant de poètes narrent leurs états d’âme, Zweig souligne que tous sont néanmoins très avares au sujet de la genèse de leur oeuvre, sur la fameuse « minute d’inspiration ». Pourquoi ? Car, selon Zweig, ils sont hors d’eux-mêmes, ils n’ont pas conscience de leur état : « La raison en est tout simplement qu’à ces moments-là, ceux du processus créateur, ils ne sont pas présents avec leur conscience. Ils ne peuvent pas s’épier eux-mêmes, psychologiquement parlant, au cours de la création proprement dite, pas plus qu’ils ne peuvent jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule pour se regarder écrire. » Comme le criminel qui a agit avec passion, le créateur déclare : « Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, je ne sais plus comment je l’ai fait. J’étais submergé, je n’avais pas tous mes esprits. » Étonnante comparaison non dénuée de sens ! Zweig va même parler paradoxalement de non-présence de l’artiste à son oeuvre : « En réalité, si l’artiste peut produire, cela ne lui est possible que dans un certain éloignement de lui-même, dans un état d’extase – le mot grec extasis ne signifiant rien d’autre, si on le traduit, qu’être en dehors de soi-même« .

Une totale concentration intérieure

L’artiste est donc hors de lui-même mais dans son propre monde à lui, dans son oeuvre, dans ses mélodies, dans ses compositions, dans ses personnages. Pour illustrer cet état unique de concentration, Zweig prend l’exemple d’Archimède surpris dans son jardin par les ennemis lors de la conquête de Syracuse. Le savant est en train de dessiner des figures géométriques avec son bâton dans le sable. Quand un soldat s’approche, il lui déclare :  « Ne dérange pas mes cercles ! » Il périra après ses dernières paroles.  Zweig évoque ensuite Balzac, plongé dans l’écriture de son roman qui reçoit un ami en ayant les larmes aux yeux : « Rendez-vous compte, la duchesse de Langeais vient de mourir ! » Le visiteur ne connaît pas cette duchesse qui n’existe pas. En réalité, Balzac est tellement concentré dans son oeuvre, qu’il est habité par son héroïne : « Un extraordinaire état de totale concentration intérieure doit accompagner l’acte créateur. Quand il crée, le véritable artiste est immergé dans sa création comme l’homme pieux dans sa prière ou le rêveur dans son rêve. Il en résulte nécessairement que n’ayant de regard qu’orienté vers l’intérieur, il n’a aucune perception précise du monde extérieur et de lui-même. Aussi les artistes, les poètes, les peintres, les musiciens en train de créer ne savent-ils pas observer eux-mêmes comment ils créent, et ils sont encore moins capables de nous l’expliquer ensuite. »

Le sens de l’inspiration

La création est un processus immatériel, un acte invisible, lié à l’inspiration (inspiratio, souffle) mais qui est appelé à être traduit de façon matérielle. Il doit passer de l’esprit au sens, de la vision à la réalité : « Pour quitter l’âme de l’artiste et entrer dans notre vie, l’inspiration doit donc à chaque fois revêtir une forme terrestre, permettant une perception optique ou acoustique. Elle doit obligatoirement être transmise par un moyen matériel. Même le poème le plus sublime doit, pour nous parvenir, être d’abord fixé avec un élément matériel, doit être écrit à l’encre ou au crayon sur un support matériel qui est le papier, un tableau doit être peint sur une toile avec des couleurs, une sculpture doit prendre figure dans le bois ou dans la pierre. » C’est pourquoi les brouillons, les ébauches, les dessins préparatoires sont comme des empreintes digitales précieuses, des témoins de l’élaboration de l’oeuvre qui permettent de nous approcher du mystère de la création. Et encore…beaucoup n’ont laissé aucune trace ! Comme Zweig le remarque, nous n’avons pas une page d’Homère, pas une ligne de la Bible dans sa version d’origine, rien de Platon, de Socrate ou de Bouddha. Nous n’avons pas d’œuvre originale de Zeuxis ni d’Apelle, ni de Chaucer, ni de Shakespeare, ni de Dante, ni de Molière, ni de Cervantes ou de Confucius. Alors que d’autres génies de l’humanité ont laissé beaucoup de traces comme Beethoven Shelley, Rousseau, Voltaire, Bach, Michel Ange, Walt Whitman, Edgar Allan Poe. D’autre part, l’observation de leurs manuscrits révèle leurs divergences. Certains écrivent comme sous l’inspiration, sans aucune rature, d’autres barrent, reprennent leur texte, peinent et avancent laborieusement à travers mille gémissements : « Mozart joue en quelque sorte avec l’art comme le vent avec les feuilles, Beethoven lutte avec lui comme Hercule avec l’Hydre à mille têtes. » (2)

La création, une tension entre deux pôles

Ce qui se passe dans la création artistique serait une perpétuelle tension entre deux pôles, ce que Zweig appelle une décharge créatrice. Une certaine dualité étreint l’âme du créateur comme la nature mélange le masculin et le féminin pour engendrer un être nouveau (par exemple conscient/inconscient, inspiration/ technique, ivresse/froideur.) Il y a donc une transformation de l’inspiration qui demande un effort parfois surhumain et une vigilance constante. L’œuvre naît dans un accouchement difficile. Il ne suffit pas qu’elle soit rêvée pour exister mais la faire exister coûte que coûte après l’avoir rêvée, comme il le résume : « Produire, pour l’artiste, signifie toujours réaliser, faire passer de l’intérieur à l’extérieur une vision intérieure, une image onirique que son esprit a vue dans une forme parfaite, la porter dans notre monde en recourant à ce matériau rétif qu’est la langue, la couleur ou le son. L’artiste commence par rêver sa vision, celle-ci est une représentation à laquelle il s’attache ensuite pour l’arracher en quelque sorte à l’invisible et la faire descendre sur terre. Au rêve intérieur doit succéder la vigilance intérieure, et dans un certain sens l’artiste doit utiliser la vieille technique des guerriers perses, qui élaboraient leur plan de bataille le soir, en buvant et en s’enivrant, mais le révisaient le lendemain matin avec la tête froide. »

 Personnalité et création

Dans cette affaire, il n’y a rien sans travail et chaque artiste a sa propre autonomie, selon son caractère. Zweig analyse, à travers un passage très juste, la variété des situations qui conduisent un artiste à créer : « Chacun crée dans des conditions différentes : c’est le matin que celui-ci a le sentiment que son cerveau est le plus clair, alors que tel autre ne commence pas avant la nuit, l’un est obligé de se faire stimuler par des excitants extérieurs tels l’alcool ou un environnement luxueux pour accéder à une véritable ivresse de création, alors que les autres doivent affaiblir leur lucidité avec du brome ou bien consommer de l’opium ou de la nicotine pour créer l’état de torpeur qui fait surgir les rêves. Voyez celui-ci qui a besoin de la plus grande tranquillité pour rassembler ses idées, alors que cet autre ne peut se concentrer intérieurement que dans les tavernes et les cafés, immergé dans le vacarme des rires et des bavardages – chaque créateur a donc ses caractéristiques, son processus particulier qui lui appartient en propre et ne ressemble à nul autre, et il en va des moments de création comme des moments d’amour : chacun a son mystère qui n’a rien de commun avec celui des autres. »

Zweig poursuit même en affirmant que l’on ne connaît pas quelqu’un si l’on ne l’a pas vu travailler. Il faut pénétrer le faire d’un artiste pour comprendre son oeuvre. À ceux qui lui reprocheraient de vouloir lever un voile sur ce qui devrait justement rester secret et mystérieux (laissons en paix l’artiste dans son atelier sans vouloir tout expliquer !) il répond avec cette élégante pirouette : « L’œuvre d’art ne se livre pas à chacun au premier regard, elle est comme une femme et veut d’abord qu’on lui fasse la cour avant d’être aimée. » Pour Zweig, plus on connaît le contexte de création d’une œuvre plus on peut l’apprécier, la comprendre et la ressentir, ce qu’il nomme connivence : « Dans ces moments où notre sensibilité reconstitue ses tourments, son impatience, ses efforts et l’extase de l’achèvement, nous partageons tous ces sentiments avec lui. Nous avons créé avec lui et cette connivence de la sensibilité nous permet de revivre la naissance de l’oeuvre d’art. » 

Ainsi, le texte de Zweig fait partie de ces ouvrages courts dont on voudrait souligner chaque phrase tant ses propos sont pertinents. Il a l’art de poser des mots justes sur des idées pressenties par le lecteur en synthétisant parfaitement sa pensée. Étant lui-même un grand homme d’esprit, il savait bien que le laboratoire intérieur de l’écrivain est le lieu d’une des plus puissantes alchimies du monde.  Lui aussi traverse le temps, devenant à son tour un maître du grand-œuvre littéraire.

©GLSG le 30 octobre 2019 

(1) Titre original Das Geheimnis des künstlerischen Schaffens

(2) Note : L’analyse de Zweig de la création de La Marseillaise semble, en revanche, sujette à caution : Zweig fait probablement une erreur lorsqu’il cite la Deuxième République alors qu’il s’agit de la Première République. Quant à l’inspiration fulgurante de Rouget de Lisle, admirée et décrite par Zweig qui le qualifie de « génie de l’heure », elle est très contestable de nos jours. Rouget de Lisle aurait très certainement plagié une variation en do majeur pour violon créée en 1781 par l’italien Giovanni Battista Viotti (1755-1824) pour Louis XVI, ce qui expliquerait que l’air soit né en une nuit…