LIRE ET RELIRE L’Art et l’Artisanat de William Morris

          312845_263211587063364_830683525_nCe petit ouvrage (1) permet au lecteur curieux de s’aventurer vers les brouillards anglais, et  de découvrir la pensée du génial William Morris, écrivain, peintre, architecte,  poète, décorateur, illustrateur, traducteur, infatigable artiste et intellectuel qui fut à l’origine du mouvement Arts and Crafts en Angleterre. Trois conférences et discours prononcés par Morris constituent ce petit livre : L’Art et l’Artisanat d’aujourd’hui (discours présidentiel  de la Section d’arts appliqués de l’Association nationale pour le progrès de l’art prononcé par Morris le 30 octobre 1889 à Queen Street Hall, à Edimbourg),  L’Art en Ploutocratie (conférence au Russell Club d’Oxford, le 7 novembre 1883) et  L’Art : Idéal Socialiste (Essai paru dans le journal New Review, en janvier 1891). 

     William Morris, né en 1834, est attiré d’abord par une carrière ecclésiastique avant de choisir une  voie  artistique, comme son ami le peintre Edward  Burne-Jones qu’il avait rencontré en 1853 durant ses études à l’Exeter College d’Oxford. Tous deux prennent cette décision après un voyage en Belgique et en France, en 1854, où la splendeur architecturale des cathédrales gothiques leur fait prendre conscience de la nécessité de défendre un art inspiré des valeurs médiévales. Face à la mécanisation de l’homme et de la société victorienne marquée par la révolution industrielle, Morris ne s’insurge pas contre la machine, utile et bonne en soi, mais contre la laideur des arts et la déshumanisation des travailleurs qu’elle engendre. Il ne désire pas revenir au Moyen-âge mais il constate que l’esprit de cette époque est animé par une solidarité humaine au service de la beauté et de la qualité, qui se reflètent encore aujourd’hui dans les édifices et les arts tels que les manuscrits enluminés. Ainsi, Morris souligne que la cathédrale n’est jamais construite par un seul homme, mais par une interdépendance des corps de métier : le talent et l’intelligence de chacun sont nécessaires pour  participer à l’élaboration de l’église. Une coopération naturelle entre les différentes échelles de la société permet que tout ce que chaque homme fait est utile pour les autres et inversement. Morris dénonce en parallèle les abus de la société industrielle et sa recherche effrénée de profit, accentuant le fossé entre les classes et transformant la vie des ouvriers en désert d’ignorance et de misère : « (…) j’éprouve un sentiment de honte pour mon semblable civilisé de la bourgeoisie, qui ne se soucie pas de la qualité des marchandises qu’il vend, mais s’inquiète des profits qu’il peut en tirer.(…) Le peintre décoratif, le mosaïste, le fenêtrier, l’ébéniste, le tapissier, le potier, le tisseur doivent tous lutter contre la tendance de notre époque quand ils essaient de produire de la beauté plutôt que du raffinement commercialisable, d’apporter une touche artistique à leur travail plutôt qu’une touche mercantile. »

     Ne se contentant pas de dénoncer les méfaits de l’industrialisation, Morris s’active pour apporter des solutions, à travers diverses réalisations. Il lance le concept des Arts and Crafts et l’applique au domaine des arts décoratifs. Sa théorie est simple : Morris part du constat que l’ornement est inutile à un objet mais que de tout temps l’artisan n’a jamais pu s’empêcher de décorer les objets de son travail. Pourquoi ? Morris argumente que la nature de l’homme le condamne à travailler et que dans son labeur fastidieux l’art est une consolation. Loin d’être futile, le décor et l’ornement permettent au travailleur de se sentir créer quelque chose de beau et de personnel. Face à des travaux éprouvants, l’appropriation de sa tâche par un processus individuel et artistique permet à l’être humain d’accepter son travail et de s’y consacrer de meilleur cœur. Ainsi, « (…) la production de biens utilitaires sans art ou sans le plaisir de créer est fastidieuse ». D’autre part, la recherche de beauté et de qualité élève l’être humain, tandis que la quête absolue de bénéfice et de rendement diminue généralement la valeur affective et matérielle de l’objet.

     Morris lance en 1855-56 l’Oxford and Cambridge Magazine pour diffuser ses idées, en lien avec les idéaux préraphaélites qu’il partage. En effet, après être entré à Londres dans le cabinet du célèbre architecte victorien George Edmund Street en 1856, il peint à Oxford l’une des fresques de l’Oxford Union, accompagné par les artistes préraphaélites qu’il y a rencontrés (Dante Gabriel Rossetti, Arthur Hughes, Edward Burne-Jones, John Hungerford Pollen, Spencer Stanhope et Val Prinsep). C’est à cette occasion qu’il tombe amoureux de sa future femme, Jane Burden, muse préraphaélite, qui hantera les toiles de Rossetti.

      Il fonde en 1859, l’année de son mariage, la firme Morris and Co, en redéfinissant le mot « art » au profit d’ « arts appliqués » qu’il étend à tous les domaines: peinture, sculpture, architecture, objets domestiques, papiers peints, mobiliers. « La disparition de l’art décoratif est une perte cruelle pour le monde » clame Morris qui encourage dans sa firme la fabrication d’objets dans des conditions respectables et respectueuses, en valorisant la transmission des savoirs artistiques et l’idéal d’un art coopératif. Durant les années florissantes qui suivent la fondation de sa firme, Morris fustige l’hypocrisie de la société victorienne fondée sur le commerce concurrentiel des objets : « Que l’on cesse de fabriquer ces montagnes de marchandises qui ne servent à rien ou ne sont utiles qu’aux esclaves et à leurs maîtres, et aussitôt, l’art servira à nouveau à déterminer quelles choses sont utiles et celles qu’il est inutile de fabriquer, puisque l’on ne devrait rien produire qui ne procure de plaisir au fabricant et à l’utilisateur, et que c’est ce plaisir de produire qui donne, entre les mains du travailleur, l’art.  Ainsi, l’art servira à distinguer entre la peine perdue  et le travail utile, alors qu’actuellement, on ne tient absolument pas compte du travail inutile, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Tant que l’homme travaille, il est censé être utile, quel que soit l’objet de son labeur. »

     Dès les années 1870, William Morris poursuit la publication d’ouvrages et de poèmes, développe des gammes de mobilier et diversifie ses papiers peints aux motifs végétaux et animaliers caractéristiques du style “Arts and Crafts”. En 1873, il voyage en Islande et en Italie. Il défend la protection des monuments historiques face aux restaurations modernes peu scrupuleuses et écrit parallèlement plusieurs manifestes en faveur des ouvriers. Il s’engage en faveur du Socialisme dans les années 1880. La modernité (et l’actualité) de Morris fut de déplorer que l’art du commerce ait remplacé la commercialisation de l’art. Il effectue une distinction nette entre deux concepts de production, en s’inspirant toujours de l’idéal médiéval : la production destinée à un marché et la production destinée à des êtres humains. Quand l’ouvrier produit pour un marché, il se transforme en machine humaine destinée à être rentable et à rentabiliser. Son talent et son énergie sont gâchés. Au contraire, quand l’ouvrier produit pour des êtres humains, son travail prend du sens : « Mais la fin recherchée par le commerce est la création d’une demande du marché, et sa satisfaction une fois créée, dans le but de faire des profits individuels, tandis que la fin recherchée par les arts appliqués aux articles utilitaires  était de satisfaire des besoins authentiques et spontanés du public, et de quoi s’assurer un gagne-pain pour les producteurs. »

    Une fois de plus, le retour au passé n’est pas pour Morris un caprice passéiste (Il s’interroge de bonne foi : « Sommes-nous des réactionnaires ancrés dans un passé mort ?), mais un moyen de prendre au sérieux le savoir ancestral afin de comprendre le présent et de l’y intégrer avec sagesse, en puisant dans l’immense atelier des siècles : « En résumé, c’est par l’apprentissage des siècles qu’un artiste naît dans l’atelier du monde ». Morris ne peut s’empêcher de constater que le passé est présent en toute civilisation, à chaque coin de rue, en chaque ouvrage, en innombrables lieux et choses, qu’on le veuille ou non. Il s’enhardit à affirmer que c’est même le passé qui fait vivre le présent en le permettant de s’approprier des formes et d’y substituer d’autres, comme l’embryon d’un enfant emprunte de la chair à sa mère pour se fortifier et grandir.

 

  En 1887, Morris fonde The Arts and Crafts Exhibition Society, exposition annuelle qui permet aux artistes et aux artisans du mouvement d’exposer et de se faire connaître. Il ne cesse de publier des ouvrages, ce qui le mène à créer en 1890 les Kelmscott Press, une imprimerie dédiée à la fabrication d’ouvrages artisanaux dont la qualité engendra un renouveau de l’art du livre en Angleterre. Il meurt en 1896, après avoir publié une traduction de la légende de Beowulf et une riche édition de Chaucer.

  Ainsi, William Morris ne fut pas un imitateur mais un artiste talentueux qui sut saisir l’esprit créatif du passé et se l’approprier, en comprenant l’importance du rôle de l’artiste et de l’artisan au sein de toute civilisation. Sa riche personnalité, ses multiples talents et son ambition philanthropique éblouissent le paysage artistique anglais de la seconde moitié du 19ème siècle. Son œuvre prodigieuse ne fait que mettre en avant le principe que lorsque l’art devient un luxe quand il devrait être une nécessité, la révolte de l’artiste apparaît essentielle et régénératrice dans la société qui l’oublie. Visionnaire, il avait prophétisé la disparition de l’artisanat en 1889 : « Voilà en bref notre position d’artistes : nous sommes les derniers représentants de l’artisanat auquel la production marchande a porté un coup fatal. »

  Si le socialisme utopique de Morris ne fut finalement pas une révolution politique, il fut à l’origine d’une gigantesque révolution esthétique : l’apparition des arts appliqués dans la vie des sociétés, plus connus de nos jours sous le terme générique de design.

Copyright. G.L.S.G., Paris, le 16 Novembre 2011

[1] traduit de l’anglais et préfacé par Thierry Gillyboeuf