{"id":92,"date":"2011-12-07T12:42:58","date_gmt":"2011-12-07T12:42:58","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.wordpress.com\/?p=92"},"modified":"2016-01-28T18:40:53","modified_gmt":"2016-01-28T18:40:53","slug":"lire-et-relire-chronique-n3-le-soulier-de-satin-de-paul-claudel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=92","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE Le Soulier de Satin de Paul Claudel"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0 \u00a0<img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3908\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/391925_275486815835841_363653157_n-1.jpg?resize=184%2C274\" alt=\"391925_275486815835841_363653157_n\" width=\"184\" height=\"274\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/391925_275486815835841_363653157_n-1.jpg?w=184&amp;ssl=1 184w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/391925_275486815835841_363653157_n-1.jpg?resize=160%2C238&amp;ssl=1 160w\" sizes=\"(max-width: 184px) 100vw, 184px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><br \/>\n<\/strong><em>&laquo;&nbsp;Cet hame\u00e7on dans son c\u0153ur profond\u00e9ment enfonc\u00e9.&nbsp;&raquo;<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Une plume tremp\u00e9e dans un encrier-sablier<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le Soulier de Satin !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Immense pi\u00e8ce \u00e0 la lecture de laquelle on n&rsquo;attelle pas la diligence de sa m\u00e9moire\u00a0 sans avoir le sentiment d&rsquo;entrer dans un univers grandiose, faste o\u00f9 les personnages ont des \u00e2mes vastes comme le royaume d&rsquo;Espagne ! L&rsquo;action dure symboliquement quatre journ\u00e9es (\u00e0 intervalles de dix ans) mais elle semble s&rsquo;\u00e9terniser sur plusieurs si\u00e8cles, ponctu\u00e9s d&rsquo;apparitions et de disparitions de personnages tant\u00f4t h\u00e9ro\u00efques tant\u00f4t prosa\u00efques et toujours\u00a0 sibyllins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plume de Claudel n\u00e9cessite du temps et de la concentration pour \u00eatre bien lue et comprise. Ses phrases sont des po\u00e8mes et des pri\u00e8res, des fl\u00e8ches de pens\u00e9es qui atteignent\u00a0 une cible, souvent perdue dans les nuages des id\u00e9aux, bien haut (il y travailla plus de cinq ans)! On ne peut pas comprendre tout\u00a0 Claudel : on le lit, on s&rsquo;en impr\u00e8gne et l&rsquo;on en garde quelques \u00e9tincelles pour les autres lecteurs comme Prom\u00e9th\u00e9e d\u00e9robe aux dieux des tisons du feu de l&rsquo;Olympe pour en r\u00e9chauffer les autres hommes. On en rapporte des grains de pens\u00e9es comme \u00e9chapp\u00e9s d\u2019un encrier-sablier. \u00a0Son \u00e9criture est tant\u00f4t lumineuse, tant\u00f4t obscure\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0C&rsquo;est comme \u00e0 la corrida. Il y a sur notre boule terrestre un c\u00f4t\u00e9 au soleil et un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ombre\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>s\u2019exclame le\u00a0<em>Premier Cavalier.\u00a0<\/em>Ainsi<em>\u00a0Le Soulier de Satin<\/em>\u00a0se lit entre les ombres et les lumi\u00e8res du rythme si proche de la philocalie de l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;action est complexe. Claudel pr\u00e9vient le lecteur, le spectateur et le metteur en sc\u00e8ne dans un pr\u00e9ambule comique o\u00f9 il abolit les contingences habituelles du th\u00e9\u00e2tre. Il n&rsquo;y a plus de lois: le d\u00e9cor peut varier et \u00eatre modifi\u00e9 durant les actions, au gr\u00e9 du caprice des uns et des autres. Les spectateurs ne sont pas oblig\u00e9s d&rsquo;\u00eatre en silence. Les didascalies, de fait, semblent purement anecdotiques. Mais l&rsquo;art de Claudel est de parvenir \u00e0 faire jaillir un ordre dans ce d\u00e9sordre et de cr\u00e9er un monde baroque \u00e0 partir du chaos de ses personnages perdus entre l&rsquo;Afrique, la Boh\u00e8me, l&rsquo;Espagne, le Panama et les sierras lointaines qui servent de toile de fond aux destins des protagonistes. La sc\u00e8ne commence \u00e0 la Cour d\u2019Espagne\u00a0: Dona Prouh\u00e8ze est mari\u00e9e au vieux Don P\u00e9lage mais elle aime Don Rodrigue. Elle tente de fuir pour le rejoindre mais finalement son mari la rattrape et l\u2019envoie pour la punir en Afrique dans la \u00a0citadelle de Mogador \u00a0gard\u00e9e par Don Camille, un homme sans honneur. Quand \u00e0 Don Rodrigue, il part au combat\u00a0 dans plusieurs pays orientaux ou am\u00e9ricains, o\u00f9 ses conqu\u00eates victorieuses lui apportent gloire et c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Une multitude de personnages participe au r\u00e9cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Claudel d\u00e9crit\u00a0 les \u00e9garements de chacun dans ses d\u00e9sirs de puissance\u00a0(Don Camille\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0Mais je ne vous le cacherai pas, le bien qu&rsquo;elle peut me faire me parait plus redoutable que le mal\u00a0\u00bb<\/em>), d&rsquo;amour (<em>\u00a0<\/em>La Lune\/Dona Prouh\u00e8ze\u00a0:<em>\u00a0\u00abJamais je ne pourrai plus cesser d&rsquo;\u00eatre sans lui et jamais il ne pourra plus cesser d&rsquo;\u00eatre sans moi\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>), de raison (<em>\u00a0<\/em>Don P\u00e9lage\u00a0:\u00a0<em>\u00ab Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;amour qui fait le mariage mais le consentement\u00a0\u00bb<\/em>), de richesse, de vanit\u00e9 (Dona Prouh\u00e8ze\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a rien pour quoi l&rsquo;homme soit moins fait que le bonheur et dont il se lasse aussi vite.\u00a0<\/em>\u00bb) ou de saintet\u00e9 (Dona Prouh\u00e8ze:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Laisse-moi n&rsquo;avoir plus de visage pour que je p\u00e9n\u00e8tre jusqu&rsquo;\u00e0 ton c\u0153ur\u00a0\u00bb).\u00a0<\/em>L&rsquo;absurdit\u00e9 du monde\u00a0<em>(<\/em>Dona Prouh\u00e8ze:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Vous ne croyez plus \u00e0 votre vocation? Don P\u00e9lage: J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ouvrier d&rsquo;un r\u00eave\u00a0\u00bb)<\/em>\u00a0et le sens de la vie, le poids des actes pos\u00e9s (L&rsquo;Ombre double:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Car ce qui a exist\u00e9 une fois fait partie pour toujours des archives indestructibles\u00a0\u00bb)\u00a0<\/em>se disputent les \u00e2mes de nos h\u00e9ros en qu\u00eate d&rsquo;une r\u00e9demption capable de leur expliquer leurs souffrances (Dona Musique<em>: \u00ab\u00a0Qu&rsquo;\u00eates-vous donc?\u00a0<\/em>Dona Prouh\u00e8ze<em>: Une \u00e9p\u00e9e au travers de son c\u0153ur!\u00a0\u00bb).<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Un r\u00e9cit rouge mystique<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le combat de l&rsquo;\u00e2me en proie au doute ou tourn\u00e9e vers la confiance est magistralement bien exprim\u00e9 par l&rsquo;auteur qui ne cesse de creuser le myst\u00e8re de la r\u00e9v\u00e9lation insoluble de l&rsquo;amour (La Lune:\u00a0<em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est toi qui m&rsquo;ouvres le paradis et c&rsquo;est toi qui m&#8217;emp\u00eaches d&rsquo;y rester. Comment serais-je avec tout quand tu me refuses d&rsquo;\u00eatre autre part qu&rsquo;avec toi?<\/em>\u00a0<em>\u00bb<\/em>) Rouge, telle est la couleur des pages du\u00a0<em>Soulier de Satin<\/em>\u00a0qui d\u00e9clinent les teintes de l&rsquo;angoisse, du sang, de la religion poignard\u00e9e, des navires aux voiles d\u00e9chir\u00e9es, rouge comme tous les \u00e9ternels\u00a0 bless\u00e9s du c\u0153ur que sont les h\u00e9ros de Claudel. La g\u00e9ographie de son r\u00e9cit n&rsquo;est ni terrestre, ni c\u00e9leste, mais dans l&rsquo;entre-deux d&rsquo;un monde ni tout \u00e0 fait profane, ni tout \u00e0 fait sacr\u00e9. La sc\u00e8ne de son th\u00e9\u00e2tre est comme un purgatoire sans certitude d&rsquo;enfer ni de paradis quoique les saints (Saint Jacques:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Les heureux et les assouvis ne me regardent pas. C&rsquo;est la douleur qui fait dans le monde ce grand trou au travers duquel on a plant\u00e9 mon s\u00e9maphore. Quand la terre ne sert qu&rsquo;\u00e0 vous s\u00e9parer, c&rsquo;est au ciel que vous retrouverez vos racines\u00a0\u00bb)<\/em>\u00a0et quelques anges (L&rsquo;ange gardien:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Qui pr\u00e9tend que les anges ne peuvent pas pleurer? Qui pleinement voit le bien, celui-l\u00e0 seul pleinement comprend ce qu&rsquo;est le mal.\u00a0\u00bb<\/em>)\u00a0surviennent de temps \u00e0 autre. Chaque \u00eatre avance, h\u00e9site, p\u00e8se ses choix selon sa conscience parfois joyeuse ou burlesque, souvent tragique. La na\u00efvet\u00e9\u00a0 appara\u00eet pleine de sagesse (Le Chinois:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Une seule goutte de parfum est plus pr\u00e9cieuse que beaucoup d&rsquo;eau \u00e9parse\u00a0\u00bb.<\/em>)\u00a0tandis que les guerres int\u00e9rieures des h\u00e9ros finissent par laisser des traces\u00a0 exsangues d&rsquo;une vertu que ne sauve que le v\u0153u \u00e0 la Madone (\u00e0 qui Prouh\u00e8ze offre son soulier de satin), reine invisible qui soutient secr\u00e8tement le r\u00e9cit en portant les personnages qui la prient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Claudel agite ses personnages comme des marionnettes de chair et d&rsquo;os, en s&rsquo;inspirant de tous les genres th\u00e9\u00e2traux: trag\u00e9die, com\u00e9die, drame, n\u00f4 extr\u00eame-oriental ou farce, qu\u2019il entrecoupe de po\u00e8mes et de chansons car, comme le dit Dona Musique :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Celui qui ne sait plus parler, qu&rsquo;il chante!\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Les saints du moyen-\u00e2ge, des p\u00eacheurs, une bouch\u00e8re, une ouvreuse font des irruptions anachroniques et d\u00e9clament dans les langages ch\u00e2ti\u00e9s ou familiers des phrases anodines et illogiques ou m\u00e9ditent sur le pouvoir de la Gr\u00e2ce, sur l&rsquo;art, le r\u00eave ou l&rsquo;esp\u00e9rance (Dona Musique:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Nous \u00e9tablirons cette r\u00e9publique enchant\u00e9e o\u00f9 les \u00e2mes se rendent visite sur ces nacelles qu&rsquo;une seule larme suffit \u00e0 lester\u00a0\u00bb<\/em>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9couverte du Nouveau-Monde est un des arguments du\u00a0<em>Soulier de satin<\/em>, dont l\u2019action se situe durant la Renaissance, mais bien plus elle symbolise pour Claudel la\u00a0 libert\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me \u00e9prise d&rsquo;absolu et la conqu\u00eate des terres de l\u2019esprit qui n\u00e9cessite d\u2019aller \u00e0 l\u2019horizon sans se retourner derri\u00e8re soi (St Denys d&rsquo;Ath\u00e8nes<em>:\u00a0\u00ab\u00a0C&rsquo;est la proue qu&rsquo;il fallait, c&rsquo;est \u00e0 la pointe qu&rsquo;il fallait me placer l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y avait plus devant moi que les \u00e9toiles, c&rsquo;est le monde entier qu&rsquo;il fallait mettre derri\u00e8re mon dos.\u00a0\u00bb<\/em>)<\/p>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><strong><em>Le Dialogue avec l\u2019Ange Gardien<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une sc\u00e8ne ne peut que retenir l\u2019attention du lecteur par la beaut\u00e9 de la r\u00e9flexion qu\u2019elle exprime\u00a0: celle du dialogue entre l\u2019Ange Gardien et Dona Prouh\u00e8ze, qui r\u00e9sume la densit\u00e9 spirituelle de l\u2019intrigue g\u00e9n\u00e9rale. Il s\u2019agit d\u2019un duel m\u00e9ditatif sur l\u2019amour, le temps, l\u2019espace entre Dona Prouh\u00e8ze (en plein combat spirituel\u00a0en raison de la s\u00e9paration d\u2019avec Rodrigue) et son Ange Gardien qui manie la mystique avec \u00e9l\u00e9gance et patience :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Mais pour te faire p\u00e9n\u00e9trer cette union du temps avec ce qui n&rsquo;est pas le temps, de la distance avec ce qui n&rsquo;est pas l&rsquo;espace, d&rsquo;un mouvement avec un autre mouvement, il me faudrait cette musique que tes oreilles encore ne sont pas capables de supporter. O\u00f9 dis-tu qu&rsquo;est le parfum ? O\u00f9 diras-tu qu&rsquo;est le son ? Entre le parfum et le son quelle est la fronti\u00e8re commune ? Ils existent en m\u00eame temps. Et moi j&rsquo;existe avec toi.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0L\u2019Ange lui r\u00e9v\u00e8le le sens cach\u00e9 des corps, des \u00e2mes, ins\u00e9parables du myst\u00e8re de Dieu. Calmement, il explique \u00e0 Prouh\u00e8ze (qui lui reproche l\u2019absurdit\u00e9 de la s\u00e9paration d\u2019avec Rodrigue) la signification profonde de l\u2019absence, comme \u00e9preuve capable de leur faire prendre conscience de la densit\u00e9 de leur \u00e2me et du poids de leur amour. Plus loin sont leurs yeux plus proches sont leurs c\u0153urs qui ne s&rsquo;attachent plus \u00e0 la superficialit\u00e9 des corps mais \u00e0 la promesse indestructible de l&rsquo;\u00e2me (L&rsquo;Ange-gardien:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Ce qui te rend si belle ne peut mourir. Ce qui fait qu&rsquo;il t&rsquo;aime ne peut mourir\u00a0\u00bb<\/em>)<em>.\u00a0<\/em>La logique de l&rsquo;amour ne peut \u00eatre que mystique car voulue par Dieu\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me qui fait le corps\u00a0\u00bb.<\/em>\u00a0Ce \u00e0 quoi Dona Prouh\u00e8ze r\u00e9pond:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Comment donc l&rsquo;a-t-elle fait mortel?\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>L&rsquo;Ange;\u00a0<em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est le p\u00each\u00e9 qui l&rsquo;a fait mortel\u00a0\u00bb.<\/em>\u00a0Claudel met en sc\u00e8ne habilement ce paradoxe de l&rsquo;amour humain qui porte la gloire du paradis et sa perte en lui. Le corps d\u00e9chu ne peut exprimer la gloire \u00e0 laquelle il est promis que par une humble acceptation de sa finitude ou par le renoncement \u00e0 la satisfaction des corps pour s&rsquo;attacher \u00e0 la beaut\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. Alors il n&rsquo;existe plus de s\u00e9paration mais de deux \u00e2mes en qu\u00eate du m\u00eame id\u00e9al qui se conduisent mutuellement par la fid\u00e9lit\u00e9 silencieuse de l&rsquo;absence qui les guide et conduit\u00a0(<em>\u00ab\u00a0Ces deux \u00eatres qui de loin sans jamais se toucher se font \u00e9quilibre comme sur les plateaux oppos\u00e9s d&rsquo;une balance.\u00a0\u00bb<\/em>)\u00a0C&rsquo;est en \u00e9tant \u00e9loign\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre que se mat\u00e9rialise le lien qui les unit. Mais il faut consentir au sacrifice de la pr\u00e9sence des corps qui r\u00e9volte l\u00e9gitimement l&rsquo;amoureuse Dona\u00a0 Prouh\u00e8ze :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Ah c&rsquo;est comme un cercueil o\u00f9 tu me remets! Voici de nouveau que mes membres reprennent la gaine de l&rsquo;\u00e9troitesse et du poids. De nouveau la tyrannie du fini et de l&rsquo;accidentel!\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em>L&rsquo;Ange Gardien demeure philosophe :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Comment te trouverait-il au dehors alors que tu n&rsquo;es plus autre part que dedans son c\u0153ur, lui-m\u00eame?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Le Dialogue avec l\u2019homme<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le second beau dialogue comme un \u00e9cho \u00e0 celui de l\u2019Ange a lieu entre Rodrigue et Dona Prouh\u00e8ze, dix ann\u00e9es apr\u00e8s. D\u00e9sormais mari\u00e9e \u00e0 Don Camille par devoir, elle a renonc\u00e9 \u00e0 Rodrigue parti conqu\u00e9rir les terres lointaines dont il est devenu vice-roi. Prouh\u00e8ze a abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de se donner \u00e0 lui charnellement pour mieux l&rsquo;aimer spirituellement, consciente qu&rsquo;il cherchait la lumi\u00e8re joyeuse de l&rsquo;Amour en elle, mais qu&rsquo;elle n&rsquo;en \u00e9tait que le vase et le r\u00e9ceptacle, d\u2019o\u00f9 la c\u00e9l\u00e8bre formule qui r\u00e9sume le paradoxe de ce que Goethe appela l\u2019Eternel F\u00e9minin\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Cher Rodrigue, de cette promesse que mon corps t&rsquo;a faite je suis impuissante \u00e0 m&rsquo;acquitter\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em>Prouh\u00e8ze apprend\u00a0 \u00e0 Rodrigue qu&rsquo;elle ne peut contenir la totalit\u00e9 de l&rsquo;amour qu\u2019il cherche : c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tincelle de gr\u00e2ce qu&rsquo;elle porte en elle qu&rsquo;il doit aimer et non faire d&rsquo;elle un Absolu sous peine de se heurter \u00e0 sa finitude comme on se heurte aux\u00a0 illusions :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Tu en aurais bient\u00f4t fini avec moi si je n&rsquo;\u00e9tais pas unie maintenant avec ce qui n&rsquo;est pas limit\u00e9 ! Tu cesserais bient\u00f4t de m&rsquo;aimer si je cessais d&rsquo;\u00eatre gratuite !\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dona Prouh\u00e8ze est cette figure f\u00e9minine\u00a0 qui r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l&rsquo;homme la foi qu&rsquo;il porte en lui et que l&rsquo;absence et la s\u00e9paration font murir et \u00e9clore au soleil de Dieu. A l&rsquo;impatience, \u00e0 la d\u00e9ception et \u00e0 la tristesse de Rodrigue, Dona Prouh\u00e8ze enseigne la vertu de patience, la vertu de courage et la vertu de la joie, compagnes du d\u00e9pouillement de soi. Elle lui enseigne \u00e0 dompter son orgueil et \u00e0 sublimer son d\u00e9sir en lui r\u00e9v\u00e9lant que la soif de l&rsquo;amour non \u00e9tanch\u00e9 rend l&rsquo;homme conscient de son \u00e2me tandis que l&rsquo;amour rassasi\u00e9 oublie son d\u00e9sir peu \u00e0 peu :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Je n&rsquo;aurais \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une femme bient\u00f4t mourante sur ton c\u0153ur et non pas cette \u00e9toile \u00e9ternelle dont tu as soif !\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Dona Prouh\u00e8ze enseigne \u00e0 Don Rodrigue l&rsquo;amour sans condition, l&rsquo;amour v\u00e9ritable qui aime sans rien attendre en retour, qui d\u00e9sire l&rsquo;autre pour lui-m\u00eame, et qui quitte le manteau rid\u00e9 de l&rsquo;affection possessive pour rev\u00eatir la nudit\u00e9 de l&rsquo;affection oblative. Si Rodrigue refuse le sacrifice que Prouh\u00e8ze lui demande, il perd alors la seule chance qu&rsquo;il a de lui prouver son amour. Mais s&rsquo;il l&rsquo;accepte alors il comprend qu&rsquo;elle lui appartient pleinement car c&rsquo;est la m\u00eame force qui les lie:\u00a0<em>\u00ab\u00a0La force par laquelle je t&rsquo;aime n&rsquo;est pas diff\u00e9rente de celle par laquelle tu existes.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Ce qui aurait pu devenir une m\u00e9diocre et banale histoire d\u2019adult\u00e8re devient une r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019amour humain quand il est enti\u00e8rement abandonn\u00e9 \u00e0 Dieu, le seul capable de sanctifier et de mettre dans la glaise des corps des c\u0153urs de chair et d\u2019or.<\/p>\n<p><strong><em>La folie de l\u2019humilit\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dona Prouh\u00e8ze est morte \u00e0 la fin du troisi\u00e8me tableau. Plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s, le dernier tableau d\u00e9crit la vieillesse et la pauvret\u00e9 de Don Rodrigue qui a perdu une jambe dans un combat au Japon. Il est devenu peintre d\u2019images de saints qu\u2019il vend sur un bateau qu\u2019il ne quitte plus. Un compagnon japonais calligraphe et graveur l\u2019assiste avec sagesse\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Si vous ne voulez pas \u00e9couter, vous ne pourrez pas entendre\u00a0\u00bb.<\/em>\u00a0Le roi d&rsquo;Espagne veut lui confier le royaume d&rsquo;Angleterre mais Don Rodrigue refuse car il m\u00e9prise les honneurs humains, le pouvoir et l\u2019ambition d\u00e9sormais. La mort de Prouh\u00e8ze l\u2019a laiss\u00e9 inconsolable\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Mon \u00e2me est vide. A cause de celle qui n&rsquo;est pas l\u00e0, de lourdes larmes, mes larmes pourraient nourrir la mer.\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>Entre en sc\u00e8ne<em>\u00a0<\/em>Dona Sept-\u00c9p\u00e9es, l\u2019enfant\u00a0 de Dona Prouh\u00e8ze con\u00e7u avec son \u00e9poux l\u00e9gitime. Dona Prouh\u00e8ze a confi\u00e9 \u00e0 Don Rodrigue l\u2019\u00e9ducation de sa fille qui veut conqu\u00e9rir de nouvelles terres pour les rendre chr\u00e9tiennes et qui r\u00e9pond \u00e0 son p\u00e8re adoptif\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a pas de s\u00e9paration lorsque les choses sont unies comme le sang avec les veines. L&rsquo;\u00e2me des morts comme une respiration p\u00e9n\u00e8tre notre c\u0153ur et notre cervelle. (\u2026) O\u00f9 le corps ne passe pas, la charit\u00e9 peut passer qui est plus forte que tout.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0 Elle le quitte et chacun repart dans son univers tandis que Don Rodrigue guette la mort qui le r\u00e9unira \u00e0 sa bien-aim\u00e9e, d\u00e9sormais fou de l\u2019humilit\u00e9 qui le met en pr\u00e9sence du Dieu qui cr\u00e9a Prou\u00e8ze.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin l&rsquo;on referme avec soulagement cet interminable\u00a0 huis-clos qui a l&rsquo;horizon pour murailles et le soleil\u00a0 pour verrou, tout en regrettant quelque peu de quitter la compagnie noble et attachante des h\u00e9ros de Claudel. Malgr\u00e9 certaines longueurs et des paysages teint\u00e9s d&rsquo;ennui, il y a des alternances baroques et mystiques qui satinent les pages de leurs lumineux symboles. Et comme le dit l\u2019\u00e9crivain dans la bouche de Dona Musique\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Plut\u00f4t\u00a0 que de nous opposer aux choses il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 nous embarquer adroitement sur leur mouvement bien heureux!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em>Le tout est de partir\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Partir comme Dona Prouh\u00e8ze part provoquer son destin en confiant son soulier de satin \u00e0 la Madone avant d\u2019aller affronter ses d\u00e9mons en Afrique, un pied d\u00e9chauss\u00e9, ayant fait le premier pas d&rsquo;une d\u00e9marche de foi avant de d\u00e9couvrir que c&rsquo;est pieds-nus que l&rsquo;on entre dans la Gr\u00e2ce\u00a0: Claudel est sans doute\u00a0 le seul auteur qui sut\u00a0 transformer une simple et vulgaire chaussure en un symbole aussi mystique.<\/p>\n<p>Le tout est de partir\u00a0!<\/p>\n<p>Copyright G.L.S.G. le 7 d\u00e9cembre 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00a0 &laquo;&nbsp;Cet hame\u00e7on dans son c\u0153ur profond\u00e9ment enfonc\u00e9.&nbsp;&raquo; Une plume tremp\u00e9e dans un encrier-sablier Le Soulier de Satin ! Immense pi\u00e8ce \u00e0 la lecture de laquelle on n&rsquo;attelle pas la diligence de sa m\u00e9moire\u00a0 sans avoir le sentiment d&rsquo;entrer&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=92\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1921,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4],"tags":[64,165,1612,1611,1608,1609,1607,1613,236,1101,185,492,1610,65,1249,1254,66],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/391925_275486815835841_363653157_n.jpg?fit=184%2C274&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-1u","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/92"}],"collection":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=92"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/92\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3909,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/92\/revisions\/3909"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1921"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=92"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=92"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=92"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}