Conférence de Gabrielle de Lassus Saint-Geniès sur Anna de Noailles donnée au Cercle Anna de Noailles le 4 décembre 2011

fig.1 Photographie de la poétesse Anna de Noailles

« Au lieu d’être pendu chez leurs modèles, les portraits devraient aider leur propagande et porter leur image à la connaissance de ceux qui ne pourraient les approcher* » (Anna de Noailles)

Introduction

Quel honneur de pouvoir aujourd’hui, dans le salon du Président du Cercle Anna de Noailles, Monsieur Alexandre d’Oriano, bientôt cent ans après la mort de la poétesse, évoquer cette figure connue et méconnue de notre époque, bien qu’il semble qu’elle revienne sur le devant de la scène grâce à plusieurs et récentes rééditions ou expositions. Je pense notamment à l’exposition du peintre Kees Van Dongen au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ou encore à l’exposition sur la peinture espagnole au musée de l’Orangerie : deux de ses portraits furent parmi les œuvres les plus remarquables proposées au public. Saluons aussi l’effort généreux d’Alexandre d’Oriano qui a réussi le tour de force de faire publier les Oeuvres Complètes d’Anna de Noailles aux Éditions du Sandre, en espérant qu’un jour Anna entrera dans une des Pléiades de Gallimard comme une étoile de choix (Il est même désolant qu’elle n’y soit point encore).

Mais qui connaît Anna ?

Qui connaît vraiment cette poétesse (fig.1) si chère à nos cœurs, du moins à celui de Monsieur d’Oriano, qui a l’amabilité de nous accueillir ici pour l’inauguration de l’Oiseau-Lyre dont il est un des instigateurs ?

Une seule expression suffirait à qualifier cet auteur, et si vous repartez déçu et ennuyé par cette après-midi en jurant que vous ne reviendrez pas, souvenez-vous au moins de cette expression capable de définir Anna : Anna était une « Lyre –vivante ». Vous saurez quoi répondre, et sans timidité, aux êtres qui vous interrogeraient à son sujet.

Une « Lyre vivante » ! Expression juste qui nous parle peut-être peu aujourd’hui où nous préférons jouer du piano synthétique après avoir suspendu les lyres des poètes aux arbres de l’oubli.

Pour beaucoup Anna de Noailles est morte. Elle fait partie de ces êtres qui semblent enterrés dans le passé des livres d’histoire ou dans les vieux recueils poussiéreux de brocante, comme s’ils avaient été condamnés à être désormais silencieux et à n’avoir plus rien à dire à notre temps. Bâillonnés par l’indifférence du présent, ils se taisent sous les pages cornées de ces vieux livres imprégnés de leurs larmes d’humidité que vous sentez lorsque vous les feuilletez par hasard. Ils somnolent, attendant comme la Belle au Bois Dormant qu’on les réveille et qu’un baiser de nos yeux lecteurs les ranime et les sorte de leur torpeur littéraire. Le livre, cette chose qui semble la plus inerte mais qui est la plus vivante! Le livre, cette compagnie la plus silencieuse et la plus bavarde ! Le livre, cet amas de papier qui pense tout bas ce que certains ne pensent pas tout haut !

Aimons les vieux livres, justement parce qu’ils sont âgés !

Revenons à ces auteurs dignes d’intérêt ! Soyons critiques et exigeants avec notre temps ! Oublions les mauvais romans policiers, les littératures de gare, les journaux faciles qui ôtent à l’esprit sa noblesse et la perdent dans les caniveaux de l’abêtissement et des pensées congelées. C’est à sa culture que l’on juge une époque. Mais que restera-t-il de notre époque ? Des amas de béton ? Des néons ? Des panneaux publicitaires, à l’image de nos cerveaux bloqués par les pensées uniques, incapables de se réjouir de la lumière du soleil et envahis par le marketing qui défigure les paysages urbains à tel point que la laideur devient une habitude et ne nous révolte plus?

Pourquoi aimons-nous Anna ?

Sommes-nous passéistes ?
Sommes-nous nostalgiques ?
Sommes-nous rétrogrades ?

Qu’est-ce que cette Comtesse née en 1876 et morte en 1933 peut bien nous apporter ?

Nous aimons Anna parce qu’elle nous réjouit, parce qu’elle nous émeut, et parce qu’elle fait surgir en nous ces émotions que seule la poésie est capable de faire affleurer. Anna sait parler à nos cœurs et nous fait comprendre qu’ils ne vieillissent pas. Nous faisons nôtres les sentiments d’Anna ! Nous faisons nôtres ses exaltations ! Nous faisons nôtres ses aspirations ! Voilà la seule raison qui nous fait la défendre et qui explique que tant d’artistes (sculpteurs, peintres, photographes, dessinateurs, écrivains) aient cherché à saisir les traits de cette « lyre vivante » qui savait tirer de son cœur les chants les plus joyeux comme les plus mélancoliques. Si sa poésie n’eut été qu’artifices et superficialité, elle n’aurait point inspiré Auguste Rodin, Foujita, Antonio de la Gandara, Laszlo, Cocteau, Proust, Jacques-Emile Blanche, Kees Van Dongen, l’abbé Mugnier et tant d’autres.

N’ayant point le temps d’aborder toutes les représentations de notre poétesse, nous avons choisi cet après-midi de nous attarder, que dis-je, de nous laisser guider par quatre visages d’Anna qui nous ont semblé la caractériser le mieux. Des intermèdes musicaux et la lecture de poèmes choisis nous accompagneront dans ce voyage en pays Noaillien.

Suivez-nous ! Entrons dans son intimité !

Premier tableau : la mondaine sensible par Philip Alexius de Laszlo

fig.2 Philip Alexius de Laszlo (1869-1937) Portrait d’Anna de Noailles,1913, huile sur carton ©Paris, Musée d’Orsay

Le premier préjugé à l’encontre d’Anna de Noailles est de faire d’elle une simple mondaine, une aristocrate neurasthénique et une oisive de salon. C’est peut-être la raison pour laquelle Anna n’aimait pas ce portrait peint par le peintre hongrois Laszlo (fig.2), célèbre portraitiste mondain de la Belle-Epoque. Anna a 37 ans lorsqu’elle pose dans tout l’éclat de sa célébrité. Nous sommes en 1913.

Née à Paris en 1876, d’un père de grande noblesse roumaine et d’une mère de l’aristocratie grecque très cultivée, elle passe son enfance entre Paris et Amphion-les-Bains, près de Genève. Elle se met à écrire très tôt de la poésie, sensible à la Nature qu’elle ne cessera d’exalter toute sa vie et grande observatrice du monde qui l’entoure. En 1897, elle épouse le Comte Mathieu de Noailles, descendant d’une des plus grandes familles de France. Elle a 19 ans. Ils auront un fils unique, Anne-Jules en 1900. Ce mariage ne fut ni heureux ni malheureux mais surtout union de convenance sociale. Elle publie son premier recueil à l’âge de 25 ans, Le Cœur Innombrable, et devient rapidement la poétesse du Paris mondain et littéraire de la fin du XIXème siècle. Son salon de l’Avenue Hoche attire une foule de personnalités : Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, Jean Cocteau, Pierre Loti, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, et d’autres, notamment Maurice Barrès qui eut une grande influence sur elle. Voici un témoignage de Boni de Castellane à son sujet : « La Comtesse de Noailles…fut d’une éloquence géniale. Elle est une des personnes les plus remarquables de notre époque. Son talent et le feu de sa conversation font d’elle un être extraordinaire, qui remplit d’admiration tous ses interlocuteurs. Elle ressemble à un oiseau des iles, au bec pointu et au verbe délié. Elle a le cerveau aussi rempli que le bazar de Stamboul, et l’on y découvre des perles d’un Orient merveilleux. »

À l’époque du portrait de Laszlo, Anna a déjà publié plusieurs ouvrages :
Le Cœur innombrable, 1901
L’Ombre des jours, 1902
La Nouvelle Espérance, 1903
Le Visage émerveillé, 1904
La Domination, 1905
Les Éblouissements, 1907
▪ Les Vivants et les morts, 1913

Le tableau de Philip Alexius de Laszlo est exposé au Salon des Beaux-Arts de 1913, à Paris, au Grand-Palais. Comme je l’ai dit auparavant, Anna n’en fut guère satisfaite. Peut-être espérait-elle que le peintre capture son âme, ce qu’il n’a pas vraiment fait dans ce portrait mondain, en buste, où elle apparaît comme une femme posant dans l’orgueil de sa beauté, de sa noblesse et certaine de son talent. Laszlo semble décrire en elle plus la femme du monde que la poétesse, en reprenant les conventions classiques des portraits féminins de la Belle-Époque : visage de face, buste de trois-quarts, sautoir de perles nonchalantes, grand décolleté. Sa personnalité est rendue par des touches brouillées et des traits estompés, ou seulement ébauchés, afin de suggérer le mouvement, mais l’ensemble demeure froid et distant.

Anna n’aimait pas beaucoup poser. Extrêmement sensible au comportement des artistes, elle n’était pas un modèle facile : elle parlait, réclamait de la musique, quittait la pose. Posant pour Helleu dans les années 1900, elle écrit non sans humour à Foch : « Le temps de Monsieur Ingres, cela devait être quelque chose de si parfait, de si glacé, de si poli. Helleu quand je pose chez lui m’appelle « Coco » ou « ma jolie ». Il le faut supporter. » Elle se plaint de Rodin qui lui apporte une chaise et laisse sa main sur le coussin tandis qu’elle s’y assied…

Deuxième tableau : la poétesse mélancolique par Jean-Louis Forain

fig.3 Jean-Louis Forain (1852-1931) Portrait d’Anna de Noailles, 1913, huile sur toile ©Paris, Musée Carnavalet – Legs Anne-Jules de Noailles (1980)

La même année que Laszlo, Jean-Louis Forain (1852-1931) peint un portrait d’Anna de Noailles (fig.3). Peintre, illustrateur, graveur et caricaturiste, mais aussi portraitiste, il est l’élève de Jean-Léon Gérôme aux Beaux-Arts et ami de Carpeaux et des impressionnistes aux expositions desquels il participa. Il fréquente les salons littéraires et artistiques parisiens de la fin du XIXème siècle ; monde qu’il surnommait « La Comédie Parisienne ».

Il réussit ici l’un de ses chefs d’œuvres. Ce fut l’un des rares portraits qu’Anna de Noailles acheta et qu’elle exposa chez elle. Son grand ami et amant, Maurice Barrès, y voyait une caricature, mais c’était là son portrait favori : la poétesse disait que s’il fallait qu’il ne reste qu’une seule image d’elle ce serait ce tableau. Et Dieu sait si Anna était inquiète de l’image qu’elle laisserait au monde, comme l’écrivit Cocteau : « Toute image laissée d’elle-même importait aux yeux d’Anna. D’innombrables photos emplissaient un meuble : elle les éliminait ou retouchait avec une inquiète exigence le profil ou nez trop busqué ».

En effet, il est aisé de comprendre qu’Anna de Noailles se soit davantage reconnue dans ce portrait plus austère que celui de Laszlo, mais plus en accord avec sa personnalité mélancolique et fougueuse. Tout concourt à faire apparaître à la fois sa fragilité et sa force : les tons sombres, ses yeux perdus dans l’espace, la houle de la mer au loin et la pose dans le vent marin qui semble courber la poétesse. La pose la fatigua. Elle écrit dans une de ses lettres : « Demain après de pénibles instants chez Forain » (1er Mars 1904). Évoquons aussi la mort de tuberculose en 1912, à 24 ans du jeune poète Henry Franck, ami de Barrès, avec qui elle eut une liaison. On ne peut dire que ce portrait d’Anna soit un écho de son deuil, mais il est certain qu’elle dut y retrouver avec fidélité les sentiments de mélancolie et de tristesse qui l’habitèrent alors. Il fait froid dans ce tableau ! Colette remarquait déjà la mélancolie qui caractérisait Anna de Noailles : « À cette époque où sa beauté était celle d’une adolescente, le monde accourait déjà à elle : elle accueillait l’hommage avec la majesté et la gravité des enfants, et ne semblait ni profondément heureuse, ni enivrée, car rien d’humain ne guérit la mélancolie des élus« .

Troisième tableau : la femme fantaisiste et amoureuse d’Ignacio Zuloaga 

fig.4 Ignacio Zuloaga (1870-1945) Portrait d’Anna de Noailles, 1913, huile sur toile ©Musée de Bilbao

Peintre basque et s’inscrivant dans la tradition du siècle d’or espagnol comme Le Greco et Velasquez, Zuloaga ne flatte pas ses modèles, mais il adoucit sa touche dans les portraits mondains. Il est séduit par les grands yeux d’Anna, qu’il rencontre chez Mme Bulteau le 27 Janvier 1912. Dans cette oeuvre peinte entre les mois de juin et de juillet 1913, la poétesse prend la pose inversée de la Courtisane au Perroquet Bleu (fig.4) Elle repose, plus décente, sur un lit de velours vert, vêtue de voiles roses et jaunes,  une vraie « Diane aux cheveux en casque ». C’est la première fois qu’un peintre la présente de façon libre, sur un lit de parade, le corps de profil dans un amas de mousseline rose et de tulle orangé, le visage de face, une main enserrant son genou, l’épaule dénudée, les cheveux déployés, dans la splendeur de ses trente-six ans. Anna a revêtu avec l’enthousiasme d’une sultane une robe colorée. C’est l’époque des tuniques de Paul Poiret, qui avait aboli le corset en 1910, et qui triomphait alors. Cette mode convenait parfaitement à celle qui avait toujours souhaité « Vivre dans un fantasque et large vêtement ». Vite lasse des colifichets à la mode, elle marquait d’un cachet personnel (souvent excentrique aux yeux des élégantes) les créations des couturiers : « Il faut se parer, non s’habiller » avait coutume de dire la poétesse. La femme de lettres roumaine Hélène Vacaresco disait à son sujet : « Sa gaieté, sa joie dans le détail enfantin de la vie…Il est vrai qu’on pouvait la voir successivement, et même en robe de ville, être une impératrice byzantine, Madame Récamier, un petit matelot grec embarqué à Corinthe, Shéhérazade, et tous les Lawrence, Reynolds amenuisés, les Velasquez en miniature que par son seul vouloir elle savait devenir en ayant l’air d’avoir composé ses toilettes à la diable ! » À son chevet, on observe une sorte de nature-morte comme une Vanité, avec des roses, des livres, ses livres de poème, ses perles, son collier d’ambre.

fig.5 Ignacio Zuloaga (1870-1945) Maurice Barrès devant Tolède, 1912, huile sur toile ©Nancy, Musée Lorrain

Anna aimait beaucoup ce tableau. Il rappelle aussi qu’elle avait l’habitude  de recevoir dans son lit, comme le note l’abbé Mugnier : « Le poète des Éblouissements était au lit, dans une chambre sans luxe (…) Une volubilité d’esprit et de paroles qui ne me permettait pas toujours de la suivre (…) Elle m’a dit combien elle aimait Michelet, l’idole préférée, admire Victor Hugo, aime moins Lamartine, admire Voltaire, Rousseau, préfère George Sand à Musset (…) Aujourd’hui, elle n’a plus de vanité (…) Même ses vers les plus lyriques sur le soleil, elle les écrivait avec le désir de la mort. Elle n’était pas joyeuse… Très amusantes anecdotes sur la belle-mère, à Champlâtreux, contées avec un esprit voltairien (…) Elle avait pensé à cette chapelle en écrivant le Visage émerveillé. Elle a écrit sur la Sicile des vers encore inédits (…) à l’intelligence, elle préfère encore la bonté ».  » (1)

Le portrait d’Anna, dans lequel Zuloaga incarna si bien l’esprit qui l’habitait, succède au portrait grandeur nature Barrès devant Tolède (fig.5) représentant l’écrivain et homme politique Maurice Barrès (1862-1923), figure de proue du nationalisme français. L’auteur tient dans sa main Le Greco ou le secret de Tolède, ouvrage paru deux ans plus tôt dans lequel il évoquait la redécouverte du Greco.

Quatrième tableau : la gloire et son ombre par Kees Van Dongen 


fig.6 Kees Van Dongen (1877-1968) Portrait d’Anna de Noailles, 1931, huile sur toile ©Amsterdam, Stedelijk Museum

Ce grand portrait en pied (fig.6) est peint deux ans avant la mort de la poétesse par Kees van Dongen, peintre néérlandais qui expose au Salon des Indépendants aux côtés de Matisse et de Derain. Elle est la première femme reçue à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique (lui succéderont Colette et Cocteau), mais elle est surtout la première femme commandeur de la Légion d’Honneur, décoration reçue des mains de son ami philosophe Henri Bergson le 15 février 1931. Le peintre l’a représentée sur ce portrait. « Oui, je suis assez contente de porter cette glorieuse mercerie » disait-elle à ce propos ! Après l’avoir contemplée sur le tableau de Van Dongen, Jean Cocteau lui confie avec humour : « Vous avez l’air d’une colombe poignardée ». Elle porte une robe de satin blanc dans une lumière particulièrement crue, rappelant que Kees Van Dongen avait l’habitude de faire poser ses modèles sous des lumières fortes afin de créer des contrastes puissants de couleurs. Mais cela fatigua tant Anna de Noailles qu’Arletty dut prendre sa place. La poétesse de promit d’acheter le portrait qui lui plut beaucoup. Par son audace absolue, il devint le portrait-phare du salon de 1931 : « Le pétard, le scandale »  selon un chroniqueur. En effet, l’épaule, très dévêtue, laissait presque apercevoir le sein de le poétesse, ce  qui contrastait scandaleusement avec la décoration honorifique.

Éminemment symbolique, cette oeuvre apparaît comme un reflet de la cassure qui s’est opérée au début du 20e siècle. Au Paris mondain des salons aristocratiques se substitue le courant moderniste, la peinture cubiste, l’apparition du jazz. La guerre a causé une fracture immense : à la Belle Epoque, maintenant révolue, se succèdent les Années Folles. Anna de Noailles devient malgré elle le symbole d’un académisme poétique de plus en plus désuet. Toutefois, elle croule sous les lauriers, les hommages et la reconnaissance. Sa personnalité continue de fasciner. Elle a fait paraître une série d’ouvrages, écrit trois romans, une autobiographie et neuf recueils.

De la rive d’Europe à la rive d’Asie, 1913
Les Forces éternelles, 1920
À Rudyard Kipling, 1921
Discours à l’Académie belge, 1922
Les Innocentes, ou la Sagesse des femmes, 1923
Poème de l’amour, 1924
Passions et vanités, 1926
L’Honneur de souffrir, 1927
Poèmes d’enfance, 1929
Choix de poésies, 1930
Le Livre de ma vie, 1932
Derniers Vers, 1933
Derniers Vers et Poèmes d’enfance, 1934

Anna de Noailles meurt dans son appartement de la rue Scheffer à Paris en 1933. Son corps repose au Père Lachaise mais son cœur est à Amphion-les-Bains dans un monument conçu par l’architecte et décorateur Emilio Terry (1890-1969).

Cette femme de lettres française sut chanter le thème de la fuite du temps, des adieux à la jeunesse, de l’amour, de la solitude, de la nature, de l’élégie et de la mort inéluctable, en retenant l’héritage du lyrisme français, l’imprégnant de sa grande sensibilité reconnaissable entre toutes. Rappelons aussi qu’Anna de Noailles est à l’origine du prix Vie Heureuse, ancêtre du prix Femina qui récompense la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie, qu’elle créa aux côtés de Judith Gautier (la fille de Théophile Gautier) et de Madame Daudet.

Anna écrit à Jacques-Émile Blanche le 12 Avril 1914, que les portraits sont destinés à la postérité dans la mesure où le peintre a su rendre la présence amicale du modèle : « Si La Tour ne s’était appliqué à rendre Mme de Warrens, délicieuse, toute en regard et en vapeurs, lirions-nous si souvent Rousseau ? Le portrait donne un témoignage ; s’il n’inspire pas confiance, ou s’il étonne sans captiver, il n’est plus qu’un paysage où l’on ne voudrait peut-être pas aller ! ». Puissiez-vous désormais être inspirés par les portraits de celle qui avait un « cœur innombrable » et que les paysages variés de ses poèmes et de son écriture-qui ressemblait à des rameaux de chèvrefeuille selon Proust-, ne cessent de vous étonner.

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, le 4 décembre 2011

 

JEUNESSE (poème d’Anna de Noailles)

Pourtant tu t’en iras un jour de moi, Jeunesse,
Tu t’en iras, tenant l’Amour entre tes bras,
Je souffrirai, je pleurerai, tu t’en iras,
Jusqu’à ce que plus rien de toi ne m’apparaisse !

La bouche pleine d’ombre et les yeux pleins de cris,
Je te rappellerai d’une clameur si forte,
Que, pour ne plus m’entendre appeler de la sorte,
La Mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri.

Pauvre Amour, triste et beau, serait-ce bien possible
Que vous ayant aimé d’un si profond souci
On pût encor marcher sur le chemin durci
Où l’ombre de nos pieds ne sera plus visible ?

Revoir sans vous l’éveil douloureux du printemps,
Les dimanches de mars, l’orgue de Barbarie,
La foule heureuse, l’air doré, le jour qui crie,
La musique d’ardeur qu’ Yseult dit à Tristan !

Sans vous, connaître encor le bruit sourd des voyages,
Le sifflement des trains, leur hâte et leur arrêt,
Comme au temps juvénile, abondant et secret
Où dans vos yeux clignés riaient des paysages.[…]

Et quand l’automne roux effeuille les charmilles
Où s’asseyait le soir l’amante de Rousseau,
Être une vieille, avec sa laine et son fuseau,
Qui s’irrite et qui jette un sort aux jeunes filles…

– Ah ! Jeunesse, qu’un jour vous ne soyez plus là,
Vous, vos rêves, vos pleurs, vos rires et vos roses,
Les Plaisirs et l’Amour vous tenant, – quelle chose,
Pour ceux qui n’ont vraiment désiré que cela ! ……..

L’Ombre des Jours

 

* Anna de Noailles à Maurice à Barrès. Entendu par Flament.

(1) Abbé Mugnier, Journal, 2 décembre 1910, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé, 1985, pp. 198 et 199.