LIRE ET RELIRE Les Chants de Maldoror de Lautréamont (1869)

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Il y eut Dante et sa Divine Comédie au 14ème siècle.

Il y eut Balzac et sa Comédie Humaine au 19ème siècle.

Et il y eut Les Chants de Maldoror de Lautréamont, en 1869, véritable “Comédie Macabre” de l’Humanité.

Visions infernales

 Le préambule rappelle au lecteur la mise en garde que Virgile et Dante virent sur les Portes de l’Enfer (“Toi qui entre ici abandonne toute espérance”)“Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant.”

Le récit est à la première personne. C’est Maldoror qui parle. Il invoque et interpelle le lecteur durant le roman (constitué de six “chants”) qui décrit les réflexions et les actes de cet homme surnaturel, mi-vampire, mi-spectre, mi-humain, mi-démon. A vrai dire, l’on ne sait pas vraiment de quoi est constituée cette métaphore vivante du vice, capable de se métamorphoser en diverses figures vénéneuses. Isidore Ducasse (Comte de Lautrémont est un pseudonyme) éclaire rapidement le lecteur sur la funeste personnalité de son héros. Le motif de son roman surgit dès le commencement: il cherche à décrire l’âme humaine en proie au mécanisme de la bonté, qui découvre les ressorts de la méchanceté. Maldoror est l’homme qui passe de l’inconscience du bien à la conscience du mal. Il commence à vivre lorsqu’il devient mauvais. (“J’établirai dans quelques lignes commet Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux; c’est fait .Il s’aperçut ensuite qu’il était méchant: fatalité extraordinaire!(…) Il se jeta résolument  dans la carrière du mal…”) Ducasse effectue une fine psychanalyse littéraire du mal (affirmant bien avant Gide que l’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments). La littérature ne doit pas être dragéifiée par le sucre des bons sentiments, ni être entourée des rubans roses de l’idéalisme, ni des fleurs de satin du romantisme; elle doit exprimer l’humanité dans toute sa splendide déchéance (“la silhouette suspendue de la planète immonde”), en passant par la caricature s’il le faut: “Moi je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté, délices non passagères, artificielles, mais qui ont commencé avec l’homme et finiront avec lui.”

 L’imagination de Lautréamont,  à la fois effroyable et grandiose, se glisse vicieusement dans l’interstice des égouts les plus immondes, dans les vaisseaux sanguins des cervelles les plus asphyxiées, il vagabonde dans les plaies purulentes du péché, et transforme les êtres les plus inoffensifs en monstres, comme dans ces tableaux symbolistes où les femmes aux sourires attrayants dévoilent des crocs de cobras. Ses monologues sont sans illusion sur le genre humain, considéré dans ses moeurs les plus viles et les plus cruelles: L’enfance est méchante; L’âge adulte est atroce ; La vieillesse est pourrie. Il plonge son esprit dans les cadavres de ses assassinats littéraires comme le vautour dissèque les dépouilles qui se décomposent, non pas pour s’en nourrir, mais pour les étaler à la face du monde et lui mettre le nez dans ses exactions.

S’il est froid et brûlant dans ses descriptions, c’est parce que le monde de Maldoror est congelé par la douleur du pessimisme. Son regard maléfique est incapable de saisir autre chose que la boue et la lie des sentiments les plus perfides. Lautréamont nous fait pénétrer dans l’ivresse calculatrice du péché, en analysant l’impulsion de la tentation et les conséquences qui résultent à l’être qui y cède.(“Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la fleur de cactus, et tes paupières sont sèches, comme le lit du torrent; mais, je distingue , au fond de tes yeux, une cuve, pleine de sang, où bout ton innocence, mordue au cou par un scorpion de la grande espèce”). En accentuant l’abominable par la démesure et la satire fantastique, il nous renvoie à l’équilibre de la justice.

Les scènes se succèdent sans autre logique que celle de la pensée girovagante de Maldoror.  L’écriture de Ducasse est guidée par ses visions blasées (“Tant l’homme inspire de l’horreur à son propre semblable”)décrivant les moyens employés par ce dernier pour transfuser son mal-être au monde, comme le vampire transfuse la mort dans ses morsures : “Les moyens vertueux et bonasses ne mènent à rien”.

Les paysages ensanglantés noircissent les pages à la manière de tableaux qui mélangeraient William Blake, Odilon Redon, Goya, Aubrey Beardsley et Carlos Schwabe. Des figures mi-hommes mi-reptiles surgissent, nagent et se tordent en méandres maléfiques. On croise une femelle requin, double égal de Maldoror, un hermaphrodite souffrant, un enfant innocent, une fillette, des chimères, une maison close, des tempêtes, un cheveu qui parle, des anges, des éclairs, des poux (Scènes écoeurante du paragraphe sur les poux, véritable perle d’horreur. Maldoror regarde au microscope de sa plume l’invasion de poux mutants qui rongeraient l’humanité, et couveraient leurs oeufs dans la saleté des hommes…).

Le grand style épique et les descriptions au lyrisme ironique provoquent admiration et fous rires tour à tour (spécialement l’invocation grandiloquente et ridicule qui égratigne les mathématiques et la logique scientifique :“O mathématiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes jours de la méchanceté de l’homme et de l’injustice du Grand-Tout!”). Lautréamont a un humour noir, comme un bouffon d’Hadès dont le costume et le chapeau seraient couleur de deuil: “Mes raisonnements se choqueront quelquefois contre les grelots de la folie et l’apparence sérieuse de ce qui n’est en somme que grotesque.” Certaines phrases satiriques dépassent les quinze lignes, anticipant Proust. Ducasse se moque des écritures compliquées, comme s’il jouait à la marelle avec les figures de styles et les comparaisons ronflantes.

 Conscience, Inconscience-Sur-Conscience

 Mais au delà du cauchemar de Maldoror, il y a une réflexion plus profonde sur le rôle de la conscience, garde-fou qui reste à l’être humain quand il a oublié tout le reste. Même l’homme le plus épouvantable ne peut tuer sa conscience. C’est là le drame de Maldoror qui lutte contre ce substrat d’éternité qui demeure en lui, quoi qu’il fasse, c’est là sa véritable souffrance : “Je vous l’ai dit, depuis la vision qui me fit connaitre la vérité suprême, assez de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant des nuits et les jours, pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les souffrances que j’éprouvais dans cette heure infernale, qui me poursuit sans relâche de son souvenir.” Même le combat métaphorique de Maldoror-aigle du désespoir contre l’Espérance-dragon lui accorde une victoire à laquelle il ne croit pas: “Ainsi donc, Maldoror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror, tu as vaincu l’Espérance! Désormais le désespoir se nourrira de ta substance la plus pire! Désormais, tu rentres, à pas délibérés, dans la carrière du mal!” Plus Maldoror fait le mal, plus il a conscience du bien auquel il se refuse: “Je m’absorbe dans les rêves de la compassion et je rougis pour l’homme!” Il pose la question de la liberté véritable qui n’est pas de choisir entre le bien et le mal, mais de choisir le bien…car tout le reste est mensonge et médiocrité: “Ame royale
, livrée dans un moment d’oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de caractère, au requin de l’abjection individuelle, au boa de la morale absente, et au colimaçon monstrueux de l’idiotisme!”

 Il est donc nécessaire pour lui de dénigrer le Dieu manichéen auquel il ne croit pas, non pas pour affirmer son athéisme mais pour dénoncer les caricatures du Tout-Puissant: “Je suis le Grand-Tout; et cependant, par un côté, je reste inférieur aux hommes, que j’ai créés avec un peu de sable.” C’est pourquoi il le pare des défauts les plus grotesques. Le Dieu de Lautréamont ressemble à ces divinités orientales impitoyables et au Saturne dévorant ses Enfants de Goya. Cruel, barbare et sans pitié, il possède plus de tares que tous les hommes rassemblés. Grand horloger paresseux de l’univers, il se fatigue et se saoûle pour oublier sa créature maudite, comme une victime impuissante de sa propre création: “Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile!”

 Dialectique du Mal et Métaphysique du Bien

 L’épopée de Maldoror devient une fresque de sang et de meurtres immondes, sans cesse sauvée et portée par le souffle poétique que Lautréamont insuffle à son texte: “La sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable.”

 Ducasse entre dans la peau de Maldoror pour dénoncer la création, comme l’Antique Serpent tenta d’attaquer Adam et Eve, mais nul ne dénonce la Création sans devenir un être déchu, trompé et trompeur: “Il a voulu devenir un objet d’horreur pour tous les êtres de la création, et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de l’univers, et c’est en cela qu’il s’est trompé.” Les Chants de Maldoror apparaissent comme une réflexion plus profonde que la simple déclaration de Ducasse: “(…)  je me suis proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa.”  En effet, il parle à la place de Satan-Maldoror, l’éternel attaquant de l’homme et de Dieu, dont la dialectique du péché ne cesse de se heurter à la dialectique du Salut. “Oui, je sens que mon âme est cadenacée (sic) dans le verroux (sic) de mon corps, et qu’elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages que frappe la mer humaine, et n’être plus témoin du spectacle de la meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les fondrières et les gouffres de l’abattement immense, les isards humains.”

Malgré l’horreur insoutenable du Mal, sa dialectique ne peut exclure la dialectique du Bien. C’est là le talon d’Achille de Maldoror: la dialectique du Bien, inséparable de celle de l’Amour, exclut métaphysiquement celle du Mal. Car le véritable Mal ce n’est pas un coeur qui cesse de battre mais un coeur qui cesse d’aimer: “Comme un coeur qui cesse d’aimer, elle a vu sa vie éteinte”.

 Certains, comme les Surréalistes, ne verront dans Maldoror qu’un sublime roman pessimiste dénigrant toutes les valeurs établies, et s’en serviront comme argument pour leurs absurdités. Pourtant, il y a par delà le bien et le mal de Maldoror, la cohérence psychologique d’un auteur hanté par l’Absolu. Dans la quête qui l’anime,  l’absurde n’est pas une fin mais un moyen de le trouver.

 Il n’y pas de plus grand art que de parvenir à tirer de la boue les fleurs les plus immaculées. C’est ce que chercha Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, c’est ce que tenta dans un autre registre, et avec talent, Lautréamont : “Car, si je laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux vertus que j’y fais resplendir (…)”Oui, l’on veut croire au pouvoir de la vertu après avoir ingurgité, tenté de digérer et fini par vomir les exactions de Maldoror. Isidore Ducasse est un excellent moraliste à sa manière. Il parvient à soigner l’âme par la thérapie littéraire qui consiste à faire ingurgiter au lecteur un tel excès, une telle ubris, une telle démesure, que le lecteur ressort hébété et ivre comme au sortir d’une bacchanale de sorcières, n’ayant plus aucun désir que de dormir pour perdre un peu cette conscience problématique.

Drame comique, bouffonnerie, épopée mélancolique, roman, farce, Les Chants de Maldoror sont un mélange de genres insaisissables, finalement à l’image de la tragi-comédie de la vie, comme le remarquait judicieusement notre Isidore : “D’après certains philosophes, il est assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique.”

 G.L.S.G. le Mardi 9 Avril 2012