L’allégorie peut-elle mourir ?

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Pompeo Batoni, Allégorie de la Vérité et de la Pitié, 1745, ©Montréal, musée des Beaux-Arts

Genèse, généalogie et puissance vitale de l’image allégorique

Final chair du colloque international «Vierges, épouses, mères. Les personnifications nationales à l’Époque moderne » le jeudi 31 mars 2016 (Paris, les 29-31 mars 2016, organisé par l’Institut historique allemand, le Centre allemand d’histoire de l’art et le LabEx EHNE, Axe 7).

De l’idée à la forme, du Logos à la Matière

À l’heure de tirer les conclusions de ce vaste colloque, je suis prise d’un vertige incommensurable : comment synthétiser en quelques minutes trois jours et une trentaine de communications aussi riches que diverses ? Comment faire état de tous les corpus étudiés et des interprétations proposées ? Je n’ai pas d’autre solution que de recontextualiser notre symposium dans la vaste fresque du temps en déroulant la tapisserie des siècles pour tenter d’apporter quelques réponses aux questions soulevées.

Les sociétés ont un besoin vital de symboles : « Le signe abstrait ne peut porter l’idée à sa naissance » écrit le philosophe Alain à propos de l’allégorie [1]. En effet, le concept ne suffit pas à l’homme, être de chair et de sang. L’esprit appelle la matière. Les concepts ont besoin de s’incarner, de prendre corps, d’être dessinés, peints, modelés, sculptés, car l’être humain, fils du réel peut ainsi mieux les méditer et les exprimer. On observe invariablement le même loi de siècle en siècle : les arts plastiques prennent toujours le relais de la parole et du texte. Le Logos engendre et anime la matière. L’idée réclame de s’unir aux éléments : au végétal, au minéral, à l’air, à l’eau ainsi qu’à l’animal. L’argile, le papier, l’ocre, les pinceaux, l’or, le marbre, le bronze, où le cuivre ne sont que des refuges où l’idée enfantée par les mains de l’homme se concrétise. Songeons aux notions d’embodiement et à celle d’incarnation, régulièrement évoquées tout au long de ce symposium. L’allégorie, fille du Logos naît avec la rhétorique, avec les figures de style, l’art oratoire, la grammaire, en même temps que les cités vivent leurs premières expériences de république, de démocratie ou d’empire. C’est l’âge de la Théogonie d’Hésiode, de l’Odyssée d’Homère et des Métamorphoses d’Ovide. Très vite le symbole est victime de lui-même. Hegel en souligne l’ambigüité : le contenu déborde de ce qui le figure. Vaut-il pour lui-même ou représente-t-il autre chose que lui [2]?

L’époque chrétienne médiévale reçoit l’héritage antique en s’inscrivant dans la généalogie des allégories. C’est la naissance des vertus théologales et cardinales, des trois vœux monastiques, des sept dons du Saint-Esprit, des huit Béatitudes, des cinq sens, des sept arts libéraux, des quatre saisons, des douze mois et des monarchies de droit divin [3]. Prudence écrit la Psychomachie, les moines copient et enluminent les manuscrits, les ordres mendiants se développent, Dante rédige La Divine Comédie, Machiavel écrit Le Prince. De nouveaux régimes voient le jour. Le concept de souveraineté se renforce dans une Europe qui redessine ses frontières et qui découvre le continent américain. Les images de « carte » et les nombreuses allégories “cartographiées” soulignent l’importance accordée à la délimitation des territoires, qu’ils soient réels ou fantasmés comme celles d’Opicinus de Canistris.

Les sources allégoriques se transforment en rivière et deviennent les fleuves imagés de l’époque moderne et leurs cohortes de symboles, de personnifications, de métaphores ou d’emblèmes. Comment définir l’allégorie ? Faut-il préférer le terme de personnification ? Ne nous culpabilisons pas pour une faute que nous n’avons pas commise ! À vrai dire, dans ce débat on chargerait une barque pour décharger l’autre. Laissons cela à ceux qui parleront à notre place ici dans cent ans ! Que ceux qui préfèrent le terme personnification l’emploient et que ceux qui chérissent l’allégorie la conservent. Beaucoup de pages ont été écrites sur le sujet, il serait justement temps de tourner la page et de se concentrer sur ce que nous disent ces images.

Que nous disent-elles ?

Ces images nous parlent de trois principales inspirations au service de la glorification des pouvoirs :

Premièrement, la mythologie et l’histoire antique avec les mythes d’Europe, de Minerve, d’Hercule, d’Astrée, de Cybèle, d’Esculape, de Junon, de Cérès, de Mercure, d’Alexandre ou de Lucrèce.

Deuxièmement, la théologie et la mystique chrétienne avec la Vierge Marie, le Cantique des Cantiques, l’hortus conclusus, le roi Salomon et la reine de Saba, sainte Anne, saint Jean Baptiste.

Troisièmement, l’histoire avec saint Louis, Maximilien 1er, Jeanne de France, Louise de Savoie, les doges de Venise, Mary Tudor, Elisabeth 1ère, Marie de Médicis, James 1, Louis XIV, Bossuet, Louis XV, Louis XVI, Guillaume III d’Orange, Marie-Thérèse d’Autriche, Marie-Antoinette.

La hantise du bon et du mauvais gouvernement

On voit que l’Humanisme de la Renaissance va mélanger dans son creuset l’Antiquité et le Christianisme pour essayer de répondre aux problématiques politiques des Temps Modernes.  Comment organiser la ville ? Comment gérer les sociétés ? Quelle est la différence entre un bon et un mauvais gouvernement ? Quel est le rôle du masculin ? Le rôle du féminin ? Quel espace est public, lequel est sacré ? Comment concilier corps charnel et corps spirituel ? La question de la prospérité des états et de l’intégrité des monarques hante continuellement les souverains qui cherchent à s’affermir dans un contexte de guerres, de martyres, de veuvages et d’invasions.

Combien de drames se cachent derrière ces allégories qui apparaissent toujours comme unificatrice dans un monde désuni, comme ordre dans le désordre ? L’homme ne cesse de vouloir ordonner le chaos de son existence ponctuée de crises : la Guerre de cent ans, la Saint Barthélémy, la décapitation de Thomas More, les martyrs d’Oxford, la bataille de Lépante, les invasions et conquêtes, la guerre de trente ans, la guerre civile anglaise qui inspira le Leviathan de Thomas Hobbes, la guerre de sept ans, les massacres d’Oudewater (1575), et je cesse ici cette sombre liste qui se poursuit jusqu’à la fin du XVIIIe siècle avant de se clore sur la sanglante Révolution française. Homo homini lupus est, « L’homme est un loup pour l’homme » citent Agrippa d’Aubigné, Hobbes, Montaigne, Rabelais, Bacon à cette période.

La paix est fragile voire utopique, le bon gouvernement est rare, l’âge d’or semble un mythe, les vertus se transforment rapidement en vices et surtout, la guerre n’est pas une abstraction ! À quoi servent donc les allégories ? Ne serviraient-elle pas à sublimer la violence et à résoudre les tensions ? Quand les paroles de paix restent lettre morte, l’image semble prendre le relais du discours, et par sa puissance visuelle véhicule l’idéal désirable à atteindre. Souvenons-nous que Jean Baudoin, dans sa préface de l’Iconologie de Cesare Ripa, observe qu’il y a « quelque sorte de ressemblance entre l’art du peintre et celui de l’Orateur, puisqu’il arrive souvent, que l’un ne persuade pas moins bien par les yeux que l’autre par les paroles [4]». La puissance de l’allégorie est mémorielle et didactique: même quand l’homme est au plus profond des ténèbres, l’allégorie peinte sur les murs, inscrite dans les missels, diffusée par la gravure, est comme un tatouage indélébile qui lui indique les vertus de foi, d’espérance et de charité, à suivre coûte que coûte vaille que vaille. Je parle de tatouage car c’est aujourd’hui le lieu de refuge des allégories qui ont généralement déserté nos monuments et nos politiques. Quand l’art n’abrite plus les concepts de l’humanisme, l’homme les imprime dans sa chair car c’est la seule matière qui lui reste à modeler. S’il veut rester libre face à la souffrance vue et vécue, il doit continuer à croire au pouvoir de la vertu et du bien : il écrit sur sa peau ces préceptes pour s’en souvenir à tout jamais, à chacune de ses respirations. La lettre doit prendre vie ou mourir comme le montrent les figures italiennes, ces images du XIVe siècle douées de légendes et de paroles « comme si elles avaient sens et raison [5]. »

Du malheur d’être roi

L’allégorie est donc un édifice fragile comme la paix mais elle soutient l’édifice politique, tout aussi fragile, sur les colonnes des vertus exemplifiées. Les artistes viennent au secours des monarques et des reines, des nations et des gouvernements pour créer une identité collective, nécessairement sacrée, en diffusant les topoi que l’on connaît. La logique iconographique varie autant que les genres picturaux sont nombreux (portrait, médaille, gravures, tableaux religieux, etc.). C’est le règne des Marcus Gheeraerts, Nicholas Hilliard, Abraham Bosse, Titien, Cesare Ripa, Rubens, Jean Restout, Gabriel Blanchard, Jean Lepautre, des peintres Coypel, Simon Vouet, Watteau ou Boucher. Certains artistes intrigants réinterprètent eux-mêmes l’image du roi et font des panégyriques pour flatter le Prince. D’autres tombent dans l’exagération qui frise l’excentrique  ou l’étrangeté : la propagande veut tellement donner l’illusion de la véracité qu’elle finit par sur-théâtraliser ses mises en scène.

Mais dans l’ensemble on charge les corps d’attributs, de gestes pour rappeler que le corps politique n’est pas qu’une simple machine. Il n’a de sens que parce qu’il reflète les préoccupations des peuples qui lui donnent leurs cœurs à l’image de la subtile allégorie de Besançon vue ce matin : il leur faut des cœurs enflammés, des rayons, des flèches, des lions, des lunes sous les pieds, des sceptres, des couronnes et toutes les paraphernalia capables d’impressionner ceux qui les contempleront et de donner un sens aux régimes qui tentent tant bien que mal de promouvoir la paix en faisant la guerre. Il a été rappelé l’importance de toujours re-contextualiser les évènements et les productions : le souverain a le devoir de répondre aux attentes de son peuple qui espère de lui la sécurité, la paix, la protection, la liberté et l’abondance au milieu des guerres de cités, de religion et des querelles d’héritages dynastiques. L’Italie, pleureuse échevelée implorant l’intervention de Robert d’Anjou, n’est pas une simple métaphore : elle est faite du sang, des larmes et de la chair de ceux qui désiraient la paix, à cors et à cris. Sauf erreur de ma part, et à juste titre, nul n’a cité les eaux fortes de Jacques Callot sur Les Misères et les Malheurs de la Guerre (1633) dont le frontispice représente une couronne surplombant un tas de canons, de boucliers et de tambours. Il n’y a pas de figure sous cette couronne. Elle est seule, sans visage d’homme, sans corps de femme, et surplombe l’immense et funeste amoncellement. Songeons à cette couronne pesante, à la couronne, symbole régalien placé sur le chef des souverains et des reines. Les monarques doivent montrer une vertu surnaturelle de commandement pour affronter les terribles responsabilités qui leur sont confiées. Fénelon ne cesse de parler du malheur d’être roi [6] et des lourds fardeaux qui chargent les épaules du souverain, sans parler des menaces perpétuelles qui les entourent (décapitation de Charles 1er et Louis XVI, assassinat d’Henri IV). Les reines ont un devoir spirituel et moral de protéger l’ensemble de leurs sujets et doivent pour cela faire le sacrifice de leur vie. C’est pourquoi leur image doit être exemplaire, forte, « sur-humaine ». L’image du roi faible repentant et pécheur n’est guère envisageable car il causerait de l’inquiétude au peuple, qui est corps politique : si la tête est malade, qu’en sera-t-il du corps ? Leurs naissances et leurs guérisons sont miraculeuses. Comme des héros, comme des dieux, comme des saints, ils doivent maîtriser microcosme et macrocosme, défendre la foi, avec courage, soumettre les mers, guérir les écrouelles, tenir l’épée de justice, dominer les lions et les aigles, côtoyer les étoiles, irradier comme le soleil et tutoyer les vertus théologales et cardinales.

Justus de Ghent et atelier, La Rhétorique, vers 1470, Londres, National Gallery, huile sur peuplier, 157.2 x 105.2 cm © London National Gallery

Justus de Ghent et atelier, La Rhétorique, vers 1470, huile sur peuplier, 157.2 x 105.2 cm © London National Gallery

Une question de féminité

La question de ce colloque est aussi une question de femme et de féminité. Pourquoi les états de l’époque moderne font appel aux figures des vierges, des épouses et des mères, comme nous avons pu le constater ?

Il s’agit tout d’abord d’une question biologique et anthropologique, liée au fait que la femme porte la vie et engendre. La femme donne matière à l’essence. Le mot « mère » et le mot « matière » sont liés comme le montra Marina Warner : Meter en grec, Mater en latin a le même préfixe « Ma » que Materia, la matière [7]. On retrouve cette idée majeure dans le thème séculaire de l’Annonciation : la substance invisible du Logos ne peut être rendue visible que parce  qu’elle est engendrée, car une femme vierge accepte de lui donner un corps. L’intelligible devient présent dans le sensible. Toute naissance est un miracle dans les sociétés antiques, médiévales et modernes. La fréquente mortalité infantile a été évoquée au cours de ce colloque. Les nombreuses déesses mères vénérées dans les civilisations, d’Isis à Gaia, témoignent de cette fascination pour l’enfantement. C’est sur cette notion d’enfantement sacré mais aussi de corps vierge que se fonde une partie du christianisme européen. La maternité divine de la Vierge, qui porte le Ressuscité, est contemplée par les peuples, vénérée dans leurs églises et dans leurs oratoires. Le succès de cette image résulte de sa lisibilité et de sa clarté, de son caractère à la fois malléable et stable. Elle s’adresse à tous en réconciliant la vierge, l’épouse et la mère comme le résume Dante : Vergine madre, figlia del tuo figlio (« Vierge mère, fille de ton fils [8] »). Elle accompagne donc la sainteté du pouvoir monarchique, entre ciel et terre. Elle est  above and under, et intercède lors du Jugement dernier, en tant qu’Avocate (c’est la première fois que le métier d’avocat est féminisé au Moyen-Age !). Elle éduque au bon gouvernement grâce à la rhétorique de la paix et de la justice.

Tout ceci explique que l’imaginaire marial ait eu tant d’influence à travers les siècles dans les images de souveraines. Leurs portraits deviennent les lieux de migration du sacré. Même dans les pays protestants ayant abandonné le culte marial, le féminin sacré réapparaît d’une manière ou d’une autre. Elisabeth 1ère d’Angleterre en demeure un exemple éclatant. La reine Victoria aussi, au XIXe siècle. Quand l’héritage politique est délicat et compliqué la symbolique mystique ordonne, unifie, unit, légitime, d’autant plus quand elle est femme car elle engendre la vie, c’est-à-dire l’espérance que viennent par elle des hommes et des femmes qui seront peut-être des artisans de paix.

En conclusion, l’allégorie, fille vierge de la pensée antique, est devenue la fiancée de l’époque médiévale, l’épouse de l’époque moderne et la mère de l’époque contemporaine. L’avenir la fera-t-elle veuve ? Soyons certains que tant que les crises et les guerres existeront, l’allégorie ne mourra pas : elle reste notre grand-mère ! Pour le moment Marianne est bien vivante, comme les Parisiens en ont témoigné en novembre dernier.

Gabrielle de Lassus Saint-Geniès

 

[1] ALAIN, Système des Beaux-Arts, Paris, Gallimard, 1926, p.224.
[2] B. LENOIR, L’œuvre d’art (textes choisis et présentés), Paris, Flammarion, 1999, p.236.
[3] M. WARNER, Monuments and Maidens, The Allegory of the Female Form, University of California Press, (1985) 2000, p.64.
[4] Préface de Jean BAUDOIN in Cesare Ripa, Iconologie, ou les principales choses qui peuvent tomber dans la pensée touchant les vices et les vertus…, Paris (1593) 1643, p.1.
[5] DANTE ALIGHIERI, cité in Bertrand Cosnet, « Sous le regard des Vertus, Italie, XIVe siècle », Presses universitaires de Rennes- Presses universitaires François Rabelais, 2015, p.12.
[6] FÉNELON, Les Aventures de Télémaque, in Œuvres de Fénelon, Paris, Lefèvre, (1699) 1835, t.3, livre V, p.33.
[7] M. WARNER, op. cit, p.69
[8] DANTE ALIGHIERI, La Divine Comédie, trad. franç. F.-R. de Lamennais, Paris, Didier, (1321) 1863, Le Paradis, Chant XXXIII, p.525.