{"id":1247,"date":"2014-01-02T00:26:52","date_gmt":"2014-01-02T00:26:52","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.wordpress.com\/?p=1247"},"modified":"2026-02-09T00:01:16","modified_gmt":"2026-02-09T00:01:16","slug":"lire-et-relire-chronique-n21-la-femme-de-trente-ans-par-honore-de-balzac","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=1247","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE La Femme de trente ans par Honor\u00e9 de Balzac"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-3872\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1-1.jpg?resize=183%2C300\" alt=\"41bqlimkhxl-_sy445_1-1\" width=\"183\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1-1.jpg?resize=183%2C300&amp;ssl=1 183w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1-1.jpg?resize=260%2C427&amp;ssl=1 260w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1-1.jpg?resize=160%2C263&amp;ssl=1 160w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1-1.jpg?w=271&amp;ssl=1 271w\" sizes=\"(max-width: 183px) 100vw, 183px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab Les jeunes filles se cr\u00e9ent souvent de nobles, de ravissantes images, des figures toutes id\u00e9ales, et se forgent des id\u00e9es chim\u00e9riques sur les hommes, sur les sentiments, sur le monde ; puis elles attribuent innocemment \u00e0 un caract\u00e8re les perfections qu\u2019elles ont r\u00eav\u00e9es, et s\u2019y confient ; elles aiment dans l\u2019homme de leur choix cette cr\u00e9ature imaginaire ; mais plus tard quand il n\u2019est plus temps de s\u2019affranchir du malheur, la trompeuse apparence qu\u2019elles ont embellie, leur premi\u00e8re idole enfin se change en un squelette odieux. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Premi\u00e8res fautes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute femme devrait relire&nbsp;<em>La Femme de trente ans<\/em>&nbsp;de Balzac quand la trentaine approche, cette&nbsp;<em>\u00ab sommit\u00e9 po\u00e9tique de la vie des femmes \u00bb<\/em>&nbsp;! Tout est poignant et si vrai chez cet \u00e9crivain qui sut parfaitement d\u00e9crire les tenants de l\u2019\u00e2me humaine. Balzac analyse la psychologie de la femme qui doit renoncer \u00e0 sa jeunesse mais qui est encore dans la force de l\u2019\u00e2ge et de la s\u00e9duction. Il s\u2019agit d\u2019un passage o\u00f9 elle ne subit plus les impressions faciles de la jeune fille mais o\u00f9 elle peut choisir son destin en ayant acquis une certaine exp\u00e9rience de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La jeune Julie de Chatillonest se marie avec son \u00ab premier amour \u00bb, Victor d\u2019Aiglemont, un jeune godelureau qui caracole sur son cheval et qui l\u2019\u00e9blouit le temps d\u2019une revue napol\u00e9onienne aux Tuileries avant la d\u00e9b\u00e2cle de Bonaparte. Un an apr\u00e8s son mariage, contre lequel son p\u00e8re l\u2019avait mis en garde, la voil\u00e0 d\u00e9sabus\u00e9e et bient\u00f4t enceinte. Elle donne naissance \u00e0 une fille, H\u00e9l\u00e8ne, qui portera inconsciemment le poids des d\u00e9sillusions de sa m\u00e8re. Julie d\u2019Aiglemont n\u2019aime d\u00e9j\u00e0 plus son mari et le m\u00e9prise tout en conservant le sens du devoir et en sauvegardant les apparences mondaines d\u2019un m\u00e9nage uni. Ce dernier se r\u00e9v\u00e8le sans esprit, d\u00e9pensier, n\u2019aimant pas la musique et sans d\u00e9licatesse de c\u0153ur, se faisant malgr\u00e9 lui&nbsp;<em>\u00ab la victime tandis qu\u2019il \u00e9tait le bourreau \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Restauration survient et Victor d\u2019Aiglemont parvient \u00e0 se frayer une place de choix dans l\u2019entourage du roi, en r\u00e9cup\u00e9rant son titre de marquis. Balzac d\u00e9crit avec son esprit caustique le type d\u2019homme profiteur et \u00e9cervel\u00e9 qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve dans la soci\u00e9t\u00e9 malgr\u00e9 son insignifiance :&nbsp;<em>\u00ab Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d\u2019homme dont la nullit\u00e9 profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connaissent ? Un haut rang, une illustre naissance, d\u2019importantes fonctions, un certain vernis de politesse, une grande r\u00e9serve dans la conduite, ou les prestiges de la fortune sont, pour eux, comme des gardes qui emp\u00eachent les critiques de p\u00e9n\u00e9trer jusqu\u2019\u00e0 leur intime existence. (\u2026) Ces personnages \u00e0 m\u00e9rite factice interrogent au lieu de parler, ont l\u2019art de mettre les autres en sc\u00e8ne pour \u00e9viter de poser devant eux ; puis, avec un heureuse adresse, ils tirent chacun par le fil de ses passions ou de ses int\u00e9r\u00eats, et se jouent ainsi des hommes qui leur sont r\u00e9ellement sup\u00e9rieurs, en font des marionnettes et les croient petits pour les avoir rabaiss\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 eux. Ils obtiennent alors le triomphe naturel d\u2019une pens\u00e9e mesquine, mais fixe, sur la mobilit\u00e9 des grandes pens\u00e9es. (\u2026.) N\u00e9anmoins, quelque habilet\u00e9 que d\u00e9ploient ces usurpateurs en d\u00e9fendant leurs c\u00f4t\u00e9s faibles, il leur est bien difficile de tromper leurs femmes, leurs m\u00e8res, leurs enfants ou l\u2019ami de la maison.<\/em>&nbsp;\u00bb Justement, Julie d\u2019Aiglemont est trop fine pour ne pas voir la m\u00e9diocrit\u00e9 de son \u00e9poux. Au foyer, c\u2019est elle qui dirige les actions et la fortune, ce qui lui r\u00e9pugne, pr\u00e9f\u00e9rant en son c\u0153ur<em>&nbsp;\u00ab ob\u00e9ir \u00e0 un homme de talent que conduire un sot \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9\u00e7ue et bless\u00e9e, la jeune Julie se transforme peu \u00e0 peu en h\u00e9ro\u00efne maladive et m\u00e9lancolique,&nbsp;<em>\u00ab une belle fleur rong\u00e9e par un insecte noir \u00bb<\/em>. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1820, elle r\u00e9alise soudain que son mari ne lui appartient plus, attir\u00e9 par Madame de S\u00e9risy. Dans un sursaut de r\u00e9bellion, elle d\u00e9cide de le reconqu\u00e9rir, par amour pour sa fille. Elle vient chez Madame de S\u00e9risy dans tout l\u2019\u00e9clat de sa beaut\u00e9 et s\u00e9duit tout le salon de sa rivale, jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle croise le regard du jeune Arthur, un anglais qu\u2019elle avait eu l\u2019occasion de rencontrer \u00e0 la campagne apr\u00e8s son mariage et qui avait manifest\u00e9 un amour respectueux \u00e0 son \u00e9gard. Alors,&nbsp;<em>\u00ab Elle se reconnut en lui \u00bb<\/em>. Balzac, le physiognomoniste et le physiologiste convaincu insiste sur le sentiment qui lie ces deux \u00eatres, conform\u00e9ment \u00e0 sa doctrine physico-morale des correspondances et des affinit\u00e9s&nbsp;<em>: \u00ab Le malheur et la m\u00e9lancolie sont les interpr\u00e8tes les plus \u00e9loquents de l\u2019amour, et correspondent entre deux \u00eatres souffrants avec une incroyable rapidit\u00e9. La vue intime de l\u2019intussusception des choses ou des id\u00e9es sont chez eux compl\u00e8tes et justes. \u00bb<\/em>&nbsp;D\u2019Aiglemont se plaint de la fragilit\u00e9 de sa femme \u00e0 ses amis mais Arthur (ou Lord Grenville) se propose tr\u00e8s s\u00e9rieusement de la gu\u00e9rir, en sa qualit\u00e9 de m\u00e9decin. La proposition plait au marquis qui le fait recevoir par sa femme d\u00e8s le lendemain. Un an apr\u00e8s le charme op\u00e8re gr\u00e2ce au d\u00e9vouement de Lord Grenville qui la conduit aux eaux d\u2019Aix, puis au bord de la mer \u00e0 La Rochelle. On les retrouve \u00e0 la campagne, \u00e0 Montcontour. Julie a enfin retrouv\u00e9 la sant\u00e9 et la joie :&nbsp;<em>\u00ab Le malade et son m\u00e9decin marchaient du m\u00eame pas sans \u00eatre \u00e9tonn\u00e9s d\u2019un accord qui paraissait avoir exist\u00e9 d\u00e8s le premier jour o\u00f9 ils march\u00e8rent ensemble, ils ob\u00e9issaient \u00e0 une m\u00eame volont\u00e9, s\u2019arr\u00eatait, impressionn\u00e9s par les m\u00eames sensations : leurs regards, leurs paroles correspondaient \u00e0 des pens\u00e9es mutuelles. \u00bb<\/em>&nbsp;Balzac en profite pour faire une incise sur l\u2019influence des lieux sur l\u2019\u00e2me : mer, campagne, montagne impr\u00e8gnent &nbsp;diff\u00e9remment l\u2019esprit humain. Mais Lord Grenville doit s\u2019\u00e9loigner. L\u2019amour fatal qui est n\u00e9 entre Julie et lui ne peut durer : ils se quittent&nbsp;<em>\u00ab dans le triste et douloureux accord de leurs c\u0153urs fl\u00e9tris \u00bb<\/em>. Madame d\u2019Aiglemont lui jure qu\u2019elle n\u2019appartiendra plus \u00e0 son mari que par le lien social qui les lie. Pendant deux ans, tous deux vivent une existence mondaine&nbsp;<em>\u00ab allant chacun de leur c\u00f4t\u00e9, se rencontrant dans les salons plus souvent que chez eux ; \u00e9l\u00e9gant divorce par lequel se terminent beaucoup de mariages dans le grand monde. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Julie se confie \u00e0 son amie Madame de Wimphen. On apprend qu\u2019elle se drogue au laudanum et \u00e0 l\u2019opium, selon la mode venue de Londres. Elle s\u2019est mise \u00e0 apprendre l\u2019anglais. A cet instant, Lord Grenville revient, p\u00e2le, hagard et malade, se jeter aux pieds de Julie, pr\u00eate \u00e0 c\u00e9der apr\u00e8s le d\u00e9part de son amie. Mais le sentiment de la maternit\u00e9 la m\u00e8ne vers sa fille endormie. Situation rocambolesque car son insupportable mari revient \u00e0 cet instant. Lord Grenville se cache dans un cabinet, se coince les doigts dans la porte que Julie referme violemment (!) mais reste muet. Il meurt apr\u00e8s, pour \u00eatre rest\u00e9 toute une nuit un froid glacial sur l\u2019appui ext\u00e9rieur de la fen\u00eatre, afin de sauver l\u2019honneur de Madame d\u2019Aiglemont. Quelle imagination balzacienne !<\/p>\n<p><strong>Souffrances inconnues<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab La douleur n\u2019est viable que dans les \u00e2mes pr\u00e9par\u00e9es par la religion \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La marquise d\u00e9finitivement endolorie s\u2019exile \u00e0 la campagne sur les terres de Saint-Lange, achevant de se laisser d\u00e9p\u00e9rir dans le silence absolu d\u2019une solitude volontaire. Balzac d\u00e9crit pr\u00e9cis\u00e9ment ce que notre \u00e9poque appelle la d\u00e9pression :&nbsp;<em>\u00ab La grande, la vraie douleur serait donc un mal assez meurtrier pour \u00e9treindre \u00e0 la fois le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et l\u2019avenir, ne laisser aucune partie de la vie dans son int\u00e9grit\u00e9, d\u00e9naturer \u00e0 jamais la pens\u00e9e, s\u2019inscrire inalt\u00e9rablement sur les l\u00e8vres et sur le front, briser ou d\u00e9tendre les ressorts du plaisir, en mettant dans l\u2019\u00e2me un principe de d\u00e9go\u00fbt pour toute chose de ce monde.<\/em>&nbsp;\u00bb A vingt-six ans, Julie n\u2019esp\u00e8re plus en rien. Retranch\u00e9e du monde, elle n\u2019a pour compagne que sa conscience bless\u00e9e et partag\u00e9e :&nbsp;<em>\u00ab Il y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sentait, une femme qui souffrait et une femme qui ne voulait plus souffrir. \u00bb<\/em>&nbsp;Ses malheurs ont emport\u00e9 ce que Balzac nomme :&nbsp;<em>\u00ab l\u2019enfance du c\u0153ur \u00bb<\/em>, la jeunesse de l\u2019\u00e2me qui donne \u00e0 l\u2019existence toute sa saveur. Elle raisonne comme une vieille femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Survient alors le cur\u00e9 du village qu\u2019elle accepte finalement de rencontrer apr\u00e8s plusieurs refus. Femme sans religion ni pi\u00e9t\u00e9, elle le re\u00e7oit avec aigreur. Mais cet homme se confie \u00e0 elle en lui racontant sa triste existence de p\u00e8re de famille ayant perdu \u00e9pouse, fille et ses trois fils \u00e0 la guerre, avant de se faire pr\u00eatre. Reconnaissant dans sa confidence un \u00e9cho \u00e0 sa propre douleur, la Marquise est \u00e9mue malgr\u00e9 elle d\u2019avoir trouv\u00e9 quelqu\u2019un qui puisse la comprendre. L\u2019abb\u00e9 revient le surlendemain. Ils entament une grande conversation dans laquelle Julie d\u2019Aiglemont se r\u00e9volte contre l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, et lui fait part de ses remords :&nbsp;<em>\u00ab Nous sommes, nous femmes, plus maltrait\u00e9es par la civilisation que nous le serions par la nature. (\u2026) Le mariage, institution sur laquelle s\u2019appuie aujourd\u2019hui la soci\u00e9t\u00e9, nous en fait sentir \u00e0 nous seules tout le poids : pour l\u2019homme la libert\u00e9, pour la femme des devoirs. Nous vous devons toute notre vie, vous ne nous devez la v\u00f4tre que de rares instants. Enfin l\u2019homme fait un choix l\u00e0 o\u00f9 nous nous soumettons aveugl\u00e9ment. Oh ! Monsieur, \u00e0 vous je puis tout dire. H\u00e9 ! bien, le mariage, tel qu\u2019il se pratique aujourd\u2019hui, me semble \u00eatre une prostitution l\u00e9gale. De l\u00e0 sont n\u00e9es mes souffrances. Mais moi seule parmi les malheureuses cr\u00e9atures si fatalement accoupl\u00e9es je dois garder le silence ! moi seule suis l\u2019auteur du mal, j\u2019ai voulu mon mariage. \u00bb<\/em>&nbsp;A l\u2019abb\u00e9 qui tente de l\u2019apaiser en lui montrant l\u2019importance de faire son devoir elle s\u2019exclame avec une impatience justifi\u00e9e que le devoir qui n\u2019est pas guid\u00e9 par l\u2019amour rend la vie infernale :&nbsp;<em>\u00ab Toujours des devoirs ! (\u2026) Mais o\u00f9 sont pour moi les sentiments qui nous donnent la force de les accomplir ? Monsieur, rien de rien ou rien pour rien est une des plus justes lois de la nature et morale et physique. Voudriez-vous que ces arbres produisissent leurs feuillages sans la s\u00e8ve qui les fait \u00e9clore ! L\u2019\u00e2me a sa s\u00e8ve aussi ! Chez moi la s\u00e8ve est tarie ! \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors l\u2019abb\u00e9 l\u2019incite \u00e0 se tourner vers la maternit\u00e9, mais c\u2019est peine perdue. Il a devant lui une femme qui n\u2019a jamais connu l\u2019amour que dans ses d\u00e9sillusions. L\u2019enfant qu\u2019elle a port\u00e9 en fait partie :&nbsp;<em>\u00ab Un enfant, monsieur, n\u2019est-il pas l\u2019image de deux \u00eatres, le fruit de deux sentiments librement confondus ? S\u2019il ne tient pas \u00e0 toutes les fibres du corps comme \u00e0 toutes les tendresses du c\u0153ur ; s\u2019il ne rappelle pas de d\u00e9licieuses amours, les temps, les lieux o\u00f9 ces deux \u00eatres furent heureux, et leur langage plein de musiques humaines, et leurs suaves id\u00e9es, cet enfant est une cr\u00e9ation manqu\u00e9e. Oui, pour eux, il doit \u00eatre une ravissante miniature o\u00f9 se retrouvent les po\u00e8mes de leur double vie secr\u00e8te ; il doit leur offrir une source d\u2019\u00e9motions f\u00e9condes, \u00eatre \u00e0 la fois tout leur pass\u00e9, tout leur avenir. Ma pauvre petite H\u00e9l\u00e8ne est l\u2019enfant de son p\u00e8re, l\u2019enfant du devoir et du hasard : elle ne rencontre en moi que l\u2019instinct de la femme, la loi qui nous pousse irr\u00e9sistiblement \u00e0 prot\u00e9ger la cr\u00e9ature n\u00e9e dans nos flancs. Je suis irr\u00e9prochable, socialement parlant. Ne lui ai-je pas sacrifi\u00e9 ma vie et mon bonheur ? Ses cris \u00e9meuvent mes entrailles ; si elle tombait \u00e0 l\u2019eau, je m\u2019y pr\u00e9cipiterais pour l\u2019aller reprendre. Mais elle n\u2019est pas dans mon c\u0153ur.<\/em>&nbsp;\u00bb Sa fille entre \u00e0 cet instant et l\u2019abb\u00e9 comprend la d\u00e9tresse de Julie d\u2019Aiglemont :&nbsp;<em>\u00ab En effet, les baisers d\u2019une femme sinc\u00e8re ont un miel divin qui semble mettre dans cette caresse une \u00e2me, un feu subtil par lequel le c\u0153ur est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9. Les baisers d\u00e9nu\u00e9s de cette onction savoureuse sont \u00e2pres et secs. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pauvre \u00e9pouse poursuit ses dol\u00e9ances \u00e0 travers laquelle ont devine que c\u2019est Balzac qui s\u2019exprime sur le r\u00f4le de la femme dans l\u2019ordre social. Il s\u2019y int\u00e9ressa tr\u00e8s jeune. On pense notamment \u00e0 son essai&nbsp;<em>La Physiologie du Mariage<\/em>&nbsp;(1825-1829). Il ne cessera de d\u00e9velopper des th\u00e9ories en faveur d\u2019une plus grande \u00e9mancipation, en r\u00e9fl\u00e9chissant sur les mariages arrang\u00e9s et la prostitution, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un Alexandre Dumas Fils ou d\u2019un John Stuart Mill :&nbsp;<em>\u00ab Quel sera le sort d\u2019H\u00e9l\u00e8ne ? le mien sans doute. Quels moyens ont les m\u00e8res d\u2019assurer \u00e0 leurs filles que l\u2019homme auquel elles les livrent sera un \u00e9poux selon leur c\u0153ur ? Vous honnissez de pauvres cr\u00e9atures qui se vendent pour quelques \u00e9cus \u00e0 un homme qui passe, la faim et le besoin absolvent ces unions \u00e9ph\u00e9m\u00e8res ; tandis que la soci\u00e9t\u00e9 tol\u00e8re, encourage l\u2019union imm\u00e9diate, bien autrement horrible, d\u2019une jeune fille candide et d\u2019un homme qu\u2019elle n\u2019a pas vu trois mois durant ; elle est vendue pour toute sa vie. Il est vrai que le prix est \u00e9lev\u00e9 ! Si, en ne lui permettant aucune compensation \u00e0 ses douleurs, vous l\u2019honoriez ; mais non, le monde calomnie les plus vertueuses d\u2019entre nous ! Telle est notre destin\u00e9e, vue sous ses deux faces : une prostitution publique et la honte, une prostitution secr\u00e8te et le malheur. (\u2026) Mais exh\u00e9r\u00e9dez les femmes ! au moins accomplirez-vous ainsi une loi de la nature en choisissant vos compagnes, en les \u00e9pousant au gr\u00e9 des v\u0153ux du c\u0153ur. \u00bb<\/em>&nbsp;C\u2019est \u00e0 dire, exclure les femmes des partages successoraux serait supprimer&nbsp;<em>ipso facto<\/em>&nbsp;les mariages d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019amertume de la marquise verse peu \u00e0 peu dans un \u00e9go\u00efste apitoiement sur soi et un philosophisme orgueilleux. Le cur\u00e9 r\u00e9alise qu\u2019elle ne le re\u00e7oit pas par amiti\u00e9 mais car elle a trouv\u00e9 une paire d\u2019oreilles pour pouvoir s\u2019appesantir sur le malheur capricieux de son c\u0153ur sec :&nbsp;<em>\u00ab En reconnaissant le moi humain sous ses mille formes, il d\u00e9sesp\u00e9ra de ramollir ce c\u0153ur que le mal avait dess\u00e9ch\u00e9 au lieu de l\u2019attendrir, et o\u00f9 le grain du Semeur c\u00e9leste ne devait pas germer, puisque sa voix douce y \u00e9tait \u00e9touff\u00e9e par la grande et terrible clameur de l\u2019\u00e9go\u00efsme. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques mois d\u2019exil, elle d\u00e9cide de revenir \u00e0 Paris, sans m\u00eame dire adieu \u00e0 son confident providentiel.<\/p>\n<p><strong>A Trente ans<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab Mais la raison est toujours mesquine aupr\u00e8s du sentiment ; l\u2019une est naturellement born\u00e9e, comme tout ce qui est positif, et l\u2019autre est infini. Raisonner l\u00e0 o\u00f9 il faut sentir est le propre des \u00e2mes sans port\u00e9e. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De retour \u00e0 Paris, Julie rencontre le jeune et ambitieux diplomate Charles de Vandenesse. Il s\u2019agit probablement de l\u2019un des meilleurs chapitres, dans lequel Balzac fait preuve une fois de plus d\u2019une remarquable analyse de l\u2019amour, de la coquetterie et des m\u00e9canismes du c\u0153ur. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il d\u00e9crit&nbsp;<em>\u00ab la femme de trente ans \u00bb<\/em>, telle qu\u2019il la consid\u00e8re :&nbsp;<em>\u00ab Une femme de trente ans a d\u2019irr\u00e9sistibles attraits pour un jeune homme ; et rien de plus naturel, de plus fortement tissu, de mieux pr\u00e9\u00e9tabli que les attachements profonds dont tant d\u2019exemples nous sont offerts dans le monde entre une femme comme la marquise et un jeune homme tel que Vandenesse. En effet, une jeune fille a trop d\u2019illusions, trop d\u2019inexp\u00e9rience, et le sexe est trop complice de son amour, pour qu\u2019un jeune homme puisse en \u00eatre flatt\u00e9 ; tandis qu\u2019une femme conna\u00eet toute l\u2019\u00e9tendue des sacrifices \u00e0 faire. L\u00e0, o\u00f9 l\u2019une est entra\u00een\u00e9e par la curiosit\u00e9, par des s\u00e9ductions \u00e9trang\u00e8res \u00e0 celles de l\u2019amour, l\u2019autre ob\u00e9it \u00e0 un sentiment consciencieux. L\u2019une c\u00e8de, l\u2019autre choisit. Ce choix n\u2019est-il pas d\u00e9j\u00e0 une immense flatterie ? Arm\u00e9e d\u2019un savoir presque toujours ch\u00e8rement pay\u00e9 par des malheurs, en se donnant, la femme exp\u00e9riment\u00e9e semble donner plus qu\u2019elle-m\u00eame ; tandis que la jeune fille, ignorante et cr\u00e9dule, ne sachant rien, ne peut rien comparer, rien appr\u00e9cier ; elle accepte l\u2019amour et l\u2019\u00e9tudie. L\u2019une nous instruit, nous conseille \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 l\u2019on aime \u00e0 se laisser guider, o\u00f9 l\u2019ob\u00e9issance est un plaisir ; l\u2019autre veut tout apprendre et se montre na\u00efve l\u00e0 o\u00f9 l\u2019autre est tendre. Celle-l\u00e0 ne vous pr\u00e9sente qu\u2019un seul triomphe, celle-ci vous oblige \u00e0 des combats perp\u00e9tuels. La premi\u00e8re n\u2019a que des larmes et des plaisirs, la seconde a des volupt\u00e9s et des remords. (\u2026) \u00bb<\/em>&nbsp;Sans doute l\u2019auteur se souvient des conversations et des confidences de Madame de Berny, qui eut une si forte influence dans sa vie. Quand Balzac, n\u00e9 en 1799, la rencontre en 1822, sa future ma\u00eetresse, n\u00e9e en 1777, a vingt-deux ans de plus que lui ! Elle devient son soutien et son guide jusqu\u2019\u00e0 sa mort, le 27 juillet 1836 (On se souvient que Balzac meurt, quant \u00e0 lui, en 1850).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La marquise et Charles appr\u00e9cient de plus en plus leur compagnie mais chacun demeure sur la d\u00e9fensive. Elle se confie peu \u00e0 peu mais alors que Vandenesse ne pensait pas \u00eatre attach\u00e9 \u00e0 elle, voil\u00e0 qu\u2019il est pris dans l\u2019engrenage de l\u2019amour :<em>&nbsp;\u00ab Les larmes d\u2019un deuil de trois ans fascin\u00e8rent Vandenesse, qui resta silencieux et petit devant cette grande et noble femme : il n\u2019en voyait plus les beaut\u00e9s mat\u00e9rielles et si exquises, si achev\u00e9es, mais l\u2019\u00e2me si \u00e9minemment sensible. Il rencontrait enfin cet \u00eatre id\u00e9al si fantastiquement r\u00eav\u00e9, si vigoureusement appel\u00e9 par tous ceux qui mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et souvent meurent sans avoir pu jouir de tous ses tr\u00e9sors r\u00eav\u00e9s. En entendant ce langage et devant cette beaut\u00e9 sublime, Charles trouva ses id\u00e9es \u00e9troites. Dans l\u2019impuissance o\u00f9 il \u00e9tait de mesurer ses paroles \u00e0 la hauteur de cette sc\u00e8ne, tout \u00e0 la fois si simple et si \u00e9lev\u00e9e, il r\u00e9pondit par des lieux communs sur la destin\u00e9e des femmes. (\u2026). \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La marquise se refuse \u00e0 lui d\u2019abord. Le malheureux Vandenesse est contraint de se taire :&nbsp;<em>\u00ab Il ensevelit son chagrin et jeta son amour comme un cercueil \u00e0 la mer \u00bb&nbsp;<\/em>(o phrase sublime!). Enfin, tous deux se jettent dans cette passion le jour o\u00f9 la marquise s\u2019avoue qu\u2019elle est aim\u00e9e et qu\u2019elle aime, en chassant enfin&nbsp;<em>\u00ab le fant\u00f4me m\u00e9taphysique de la raison \u00bb<\/em>, comme le nomme Balzac avec humour.&nbsp;<em>\u00ab D\u00e8s ce moment, ils entr\u00e8rent dans les cieux de l\u2019amour. Le ciel et l\u2019enfer sont deux grands po\u00e8mes qui formulent les deux seuls points sur lesquels tourne notre existence : la joie ou la douleur. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Le doigt de Dieu<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce chapitre plus court est un peu confus. On devine que Charles et Julie ont eu un enfant nomm\u00e9 Charles. Lors d\u2019une promenade, la jeune H\u00e9l\u00e8ne, jalouse, le pousse dans la Bi\u00e8vre o\u00f9 l\u2019enfant favori se noie. Puis na\u00eet un autre enfant appel\u00e9 Gustave. Deux ou trois ans apr\u00e8s, Balzac d\u00e9crit une sc\u00e8ne sibylline des amants avec le notaire et Victor d\u2019Aiglemont. On en retiendra la description si comique du m\u00e9diocre personnage, comme Balzac avait pu en rencontrer lors de ses \u00e9tudes de clerc de notaire :&nbsp;<em>\u00ab Ce notaire n\u2019\u00e9tait pas le petit notaire de Sterne, mais un gros et notaire de Paris, un de ces hommes estimables qui font une sottise avec mesure, mettent lourdement le pied sur une plaie inconnue, et demandent pourquoi l\u2019on se plaint. Si, par hasard, ils apprennent le pourquoi de leur b\u00eatise assassine, ils disent : \u2013 Ma foi je n\u2019en savais rien ! Enfin c\u2019\u00e9tait un notaire honn\u00eatement niais, qui ne voyait que des actes dans la vie. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Les deux rencontres<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps a pass\u00e9. Balzac nous transporte dans une sc\u00e8ne nocturne qui a lieu dans un pavillon \u00e0 Versailles o\u00f9 habitent Victor et Julie d\u2019Aiglemont, avec deux autres enfants, Abel et Mo\u00efna. H\u00e9l\u00e8ne est devenue une jeune fille. Soudain, dans la nuit frappe un homme qui demande \u00e0 \u00eatre abrit\u00e9, comme un tableau conjugal ordinaire boulevers\u00e9 par l\u2019extraordinaire. Il apporte avec lui le destin et la fatalit\u00e9. Victor d\u2019Aiglemont accepte de l\u2019h\u00e9berger deux heures, sans savoir qu\u2019il abrite un assassin en fuite. Prise de curiosit\u00e9 la m\u00e8re ordonne \u00e0 sa fille d\u2019aller voir qui est-ce. La jeune H\u00e9l\u00e8ne monte dans la chambre et entre, subjugu\u00e9e par la figure de l\u2019homme :&nbsp;<em>\u00ab Ce fut comme une lumi\u00e8re qui aurait \u00e9clair\u00e9 des pays inconnus. Son \u00e2me fut terrass\u00e9e, subjugu\u00e9e, sans qu\u2019elle trouv\u00e2t la force de se d\u00e9fendre contre le pouvoir magn\u00e9tique de ce regard, quelque involontairement lanc\u00e9 qu\u2019il f\u00fbt. \u00bb<\/em>&nbsp;Le pouvoir imaginatif de Balzac se d\u00e9cha\u00eene en faisant que la jeune fille quitte aussit\u00f4t ses parents pour aller suivre l\u2019\u00e9tranger !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Six ans passent. Le marquis ruin\u00e9 est parti refaire fortune en Am\u00e9rique. Il revient en France sur un brick espagnol, bient\u00f4t attaqu\u00e9 par des corsaires sur un navire dans lequel il retrouve sa fille, heureuse \u00e9pouse du chef des pirates, reine et ma\u00eetresse \u00e0 bord de&nbsp;<em>L\u2019Othell<\/em>o, entour\u00e9e de quatre enfants :&nbsp;<em>\u00ab Ecoutez mon p\u00e8re, j\u2019ai pour amant, pour \u00e9poux, pour serviteur, pour ma\u00eetre, un homme dont l\u2019\u00e2me est aussi vaste que cette mer sans bornes, aussi fertile en douceur que le ciel, un dieu enfin ! Depuis sept ans, jamais il ne lui est \u00e9chapp\u00e9 une parole, un sentiment, un geste qui pussent produire une dissonance avec la divine harmonie de ses discours, de ses caresses et de son amour. Il m\u2019a toujours regard\u00e9e en ayant sur les l\u00e8vres un sourire ami et dans les yeux un rayon de joie. L\u00e0-haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements de la temp\u00eate ou le tumulte des combats ; mais ici elle est douce et m\u00e9lodieuse comme la musique de Rossini, dont les \u0153uvres m\u2019arrivent. Tout ce que le caprice d\u2019une femme peut inventer, je l\u2019obtiens. Mes d\u00e9sirs sont m\u00eame parfois surpass\u00e9s. Enfin je r\u00e8gne sur la mer, et j\u2019y suis ob\u00e9ie comme peut l\u2019\u00eatre une souveraine \u2013 Oh ! heureuse ! (\u2026) heureuse n\u2019est pas une mot qui puisse exprimer mon bonheur ? J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9vor\u00e9 mille existences. Ici je suis seule, ici je commande. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">H\u00e9l\u00e8ne a quitt\u00e9 l\u2019existence morne qu\u2019elle menait pour conna\u00eetre un ailleurs sentimental qui ne lui fait pas regretter sa famille, tout en la lib\u00e9rant de sa culpabilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre l'&nbsp;&raquo;enfant du devoir&nbsp;&raquo;. Victor d\u2019Aiglemont, pour une fois, mesure l\u2019\u00e9tendue de ce qui le s\u00e9pare de sa fille :&nbsp;<em>\u00ab Cette situation offrait une \u00e9tranget\u00e9 qui le surprenait, une sublimit\u00e9 de passion et de raisonnement qui confondait les id\u00e9es vulgaires. Les froides et \u00e9troites combinaisons de la soci\u00e9t\u00e9 mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit toutes ces choses, et comprit aussi que sa fille n\u2019abandonnerait jamais une vie si large, si f\u00e9conde en contrastes, remplie par un amour si vrai ; puis si elle avait une fois go\u00fbt\u00e9 le p\u00e9ril sans en \u00eatre effray\u00e9e, elle ne pouvait plus revenir aux petites sc\u00e8nes d\u2019un monde mesquin et born\u00e9. \u00bb<\/em>&nbsp;Le marquis quitte sa fille et meurt apr\u00e8s avoir rapport\u00e9 sa fortune en France. Mais l\u2019existence d\u2019H\u00e9l\u00e8ne est frapp\u00e9e par la fatalit\u00e9. Quelques mois apr\u00e8s, alors que Julie d\u2019Aiglemont descend dans les Pyr\u00e9n\u00e9es avec sa fille Mo\u00efna, elle retrouve soudain H\u00e9l\u00e8ne dans une auberge. Cette derni\u00e8re expire dans ses bras apr\u00e8s avoir r\u00e9chapp\u00e9 d\u2019un naufrage avec un seul enfant qui vient de mourir dans ses bras.<\/p>\n<p><strong>La vieillesse d\u2019une m\u00e8re coupable<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Julie d\u2019Aiglemont a plus de cinquante ans. Ses deux fils Abel et Gustave sont morts. Elle n\u2019est plus qu\u2019une m\u00e8re d\u00e9vor\u00e9e par l\u2019amour de sa fille g\u00e2t\u00e9e Mo\u00efna, devenue Madame de Saint-H\u00e9reen, \u00e0 qui elle a tout sacrifi\u00e9. Balzac se fait peintre attentif en d\u00e9crivant le visage de celle qui est maintenant une vieille femme :&nbsp;<em>\u00ab La physionomie des femmes ne commence qu\u2019\u00e0 trente ans. Jusques \u00e0 cet \u00e2ge, le peintre ne trouve dans leurs visages que du rose et du blanc, des sourires et des expressions qui r\u00e9p\u00e8tent une m\u00eame pens\u00e9e, pens\u00e9e de jeunesse et d\u2019amour, pens\u00e9e uniforme et sans profondeur ; mais , dans la vieillesse, tout chez la femme a parl\u00e9, les passions se sont incrust\u00e9es sur son visage : elle a \u00e9t\u00e9 amante, \u00e9pouse, m\u00e8re ; les expressions les plus violentes de la joie et de la douleur ont fini par grimer, torturer ses traits, par s\u2019y empreindre en mille rides, qui toutes ont un langage ; et une t\u00eate de femme devient alors sublime d\u2019horreur, belle de m\u00e9lancolie, ou magnifique de calme ; s\u2019il est permis de poursuivre cette \u00e9trange m\u00e9taphore, le lac dess\u00e9ch\u00e9 laisse voir alors les traces de tous les torrents qui l\u2019ont produit : une t\u00eate de vieille femme n\u2019appartient plus alors ni au monde qui, frivole, est effray\u00e9 d\u2019en apercevoir la destruction de toutes les id\u00e9es d\u2019\u00e9l\u00e9gance auxquelles il est habitu\u00e9, ni aux artistes vulgaires qui n\u2019y d\u00e9couvrent rien ; mais<\/em><em>aux vrais po\u00e8tes, \u00e0 ceux qui ont le sentiment d\u2019un beau ind\u00e9pendant de toutes les conventions sur lesquelles reposent tant de pr\u00e9jug\u00e9s en fait d\u2019art et de beaut\u00e9. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle prend conscience que sa fille coquette et vaine est en train de tomber amoureuse du fils de Charles de Vandenesse, qui n\u2019est autre que son demi-fr\u00e8re. Mais cela, la jeune fille l\u2019ignore. La m\u00e8re essaie de la mettre en garde mais elle meurt apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9e s\u00e8chement par Mo\u00efna, qui se repent de sa mauvaise conduite quand elle voit le cadavre de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si cet ouvrage n\u2019est certainement pas le meilleur Balzac, c\u2019est un de ses romans les plus psychologiques, voire psychanalytique. On sent qu\u2019il s\u2019est mis et remis \u00e0 l\u2019ouvrage longtemps et souvent dessus, ce que confirme la chronologie de l\u2019\u00e9laboration de ce projet qui lui tenait \u00e0 c\u0153ur (1828-1844).&nbsp;<em>La Femme de trente ans<\/em>&nbsp;est un livre d\u00e9cousu si on ne tient pas compte de l\u2019\u00e9laboration progressive de l\u2019ouvrage selon des chapitres qui \u00e9taient \u00e0 l\u2019origine des r\u00e9cits parus ind\u00e9pendamment dans&nbsp;<em>La Revue de Paris<\/em>, avec des h\u00e9ros aux noms diff\u00e9rents. C\u2019est au moment de l\u2019assemblage des&nbsp;<em>Sc\u00e8nes de la vie priv\u00e9e<\/em>&nbsp;en 1842, que Balzac l\u2019int\u00e8gre sous le titre&nbsp;<em>La Femme de trente ans<\/em>&nbsp;au sein de&nbsp;<em>La Com\u00e9die Humaine<\/em>, en r\u00e9unissant dans le tome IV cinq des six r\u00e9cits qu\u2019il unifie rapidement. Ceci explique beaucoup de transitions illogiques, des chronologies aberrantes et des transitions al\u00e9atoires. Par exemple, il se met \u00e0 parler \u00e0 la premi\u00e8re personne dans un chapitre, illogisme au sein du r\u00e9cit \u00e9crit &nbsp;principalement \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Il y a plusieurs r\u00e9p\u00e9titions de descriptions et des pens\u00e9es redites tombant dans un moralisme presque ennuyeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais notre Balzac savait o\u00f9 il emmenait le lecteur, en l\u2019avertissant lui-m\u00eame de l\u2019unit\u00e9 secr\u00e8te d\u2019inspiration au milieu des apparences disparates et fragmentaires de l\u2019\u0153uvre. Ce qu\u2019il a cherch\u00e9 avant tout \u00e0 d\u00e9crire&nbsp;<em>\u00ab ce n\u2019est pas une figure, c\u2019est une pens\u00e9e ! \u00bb<\/em>&nbsp;Ce fait explique le choix de traiter chaque chapitre comme des tranches de vie, en consid\u00e9rant l\u2019\u00e2ge de trente ans comme un&nbsp;<em>\u00ab sommet \u00bb<\/em>, comme le symbole de l\u2019\u00e2me de la femme dans l\u2019\u00e9quilibre \u00e9ternel du temps de cette \u00e2me : &nbsp;d\u2019abord la jeune femme, puis la jeune mari\u00e9e, puis la trentenaire, ensuite la femme de quarante ans, enfin la femme de cinquante ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le vaste mus\u00e9e de la litt\u00e9rature de ce cher auteur, les six chapitres de&nbsp;<em>La Femme de trente ans<\/em>&nbsp;ressemblent \u00e0 six tableaux vivants illustrant comme une fresque les grandes p\u00e9riodes du c\u0153ur de la vie d\u2019une femme :&nbsp;<em>\u00ab Plus la r\u00e9sistance a \u00e9t\u00e9 longue, plus puissante alors est la voix de l\u2019amour. Ici donc s\u2019arr\u00eate cette le\u00e7on ou plut\u00f4t cette \u00e9tude faite sur l\u2019\u00e9corch\u00e9, s\u2019il est permis d\u2019emprunter \u00e0 la peinture une de ses expressions les plus pittoresques : car cette histoire explique les dangers et le m\u00e9canisme de l\u2019amour plus qu\u2019elle ne le peint. \u00bb<\/em>&nbsp;Quelques en soient les inadvertances, ces pages m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre lues et relues, par les hommes, comme par les femmes.<\/p>\n<p>Diable, la sensibilit\u00e9 n\u2019a pas de sexe !<\/p>\n<p>G.L.S.G., le 2 janvier 2014<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Les jeunes filles se cr\u00e9ent souvent de nobles, de ravissantes images, des figures toutes id\u00e9ales, et se forgent des id\u00e9es chim\u00e9riques sur les hommes, sur les sentiments, sur le monde ; puis elles attribuent innocemment \u00e0 un caract\u00e8re les&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=1247\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1498,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4],"tags":[89,813,816,820,821,822,823,824,827,828,829,830,61,832,837,838,839,840],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/41bqlimkhxl-_sy445_1-1.jpg?fit=271%2C445&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-k7","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1247"}],"collection":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1247"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1247\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17109,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1247\/revisions\/17109"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1498"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1247"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1247"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1247"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}