La poésie selon Cristina Campo (1923-1977)

L’écrivaine, poétesse et traductrice italienne Cristina Campo (1923-1977)

« (…) À son plus haut degré d’excellence, la poésie saisit parfois cet instant où les plateaux de la balance s’équilibrent, où sur le fil de l’épée comme à la pointe de la rame les contraires se concilient.

Elle le reproduit avec une tonalité incomparable, celle d’une très ancienne sagesse à l’intérieur de laquelle s’épanche et jaillit la jubilation enfantine. Le sentiment de la peur y manifeste sa présence, celui de la certitude aussi, et l’interrogation et la mémoire dialoguent ensemble tandis que le vif, au centre de ses trois âges, peut s’entretenir en paix avec les morts. Il est devenu semblable à Janus aux deux visages, ou encore, comme certains arachnides, il se trouve doté de multiples yeux qui lui révèlent simultanément tous les aspects de la route.

Les oeuvres de poésie qui s’élèvent ainsi au-dessus du temps humain ne furent jamais nombreuses, et rares sont celles qui datent d’une époque récente. La révélation la plus pure des mondes pluriels – traduite non en parabole mais en geste – survit sans doute dans les nobles drames japonais : paravents de paysages dispersés, qui ne se recoupent ni dans l’espace ni dans le temps, établis les uns et les autres en leur plus haute solitude, mais composant toutefois un ordre égal aux constellations. Ce sont tous, de manière générale, des oeuvres de la mémoire et des drames de la mort. Ils ne cherchent pas les voies de l’inexprimable mais, proches en cela du rêve, ils produisent l’inexprimable en tant que seule présence : c’est le geste qui désigne un pin au bord du sentier, c’est une manche sur laquelle la neige est tombée. Yeats remarqua la singulière vénération de ces antiques dramaturges (et de leur public) pour la fontaine, le bois, la demeure inconnue, le sanctuaire abandonné. À chaque scène font retour, mutilées mais ô combien éloquentes, les images qui frappèrent notre enfance de stupeur, que le rêve relève toujours en ses rets, que le conte propose en guise d’énigme et que les Écritures exhaussent dans les cieux : locus absconditus, hortus conclusus, fons signatus. Et, comme dans la mémoire, comme dans le rêve, c’est un seul et même thème que nous retrouvons sans cesse dans les oeuvres qui participent du mystère, depuis la fragile semence initiale jusqu’à l’arbre où les oiseaux font leur nid par milliers : de la Vita Nova, à la Divine Comédie, des premiers aux derniers écrits de Hofmafnnsthal ou de Proust.

De ce long et insatiable rendez-vous amoureux avec les quatre sphinges – la mémoire, le rêve, le paysage, la tradition -, de ce dialogue toujours incomplet et jamais suffisamment renoué, la poésie se nourrit. Elle est la grande sphinge au visage de lumière, plus intangible encore que les quatre sœurs à la face obscure.

Au terme du drame japonais, le destin s’est accompli, les noces des amants défunts ont été célébrées, la nacelle est passée sur le lac et les ombres des courtisanes ont chanté le chant non-pareil. Comme l’eau se déverse dans l’eau, l’apparition disparaît. Ce n’est pas elle qui percera le dernier voile. Mais à l’enfant qui écoute un conte, à l’homme qui termine un poème, au dormeur qui juste avant le réveil a franchi le seuil interdit, l’éternel concède pourtant une mesure de lui-même. Rien qu’une mesure, bien entendu.

Repousse l’heure de ton réveil, nous te le demandons : les lieux sont déserts et nous ne voyons rien hormis cette haie au milieu d’un pré. La brise du matin se berce entre les branches. Une haie sauvage, obscure et vide.

Cristina Campo, extrait du chapitre In Medio Coeli de l’ouvrage Les Impardonnables, L’Imaginaire Gallimard