{"id":117,"date":"2012-05-10T20:18:42","date_gmt":"2012-05-10T20:18:42","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.wordpress.com\/?p=117"},"modified":"2023-03-16T22:43:47","modified_gmt":"2023-03-16T22:43:47","slug":"lire-et-relire-chronique-n9-le-rivage-des-syrtes-de-julien-gracq-1951","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=117","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (1951)"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"608\" height=\"800\" src=\"https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/168336_1.jpg?resize=608%2C800\" alt=\"\" class=\"wp-image-14380\" srcset=\"https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/168336_1.jpg?w=608&amp;ssl=1 608w, https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/168336_1.jpg?resize=228%2C300&amp;ssl=1 228w, https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/168336_1.jpg?resize=560%2C737&amp;ssl=1 560w, https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/168336_1.jpg?resize=160%2C211&amp;ssl=1 160w\" sizes=\"(max-width: 608px) 100vw, 608px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em style=\"letter-spacing: 0.05em; line-height: 1.6875;\">&laquo;&nbsp;C&rsquo;\u00e9tait la plainte haute de l&rsquo;\u00eatre qui d\u00e9faille au bord du vide pur&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Une \u00e9vasion de jeunesse<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;<\/em><\/strong>Le titre du&nbsp;<em>Rivage des Syrtes<\/em>&nbsp;sonne \u00e0 la fois comme un refus c\u00e9l\u00e8bre du Prix Goncourt et \u00e0 la fois comme une myst\u00e9rieuse romance o\u00f9 l&rsquo;on ne sait ce qui est r\u00e9el et ce qui est fiction. Quel est ce rivage? Qui sont les Syrtes? Gracq (alias Louis Poirier, 1910-2007) plante son d\u00e9cor d\u00e8s les premiers mots, au discours direct:&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;J&rsquo;appartiens \u00e0 l&rsquo;une des plus vieilles familles d&rsquo;Orsenna.&nbsp;&raquo;<\/em>&nbsp;L&rsquo;on croit avoir affaire \u00e0 une biographie s\u00e9rieuse mais peu \u00e0 peu les limites entre le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9 deviennent poreuses. L&rsquo;on imagine que l&rsquo;action va se passer dans une ville de la Renaissance, mais le pass\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;un argument esth\u00e9tique dans l&rsquo;oeuvre qui se d\u00e9roule au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, dans une sorte d&rsquo;Italie revisit\u00e9e. L&rsquo;action remplit peu de pages. Julien Gracq pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9server les douze chapitres d&rsquo;\u00e9critures tr\u00e8s denses aux descriptions des paysages et des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me des h\u00e9ros de ce &laquo;&nbsp;roman d&rsquo;atmosph\u00e8re&nbsp;&raquo;.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;J&rsquo;appartiens \u00e0 l&rsquo;une des plus vieilles familles d&rsquo;Orsenna&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>&nbsp;Au moyen d&rsquo;une magnifique prose po\u00e9tique, Aldo le narrateur relate sa jeunesse \u00e0 partir du moment o\u00f9 il quitte la ville-fant\u00f4me d&rsquo;Orsenna pour \u00eatre envoy\u00e9 comme officier \u00e0 l&rsquo;Amiraut\u00e9 de la province des Syrtes. L&rsquo;on apprend que les Syrtes servent de fronti\u00e8re au gouvernement aristocratique&nbsp;<em>(&laquo;&nbsp;corps politique momifi\u00e9&nbsp;&raquo;)<\/em>&nbsp;d&rsquo;Orsenna. Ce royaume, o\u00f9 la Renaissance continue de broder ses brocards \u00e0 l&rsquo;ombre des palais bruissant d&rsquo;intrigues, v\u00e9g\u00e8te depuis 300 ans dans une guerre endormie contre le Farghestan. Orsenna m\u00e9prise les Syrtes comme un lieu mort, une sorte de banlieue fig\u00e9e dans son ennui. En effet, il s&rsquo;agit d&rsquo;une r\u00e9gion annexe, lointaine et d\u00e9sertique, anim\u00e9e par une mer sans navires et peupl\u00e9e de ruines s\u00e9culaires, la Mer des Syrtes. Mais c&rsquo;est justement ce qui intrigue et tente Aldo qui veut louvoyer vers d&rsquo;autres horizons que ceux de&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;l&rsquo;ennui sup\u00e9rieur&nbsp;&raquo;&nbsp;<\/em>de sa jeunesse dor\u00e9e, pour fuir la vacuit\u00e9 de son existence superficielle. On le suit sur la route qui le m\u00e8ne d&rsquo;Orsenna, qu&rsquo;il quitte sans regrets, vers le fameux rivage des Syrtes, route qui semble ne jamais se finir. On pense au&nbsp;<em>D\u00e9sert des Tartares<\/em>, de Dino Buzzati, avec les descriptions des steppes sablonneuses, ahurissantes de s\u00e9cheresses, comme un long trajet o\u00f9 chaque nouveau kilom\u00e8tre nous rend &nbsp;de plus en plus solitaire avec le h\u00e9ros. Ce voyage pr\u00e9sage la longue gradation qui caract\u00e9rise la r\u00e9v\u00e9lation parcimonieuse, jour apr\u00e8s jour, du myst\u00e8re des Syrtes: y aura-t-il \u00e0 nouveau une guerre contre le Farghestan ?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;La ville morte \u00e9tait devenue une jungle pav\u00e9e, un jardin suspendu de troncs sauvages, une gigantomachie d\u00e9cha\u00een\u00e9e de l&rsquo;arbre et de la pierre&nbsp;&raquo;\u00a0<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00a0Arriv\u00e9 dans le brouillard des Syrtes, Aldo rencontre le capitaine Marino\u00a0<em>(&laquo;&nbsp;L&rsquo;homme qui n&rsquo;a jamais su dire oui&nbsp;&raquo;)<\/em>\u00a0et ses officiers Fabrizio, Giovanni, Beppo \u00e0 l&rsquo;Amiraut\u00e9, o\u00f9\u00a0<em>&laquo;&nbsp;Le silence \u00e9tait celui d&rsquo;une \u00e9pave a abandonn\u00e9e&nbsp;&raquo;\u00a0<\/em>et o\u00f9 il dort dans des draps\u00a0<em>&laquo;&nbsp;\u00e0 la fade odeur moisie de suaire&nbsp;&raquo;.<\/em>\u00a0Son antipathie \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la citadelle solitaire et morne se transforme peu \u00e0 peu en un attachement ind\u00e9finissable. La ville correspond \u00e0 son temp\u00e9rament solitaire et r\u00eaveur. Il noue rapidement des liens d&rsquo;amiti\u00e9 avec ses coll\u00e8gues, et sp\u00e9cialement le commandant Marino qui l&rsquo;appr\u00e9cie avec pudeur et timidit\u00e9, car il retrouve sa propre jeunesse, comme en un miroir, dans celle d&rsquo;Aldo le m\u00e9ditatif et le curieux. Aldo explore les environs, libre et laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame dans cette r\u00e9gion d\u00e9serte o\u00f9 toutes les habitations semblent abandonn\u00e9es \u00e0 l&rsquo;image de la cit\u00e9 de Sagra, cette ville \u00e9teinte envahie de nature et aux balcons de marbre, que Gracq d\u00e9crit merveilleusement :\u00a0<em>&laquo;&nbsp;la ville morte \u00e9tait devenue une jungle pav\u00e9e, un jardin suspendu de troncs sauvages, une gigantomachie d\u00e9cha\u00een\u00e9e de l&rsquo;arbre et de la pierre&nbsp;&raquo;.<\/em>\u00a0Le temps s&rsquo;\u00e9coule, lentement, aux Syrtes. Une sorte de menace irrigue l&rsquo;air comme une subversion que l&rsquo;on pressent mais dont on ne sait qui elle atteint, ni quel paysage elle va d\u00e9grader subrepticement. Des rumeurs agitent les conversations et les esprits au sujet de l&rsquo;obscur Farghestan et du peuple de Rhages. La forteresse en ruine est reconstruite. On pressent un conflit sans savoir s&rsquo;il arrivera: &laquo;&nbsp;<em>Le coeur d\u00e9faille, comme avant l&rsquo;orage, quand il se l\u00e8ve un mauvais vent. Tu ne connais pas le d\u00e9sert quand il y monte une temp\u00eate de sable&#8230;&nbsp;&raquo;<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p>&laquo;&nbsp;<em>Ce pacte que la ville ne saurait d\u00e9noncer sans p\u00e9rir&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>&nbsp;Les personnages demeurent des \u00e9nigmes. Rien n&rsquo;est dit de leurs v\u00e9ritables sentiments : on les devine mais on ne peut les v\u00e9rifier. Quelques rides, sourires ou expressions de traits trahissent leurs inqui\u00e9tudes mais rien de plus ne permet de saisir leur profondeur. On se heurte \u00e0 leurs corps. Gracq a le g\u00e9nie de la description fouill\u00e9e, savante, ad\u00e9quate, tout en conservant le myst\u00e8re de ce qu&rsquo;il d\u00e9crit avec acuit\u00e9. Il ne fait pas de la vivisection comme un naturaliste. Au contraire, il prend l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment, le d\u00e9crit et en extrait l&rsquo;essence comme un fresquiste imprime \u00e0 jamais l&rsquo;essentiel des courbes d&rsquo;un visage dans un mur. Il n&rsquo;\u00e9crit pas une sc\u00e8ne comme il la voit mais comme il la sent ; il proc\u00e8de par sensations et non par dissections. On pourrait parler d'&nbsp;&raquo;\u00e9criture sensualiste&nbsp;&raquo;.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Chaque seconde para\u00eet durer un mois, cr\u00e9ant quelques noeuds d&rsquo;ennui dans des pages longues malgr\u00e9 elles, car elles&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;analysent l&rsquo;analyse de l&rsquo;analyse&nbsp;&raquo;,<\/em>&nbsp;si l&rsquo;on peut dire. Mais m\u00eame l&rsquo;ennui prend un sens dans la narration. Par exemple, dans la lecture (sans fin) de la lettre du Gouvernement d&rsquo;Orsenna \u00e0 Aldo, ou dans la derni\u00e8re entrevue avec le gouverneur Danielo, Gracq tient volontairement un discours compliqu\u00e9 pour d\u00e9crire la complexit\u00e9 de la politique faite en apparence d&rsquo;une vie publique calme&nbsp;<em>(&laquo;&nbsp;la v\u00e9rit\u00e9 cach\u00e9e&nbsp;&raquo;)<\/em>, mais dissimulant une vie priv\u00e9e temp\u00e9tueuse et faite de circonvolutions&nbsp;<em>(&laquo;&nbsp;ce pacte que la ville ne saurait d\u00e9noncer sans p\u00e9rir&nbsp;&raquo;).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong><em>L&rsquo;\u00e9nigme Vanessa<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;Je me remettais \u00e0 elle au milieu de ces solitudes comme \u00e0 une route dont on pressent qu&rsquo;elle conduit vers la mer&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>&nbsp;<\/em><\/strong>Une femme apparait en surgissant ponctuellement dans cet univers de ruines, d&rsquo;attentes et aupr\u00e8s de ces rivages us\u00e9s par d&rsquo;interminables vagues. La premi\u00e8re vision de Vanessa Aldobrandi c\u00e9l\u00e8re&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;reine du jardin&nbsp;&raquo;<\/em>&nbsp;de Gracq est un \u00e9cho des entrevues entre les deux amants aux relations troubles. Jeune femme d&rsquo;une grande famille, Aldo l&rsquo;avait connue \u00e0 Orsenna. Ils se retrouvent \u00e0 Maremma, la&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;Venise des Syrtes<\/em>&laquo;&nbsp;, o\u00f9 les Aldobrandi poss\u00e8dent un palais semi-abandonn\u00e9 investi par Vanessa, aussi aventuri\u00e8re qu&rsquo;Aldo. Elle vient et disparait dans sa vie en br\u00e8ves apparitions dont l&rsquo;intensit\u00e9 permet de comprendre davantage la liaison amoureuse qui les unit, comme lorsqu&rsquo;elle le surprend dans la&nbsp;<em>Chambre des Cartes<\/em>, riante et myst\u00e9rieuse :&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;Elle s&rsquo;\u00e9tablissait maintenant peu \u00e0 peu, \u00e0 mes yeux brouill\u00e9s par la surprise, avec la fixit\u00e9 parfaite, la qui\u00e9tude d&rsquo;une flamme de bougie \u00e9lev\u00e9e dans une chambre calme. (&#8230;) je me rassemblais en elle (&#8230;) Je me remettais \u00e0 elle au milieu de ces solitudes comme \u00e0 une route dont on pressent qu&rsquo;elle conduit vers la mer.&nbsp;&raquo;<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;Vanessa sous ma main reposait pr\u00e8s de moi comme l&rsquo;accroissement d&rsquo;une nuit plus lourde et plus close&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>&nbsp;Vanessa devient un \u00e9l\u00e9ment-cl\u00e9 de l&rsquo;intrigue qu&rsquo;elle noue et d\u00e9noue en guidant Aldo, tout en se heurtant avec lui aux murs du myst\u00e8re des Syrtes, comme une Ariane se perdrait avec Th\u00e9s\u00e9e dans le labyrinthe de l&rsquo;architecte D\u00e9dale. Elle accompagne Aldo qui est charg\u00e9 d&rsquo;observer et de surveiller ce qui s&rsquo;y trame et d&rsquo;en faire des rapports pour Orsenna, en notant au fur et \u00e0 mesure ses d\u00e9couvertes. On tourne les pages, guid\u00e9 par les superbes descriptions de leurs souvenirs communs : le bateau amarr\u00e9 sans immatriculation dans le port en ruine de Sagra, le volcan du T\u00e4ngri, la soir\u00e9e m\u00e9lancolique du palais Aldobrandi comme un bal de statues de sel, le voyage sur&nbsp;<em>Le Redoutable<\/em>, leur escapade fi\u00e9vreuse dans l&rsquo;\u00eele de Vezzano (Le chapitre le plus sublime. Un \u00e9blouissement de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 mon sens, comme une&nbsp;<em>Ile des Morts&nbsp;<\/em>de B\u00f6clin pour amants), les nuits au palais Aldobradi (<em>&laquo;&nbsp;Vanessa sous ma main reposait pr\u00e8s de moi comme l&rsquo;accroissement d&rsquo;une nuit plus lourde et plus close : ferm\u00e9e, plomb\u00e9e, aveugle sous mes paumes, elle \u00e9tait cette nuit o\u00f9 je n&rsquo;entrais pas, un ensevelissement vivace, une t\u00e9n\u00e8bre ardente et plus lointaine, et toute \u00e9toil\u00e9e de sa chevelure, une grande rose noire d\u00e9nou\u00e9e et offerte, et pourtant durement serr\u00e9e sur son coeur lourd. On e\u00fbt dit que ces nuits \u00e0 la douceur trop moite couvaient interminablement un orage qui ne voulait pas m\u00fbrir. &laquo;&nbsp;)&nbsp;<\/em>Vanessa aime et trahit malgr\u00e9 elle. Elle symbolise la femme qui a l&rsquo;intuition de l&rsquo;avenir des \u00eatres, comme une proph\u00e9tesse blas\u00e9e que plus rien n&rsquo;\u00e9tonne et qui ne peut lutter contre les d\u00e9cisions du destin :&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;&#8230;ainsi l&rsquo;aura qui cerne les hautes naissances historiques se lit-elle pour nous d&rsquo;abord dans les prunelles pr\u00e9destin\u00e9es des femmes. Je comprenais pourquoi maintenant Vanessa m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e comme un guide, et pourquoi, une fois entr\u00e9e dans son ombre, la partie claire de mon esprit m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 de si peu de prix : elle \u00e9tait du sexe qui p\u00e8se de tout son poids sur les portes de l&rsquo;angoisse, du sexe myst\u00e9rieusement docile et consentant d&rsquo;avance \u00e0 ce qui s&rsquo;annonce au del\u00e0 de la catastrophe de la nuit.&nbsp;&raquo;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>G\u00e9ographie po\u00e9tique d&rsquo;une dr\u00f4le de guerre<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;\u00c0 tous il est permis -dans certaines limites- de parler ; \u00e0 quelques-uns il est r\u00e9serv\u00e9 de savoir&nbsp;&raquo;<\/em>\u00a0<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;<em>Rivage des Syrtes<\/em>&nbsp;\u00e9voque en filigrane l&rsquo;atmosph\u00e8re fantomatique de la&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;dr\u00f4le de guerre&nbsp;&raquo;<\/em>(<em>Sitzkrieg<\/em>) qui pr\u00e9c\u00e9da le conflit de la Seconde Guerre Mondiale en 1939. C&rsquo;est un roman s\u00e9rieux, aux phases imposantes, o\u00f9 il semble que tous les mots portent des chapeaux de v\u00e9n\u00e9rables agr\u00e9g\u00e9s, au milieu desquels quelques muses farouches apporteraient le lyrisme de leurs cothurnes travaill\u00e9es de po\u00e9sie. Brillant g\u00e9ographe et enseignant en g\u00e9ographie, Julien Gracq \u00e9tonne par sa connaissance du vocabulaire technique et po\u00e9tique (technico-po\u00e9tique?) des terres, des isthmes, des montagnes, des vall\u00e9es, des promontoires. Les roches et la nature s&rsquo;interp\u00e9n\u00e8trent. Les \u00eeles deviennent des g\u00e9ants de pierre qui dorment dans l&rsquo;oc\u00e9an, les plages sont des langues de sable et les jet\u00e9es deviennent de grandes mains qui brassent la mer. Comme le roman tout entier, le h\u00e9ros Aldo est sans aucun humour. Il est d&rsquo;ailleurs peu attachant car trop sauvage voire bourru, mais son go\u00fbt de la libert\u00e9 et son esprit d&rsquo;ind\u00e9pendance lui donnent une consistance plus aimable. Le ton est solennel :&nbsp;<em>&laquo;&nbsp;\u00c0 tous il est permis -dans certaines limites- de parler;  \u00e0 quelques-uns il est r\u00e9serv\u00e9 de savoir.&nbsp;&raquo;<\/em>&nbsp;La narration est m\u00eame de plus en plus grave, jusqu&rsquo;aux morts du vieux Carlo et de Marino qui annoncent le cr\u00e9puscule d&rsquo;Orsenna et l&rsquo;in\u00e9luctable guerre dont nul ne prononce le nom mais que tous pressentent.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote\"><blockquote><p><em>&laquo;&nbsp;Rien n&rsquo;a chang\u00e9, et pourtant on dirait que l&rsquo;\u00e9clairage n&rsquo;est plus le m\u00eame&nbsp;&raquo;<\/em><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00a0<em>Le Rivage des Syrtes<\/em>\u00a0est aussi le roman du conflit tragique entre les g\u00e9n\u00e9rations : la jeunesse et l&rsquo;imp\u00e9tuosit\u00e9 d&rsquo;Aldo se heurtent \u00e0 la vieillesse r\u00e9sign\u00e9e de Marino. Leur dernier dialogue sera sans retour :\u00a0<em>&laquo;&nbsp;Il y a un temps pour se m\u00ealer des choses, et un temps pour laisser les choses aller. Ce qui est venu s&rsquo;est servi de moi, et maintenant me quitte (&#8230;)<\/em>.\u00a0<em>Il n&rsquo;y avait pas de place pour nous deux ici&nbsp;&raquo;.<\/em>\u00a0L&rsquo;homme d&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr et l&rsquo;homme sans exp\u00e9rience ne sont pas faits pour cohabiter ensemble sans que leurs oppositions n&rsquo;\u00e9clatent un jour. Le retour au foyer natal d&rsquo;Orsenna ram\u00e8ne Aldo en futur soldat d&rsquo;une guerre qu&rsquo;il a d\u00e9clench\u00e9e malgr\u00e9 lui. La ville antique drap\u00e9e dans ses fantasmes anciens se pr\u00e9pare au conflit comme une vieille dame \u00e0 demi \u00e9teinte qui croit que ses muscles la porteront encore longtemps. Il semble que tout est encore ancien et que tout se modifie :\u00a0<em>&laquo;&nbsp;Regarde bien autour de toi, puisque tu es pour quelques jours \u00e0 la ville. Rien n&rsquo;a chang\u00e9, et pourtant on dirait que l&rsquo;\u00e9clairage n&rsquo;est plus le m\u00eame.&nbsp;&raquo;\u00a0<\/em>Le p\u00e8re d&rsquo;Aldo et le vieux gouverneur Danielo en sont conscients, malgr\u00e9 la fin qui les guette. Il y a une nuance infime entre la prudence et l&rsquo;inertie. Le doge d&rsquo;Orsenna, quoique confin\u00e9 dans les strat\u00e9gies opaques de la Seigneurie, accordera \u00e0 Aldo le pouvoir de mener la guerre aux Syrtes, dans une conclusion certaine qui explique et r\u00e9sume le livre entier :\u00a0<em>&laquo;&nbsp;(&#8230;) et je savais pour quoi d\u00e9sormais le d\u00e9cor \u00e9tait plant\u00e9&nbsp;&raquo;.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A la fois rivage et horizon, on lit le chef d&rsquo;oeuvre de Julien Gracq, accoud\u00e9 sur un balcon creus\u00e9 dans les falaises des Syrtes. Le silence gr\u00e9sille dans la touffeur de l&rsquo;atmosph\u00e8re. Notre d\u00e9miurge litt\u00e9raire r\u00e9ussit \u00e0 donner vie aus substances inertes de ce royaume-fossile, en soulevant la mer des mots et en r\u00e9veillant les sens de la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>\u00a9GLSG<\/strong>, le jeudi 10 mai 2012<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&laquo;&nbsp;C&rsquo;\u00e9tait la plainte haute de l&rsquo;\u00eatre qui d\u00e9faille au bord du vide pur&nbsp;&raquo; Une \u00e9vasion de jeunesse &nbsp;Le titre du&nbsp;Rivage des Syrtes&nbsp;sonne \u00e0 la fois comme un refus c\u00e9l\u00e8bre du Prix Goncourt et \u00e0 la fois comme une myst\u00e9rieuse romance&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=117\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1872,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4],"tags":[1538,1539,1540,1536,87,88,1535,1537,1542,1543,1541],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2012\/05\/155126.jpg?fit=347%2C462&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-1T","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/117"}],"collection":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=117"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/117\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14386,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/117\/revisions\/14386"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1872"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=117"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=117"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=117"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}