« Notre œil voit ce que notre esprit lit. » (sur le travail pictural de LILIAN EUZÉBY)

« Notre œil voit ce que notre esprit lit. »

Il est des œuvres qui sont comme des paysages labyrinthiques, où l’on n’entre pas sans se heurter avec joie à la matière dont elles sont composées, sans se délecter d’y égarer ses yeux et de vouloir y poser ses doigts pour y sentir les aspérités, l’épaisseur et la granulation mais aussi pour y lire des textes creusés comme dans la pierre. 

Tel est l’art de Lilian Euzéby dont la personnalité s’incarne pleinement dans les méandres de sa peinture, faisant renaître le geste pariétal, le tracé primitif qui hantent les grottes-mères de l’histoire du monde. 

Au commencement fut le contact de la main et de la paroi, l’effleurement du doigt et des pigments, la symbiose de la chair et de la terre, mélange de souvenir et de curiosité envers le minéral, le végétal et l’animal. C’est à la lueur du feu que l’on devrait parfois regarder les orages de ses toiles insolites, parois sur les parois, fragments peints comme arrachés des roches, fresques sculptées au couteau et au pinceau, matières massées et amassées, recueillies et dispersées selon le ductus de l’artiste qui y inscrit des lettres et des mots comme des incantations. 

Est-il sorcier ou prêtre ? 

Il y a du sang de démiurge, un souffle sauvage qui jaillit de ses poumons et qui l’incite à déployer ses grands espaces bleus, blancs, ors, noirs, afin de faire triompher l’azur comme s’il voulait transformer les cieux en grand manteau écumeux pour en couvrir le monde selon ses humeurs d’enfant trop adulte ou d’adulte trop enfant.

L’« en-dessous » obscur ne va jamais sans l’« au-dessus » lumineux de même que nuit et jour se répondent inlassablement. L’artiste saupoudre ses crètes étincelantes d’ombres et de lumières pour que l’éther s’unisse aux escarbilles dans ses cartes oniriques aux clairières anciennes. Le sens et la lecture du paysage évoluent au gré de l’eau peinte qui creuse sans cesse le support qu’elle a imprégné comme un palimpseste.  Et le démiurge se fait conteur ou aède, convoquant la grande histoire, les empereurs romains, les mythes et les légendes car est-il possible de créer sans les ombres d’Orphée, d’Icare, d’Ulysse, de Dante ou des héros d’antan dont les litanies fécondent encore notre réel ? 

Lilian Euzéby va à rebours du temps pour le transformer en espace pictural sans craindre la collusion des registres comme un voyage initiatique et mnémonique.  La Grèce laisse son empreinte sous son geste habile : Patmos, Salamine, Amorgos, Samos, Mykonos, Samothrace, Ithaque…Les empereurs défilent comme les ombres flottantes des stèles du passé : Othon devient « l’insondable », Septime Sévère « l’impalpable », les Antonins des souverains entre ciel et eau, les Auguste rayonnent encore, Caligula ne peut plus être blessé, César pleure…

Les constellations sont tatouées sur les nuits de ses toiles : Andromède, Capricorne, le Centaure, Cassiopée, les Pléiades, Sapho…. Le ciel d’or des Flandres surgit avec les noms étoilés de Van Eyck, Brueghel, Dürer, Rubens, Jordaens, Van Dyck, Rembrandt…et toutes les constellations du Brabant.

Tout art est combat : combat contre soi, combat contre les autres, combat contre la matière.

Comme le torero empoigne son estoc, Lilian Euzéby étreint ses pinceaux qu’il fait cavaler dans l’arène de son atelier où se rejoue la lutte nécessaire entre l’Ange et Jacob, le néant et la création. Tout art est combat : combat contre soi, combat contre les autres, combat contre la matière. La sauvagerie primordiale des atomes ne peut être ordonnée sans une séparation dictée par la main de l’artiste. Du tohu-bohu originel il faut extraire l’essence étrange des choses pour faire naître la pensée de façon concrète en donnant un corps et une présence à ce qui n’en avait point que dans les vagues songes du poète. 

Il faut que l’esprit s’inscrive durablement par tous les moyens : l’écriture, le graffiti, l’inscription, afin de faire mémoire et de rendre présent le langage qui civilise, le triomphe politique du Verbe sur la barbarie, la gloire de l’ordre et du sens face au chaos, la culture qui ennoblit la nature : « Notre œil voit ce que notre esprit lit »a coutume de dire l’artiste en guerrier tenace et indépendant, à la lisière très lointaine des tristes avant-gardes.  C’est en ce sens que l’on ne peut que lire avec avidité les paroles et les mots inscrits par le peintre qui dicte le réel à travers les innombrables références picturales et littéraires consciemment accumulées pour montrer le vertige du savoir sur la falaise de l’ignorance, début de la sagesse socratique : « Tout ce que je sais est que je ne sais rien ».

 On traverse ces paysages, ces toiles, comme autant de pages d’un livre peint et annoté, griffonné, tantôt lisible, tantôt sibyllin. Dans le choix d’incorporer des mots dans sa peinture, l’on devine la volonté du peintre-lecteur de faire lire car il sait combien la disparition de la lecture (qui lit aujourd’hui ?) entraîne l’appauvrissement de l’écriture et l’effacement progressif de la mémoire comme un graffiti antique s’éteint année après année sur la paroi d’une muraille de Rome. 

Nous sommes de la dernière génération des lecteurs, des écrivains et des poètes qui connurent le papier.

Fragments, déchirures, affaissements : le cerveau qui ne sait plus reconnaître Icare doit pouvoir au moins lire une ultime fois son prénom. Nous sommes de la dernière génération des lecteurs, des écrivains et des poètes qui connurent le papier. Le virtuel hante nos consciences et nous tentons de retenir les vestiges des alphabets et des langues que les machines finiront par apprendre à la place de nos petits-enfants. Nous tentons d’empêcher l’assèchement des sources à l’ombre des croix sur la Terre en interrogeant les traces du passé dont nous avons hérité. 

Comme les derniers atlantes qui portent la voûte de la culture occidentale, nous sentons les lézardes et les fissures des « vagues lambeaux des siècles » qui traversent les frontons de marbre de nos panthéons construits strates après strates par des couches successives de civilisations. Lilian Euzéby s’enracine dans ce sol fécond, il ramasse les ruines heureuses d’Homère et de Virgile, qui sont pour lui comme autant de pierres fondatrices à l’édification de son grand-œuvre, de son travail de forçat fabuleux qui superpose patiemment les textures comme l’écrivain assemble ses lettres, ses mots et ses phrases dans un livre inachevé et complexe. L’on se perd avec liesse dans cette carrière picturale comme dans le dédale de la grande bibliothèque de l’humanité. 

Plusieurs symboles peuvent être donnés à un livre de même que plusieurs sens peuvent être donnés à ses tableaux. Un mot peut avoir autant de puissance qu’une image. C’est pourquoi le peintre interroge notre conscience et semble murmurer : « Lisez-vous la peinture ou regardez-vous les mots ? » Voilà le grand mystère de l’Ut pictura poesis, de cette frontière poreuse comme la page du roman que l’on tourne floute un instant le regard, comme la goutte de brume qui tombe en se brouillant dans la clpesydre ! Et si l’avenir de l’image toute puissante n’était pas le chiffre des algorithmes mais la lettre du mot à la frontière des abîmes ?

En pénétrant dans la fluidité de sa peinture, en s’immergeant dans ce mouvement continu de l’eau et de ses particules colorées comme l’on nagerait dans un poème, l’on se mêle aux mots qui ouvrent la porte de mille mondes entrevus, interdisant toute autre conclusion que celle exprimée par Lilian Euzéby sur son œuvre : « Je préfère l’obscur aux lumières. J’y ai toujours mieux trouvé mon chemin. Cet ancien chemin qui s’efface avec le temps. »

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, 24 janvier 2023