{"id":10195,"date":"2019-10-30T22:33:53","date_gmt":"2019-10-30T22:33:53","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=10195"},"modified":"2024-06-03T23:08:28","modified_gmt":"2024-06-03T23:08:28","slug":"lire-et-relire-le-mystere-de-la-creation-artistique-de-stefan-zweig-1939","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=10195","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE Le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation artistique de Stefan Zweig (1939)"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_10197\" style=\"width: 815px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-10197\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-10197\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=805%2C453\" alt=\"\" width=\"805\" height=\"453\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=805%2C453&amp;ssl=1 805w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=300%2C169&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=768%2C432&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=560%2C315&amp;ssl=1 560w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?resize=160%2C90&amp;ssl=1 160w\" sizes=\"(max-width: 805px) 100vw, 805px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><p id=\"caption-attachment-10197\" class=\"wp-caption-text\"><strong>L&rsquo;\u00e9crivain Stefan Zweig (1881-1942)<\/strong><\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><em>&laquo;&nbsp;Il en va des moments de cr\u00e9ation comme des moments d\u2019amour\u00a0:\u00a0<\/em><\/strong><strong><em>chacun a son myst\u00e8re qui n\u2019a rien de commun avec celui des autres.&nbsp;&raquo;<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1939, l\u2019\u00e9crivain Stefan Zweig donne une conf\u00e9rence \u00e0 New York intitul\u00e9e <em>Le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation artistique<\/em>, dans laquelle il m\u00e8ne une enqu\u00eate sur la gen\u00e8se de l\u2019oeuvre d\u2019art (<strong>1<\/strong>). Cette superbe conf\u00e9rence est r\u00e9\u00e9dit\u00e9e en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions Pagine d\u2019Arte, traduite par Dominique Tassel, pr\u00e9fac\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Isabelle Hausser. Quelques illustrations accompagnent le texte, dont l\u2019eau-forte du<em> Faust<\/em> de Rembrandt. On ne peut qu\u2019\u00eatre entra\u00een\u00e9 dans les pages sensibles de Zweig et d\u00e9vorer ce texte court dans lequel brillent des lumi\u00e8res de r\u00e9flexion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mettre d\u2019urgence entre toutes les mains\u00a0!<\/p>\n<p><strong>L\u2019acte divin de la cr\u00e9ation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Zweig s\u2019interroge sur le myst\u00e8re de l\u2019enfantement de l&rsquo;\u0153uvre\u00a0d\u2019art. Avec respect, il s\u2019incline devant elle car elle porte quelque chose de surnaturel et de divin, ce <strong>&laquo;&nbsp;miracle que quelque chose na\u00eet de rien et d\u00e9fie n\u00e9anmoins le temps&nbsp;&raquo;.<\/strong> Il s\u2019interroge d\u00e8s lors sur le fait que parmi tant d\u2019\u0153uvres d\u2019art cr\u00e9\u00e9es (livres, peintures, etc.) il en existe quelques unes qui traversent le temps gr\u00e2ce \u00e0 leur immortalit\u00e9. En effet, qu\u2019est-ce qui diff\u00e9rencie l\u2019\u0153uvre d\u2019un Mozart d\u2019un autre auteur moins connu ?\u00a0<strong>&laquo;&nbsp;Voil\u00e0 un homme fait comme tous les autres, qui dort dans un lit, mange \u00e0 une table, est habill\u00e9 comme vous et moi, comme nous le sommes tous (&#8230;) Et puis soudain, cet homme r\u00e9ussit quelque chose qu\u2019aucun de nous ne peut faire. Il a bris\u00e9 la loi qui nous tient captifs, nous les hommes, il a vaincu le temps, car tandis que nous autres mourons et passons sans laisser de trace, quelque chose de lui se perp\u00e9tue \u00e0 jamais. Et pourquoi\u00a0?&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et la r\u00e9ponse est la suivante\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;Tout simplement parce qu\u2019il a accompli cet acte divin de la cr\u00e9ation, par lequel une chose na\u00eet de rien, une chose durable na\u00eet de choses \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Parce que son apparition permet que se manifeste le secret le plus profond de notre monde\u00a0: le secret de la cr\u00e9ation.&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Mais ensuite, Zweig s\u2019interroge sur l&rsquo;essence m\u00eame de l\u2019\u0153uvre : <strong>&laquo;&nbsp;Comment lui parmi des milliers d\u2019autres, \u00e0 partir du m\u00eame mat\u00e9riau que nous avons tous \u00e0 notre disposition\u00a0: la langue, la couleur ou le son, comment s\u2019y est-il pris pour cr\u00e9er son oeuvre d\u2019art\u00a0? Quelle est la force myst\u00e9rieuse qui l\u2019en a rendu capable\u00a0? Comment le v\u00e9ritable artiste cr\u00e9e-t-il\u00a0? Comment ce miracle peut-il se produire\u00a0?&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Bien plus\u00a0: &laquo;&nbsp;<strong>Comment un homme seul a-t-il pu cr\u00e9er cette chose qui d\u00e9passe l\u2019homme\u00a0?&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Zweig ose m\u00eame \u00e9crire que\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;Celui qui passe devant de grandes oeuvres d\u2019art sans s\u2019\u00eatre pos\u00e9 cette question, celui-l\u00e0 qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9mu par ce myst\u00e8re, que celui-l\u00e0 n\u2019a jamais eu de rapport avec l\u2019art et n\u2019en aura jamais.&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le secret de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00eatre humain, boulevers\u00e9 est enclin \u00e0 chercher \u00e0 \u00e9claircir le myst\u00e8re qu\u2019il pressent ou qu\u2019il ressent. Mais est-il possible de saisir le moment o\u00f9 l\u2019artiste cr\u00e9e\u00a0?<strong>\u00a0&laquo;&nbsp;Pouvons-nous \u00e9pier le processus qui donne naissance \u00e0 une v\u00e9ritable \u0153uvre d\u2019art\u00a0?&nbsp;&raquo;\u00a0<\/strong>La r\u00e9ponse est non, selon Zweig. Pour lui, la conception est un d\u00e9veloppement\u00a0int\u00e9rieur dont l\u2019artiste n\u2019a souvent pas conscience lui-m\u00eame. Il ne se voit pas cr\u00e9er, tout absorb\u00e9 par sa t\u00e2che. Il est impossible d\u2019en surprendre le secret\u00a0:<strong>\u00a0&laquo;&nbsp;Je fais une distinction nette\u00a0: nous sommes incapables d\u2019expliquer le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation en soi, de m\u00eame que nous sommes incapables de repr\u00e9senter en soi les notions d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, de gravit\u00e9 ou de magn\u00e9tisme. Nous pouvons constater quelques lois fondamentales, sous l\u2019emprise desquelles ces ph\u00e9nom\u00e8nes se reproduisent.&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Il s\u2019agit donc d\u2019une sph\u00e8re inaccessible dont on ne peut parler qu\u2019avec prudence.<\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-10198 alignright\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Le_mystere_de_la_creation_artistique.jpg?resize=400%2C807\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"807\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Le_mystere_de_la_creation_artistique.jpg?w=400&amp;ssl=1 400w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Le_mystere_de_la_creation_artistique.jpg?resize=149%2C300&amp;ssl=1 149w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Le_mystere_de_la_creation_artistique.jpg?resize=160%2C323&amp;ssl=1 160w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" data-recalc-dims=\"1\" \/>Une difficile investigation <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout en ayant conscience de l\u2019aspect d\u00e9plaisant de cette id\u00e9e, Zweig tente d\u2019approcher ce myst\u00e8re en usant de la m\u00e9thode de la criminologie. Cela semble \u00e9trange au lecteur mais finalement on comprend l\u2019analogie entre la gen\u00e8se d\u2019un acte condamnable et celle d\u2019un acte cr\u00e9atif, tous deux naissant dans l\u2019ombre, \u00e0 l\u2019abri du regard. Il pr\u00e9cise qu\u2019il veut <strong>&laquo;&nbsp;\u00e9claircir quelque chose de cach\u00e9, reconstruire un \u00e9v\u00e8nement, dont nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 les t\u00e9moins directs.&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Cette id\u00e9e absurde en apparence mais d\u00e9fendue par Zweig ne peut qu\u2019int\u00e9resser le lecteur. Selon lui, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne remarquable\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;Il se trouve que les cr\u00e9ateurs, \u00e9crivains, musiciens ou peintres, se comportent exactement comme des criminels endurcis et ne donnent jamais la moindre pr\u00e9cision sur ce moment le plus intime de leur cr\u00e9ation.&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que tant d\u2019\u00e9crivains publient leurs confessions, que tant de po\u00e8tes narrent leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2me, Zweig souligne que tous sont n\u00e9anmoins tr\u00e8s avares au sujet de la gen\u00e8se de leur oeuvre, sur la fameuse &laquo;&nbsp;minute d\u2019inspiration&nbsp;&raquo;. Pourquoi\u00a0? Car, selon Zweig, ils sont hors d\u2019eux-m\u00eames, ils n\u2019ont pas conscience de leur \u00e9tat\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;La raison en est tout simplement qu\u2019\u00e0 ces moments-l\u00e0, ceux du processus cr\u00e9ateur, ils ne sont pas pr\u00e9sents avec leur conscience. Ils ne peuvent pas s\u2019\u00e9pier eux-m\u00eames, psychologiquement parlant, au cours de la cr\u00e9ation proprement dite, pas plus qu\u2019ils ne peuvent jeter un coup d&rsquo;\u0153il\u00a0par-dessus l\u2019\u00e9paule pour se regarder \u00e9crire.&nbsp;&raquo;\u00a0<\/strong>Comme le criminel qui a agit avec passion, le cr\u00e9ateur d\u00e9clare\u00a0:<strong>\u00a0&laquo;&nbsp;Je ne sais pas pourquoi j\u2019ai fait cela, je ne sais plus comment je l\u2019ai fait. J\u2019\u00e9tais submerg\u00e9, je n\u2019avais pas tous mes esprits.&nbsp;&raquo;\u00a0<\/strong>\u00c9tonnante comparaison non d\u00e9nu\u00e9e de sens\u00a0! Zweig va m\u00eame parler paradoxalement de <em>non-pr\u00e9sence<\/em> de l\u2019artiste \u00e0 son oeuvre\u00a0:<strong> &laquo;&nbsp;En r\u00e9alit\u00e9, si l\u2019artiste peut produire, cela ne lui est possible que dans un certain \u00e9loignement de lui-m\u00eame, dans un \u00e9tat d\u2019extase \u2013 le mot grec <em>extasis<\/em> ne signifiant rien d\u2019autre, si on le traduit, qu\u2019\u00eatre <em>en dehors de soi-m\u00eame<\/em>&laquo;&nbsp;. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Une totale concentration int\u00e9rieure <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019artiste est donc hors de lui-m\u00eame mais dans son propre monde \u00e0 lui, dans son oeuvre, dans ses m\u00e9lodies, dans ses compositions, dans ses personnages. Pour illustrer cet \u00e9tat unique de concentration, Zweig prend l\u2019exemple d\u2019Archim\u00e8de surpris dans son jardin par les ennemis lors de la conqu\u00eate de Syracuse. Le savant est en train de dessiner des figures g\u00e9om\u00e9triques avec son b\u00e2ton dans le sable. Quand un soldat s\u2019approche, il lui d\u00e9clare\u00a0: \u00a0&laquo;&nbsp;Ne d\u00e9range pas mes cercles\u00a0!&nbsp;&raquo; Il p\u00e9rira apr\u00e8s ses derni\u00e8res paroles. \u00a0Zweig \u00e9voque ensuite Balzac, plong\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture de son roman qui re\u00e7oit un ami en ayant les larmes aux yeux\u00a0: &laquo;&nbsp;Rendez-vous compte, la duchesse de Langeais vient de mourir\u00a0!&nbsp;&raquo; Le visiteur ne conna\u00eet pas cette duchesse qui n\u2019existe pas. En r\u00e9alit\u00e9, Balzac est tellement concentr\u00e9 dans son oeuvre, qu\u2019il est habit\u00e9 par son h\u00e9ro\u00efne\u00a0: &laquo;&nbsp;<strong>Un extraordinaire \u00e9tat de totale concentration int\u00e9rieure doit accompagner l\u2019acte cr\u00e9ateur. Quand il cr\u00e9e, le v\u00e9ritable artiste est immerg\u00e9 dans sa cr\u00e9ation comme l\u2019homme pieux dans sa pri\u00e8re ou le r\u00eaveur dans son r\u00eave. Il en r\u00e9sulte n\u00e9cessairement que n\u2019ayant de regard qu\u2019orient\u00e9 vers l\u2019int\u00e9rieur, il n\u2019a aucune perception pr\u00e9cise du monde ext\u00e9rieur et de lui-m\u00eame. Aussi les artistes, les po\u00e8tes, les peintres, les musiciens en train de cr\u00e9er ne savent-ils pas observer eux-m\u00eames comment ils cr\u00e9ent, et ils sont encore moins capables de nous l\u2019expliquer ensuite.&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le sens de l\u2019inspiration<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cr\u00e9ation est un processus immat\u00e9riel, un acte invisible, li\u00e9 \u00e0 l\u2019inspiration (<em>inspiratio<\/em>, souffle) mais qui est appel\u00e9 \u00e0 \u00eatre traduit de fa\u00e7on mat\u00e9rielle. Il doit passer de l\u2019esprit au sens, de la vision \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;Pour quitter l\u2019\u00e2me de l\u2019artiste et entrer dans notre vie, l\u2019inspiration doit donc \u00e0 chaque fois rev\u00eatir une forme terrestre, permettant une perception optique ou acoustique. Elle doit obligatoirement \u00eatre transmise par un moyen mat\u00e9riel. M\u00eame le po\u00e8me le plus sublime doit, pour nous parvenir, \u00eatre d\u2019abord fix\u00e9 avec un \u00e9l\u00e9ment mat\u00e9riel, doit \u00eatre \u00e9crit \u00e0 l\u2019encre ou au crayon sur un support mat\u00e9riel qui est le papier, un tableau doit \u00eatre peint sur une toile avec des couleurs, une sculpture doit prendre figure dans le bois ou dans la pierre.&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0C\u2019est pourquoi les brouillons, les \u00e9bauches, les dessins pr\u00e9paratoires sont comme des empreintes digitales pr\u00e9cieuses, des t\u00e9moins de l\u2019\u00e9laboration de l\u2019oeuvre qui permettent de nous approcher du myst\u00e8re de la cr\u00e9ation. Et encore&#8230;beaucoup n\u2019ont laiss\u00e9 aucune trace\u00a0! Comme Zweig le remarque, nous n\u2019avons pas une page d\u2019Hom\u00e8re, pas une ligne de la Bible dans sa version d\u2019origine, rien de Platon, de Socrate ou de Bouddha. Nous n\u2019avons pas d&rsquo;\u0153uvre originale\u00a0de Zeuxis ni d\u2019Apelle, ni de Chaucer, ni de Shakespeare, ni de Dante, ni de Moli\u00e8re, ni de Cervantes ou de Confucius.\u00a0Alors que d\u2019autres g\u00e9nies de l\u2019humanit\u00e9 ont laiss\u00e9 beaucoup de traces comme Beethoven Shelley, Rousseau, Voltaire, Bach, Michel Ange, Walt Whitman, Edgar Allan Poe. D&rsquo;autre part, l\u2019observation de leurs manuscrits r\u00e9v\u00e8le leurs divergences. Certains \u00e9crivent comme sous l\u2019inspiration, sans aucune rature, d\u2019autres barrent, reprennent leur texte, peinent et avancent laborieusement \u00e0 travers mille g\u00e9missements\u00a0: <strong>&laquo;&nbsp;Mozart joue en quelque sorte avec l\u2019art comme le vent avec les feuilles, Beethoven lutte avec lui comme Hercule avec l\u2019Hydre \u00e0 mille t\u00eates.&nbsp;&raquo; (2)<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-10200 alignleft\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/8bb4226cf9db9f9e2a400e6cdf889f16.jpg?resize=300%2C513\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"513\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/8bb4226cf9db9f9e2a400e6cdf889f16.jpg?w=300&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/8bb4226cf9db9f9e2a400e6cdf889f16.jpg?resize=175%2C300&amp;ssl=1 175w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/8bb4226cf9db9f9e2a400e6cdf889f16.jpg?resize=160%2C274&amp;ssl=1 160w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/p>\n<p><strong>La cr\u00e9ation, une tension entre deux p\u00f4les<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui se passe dans la cr\u00e9ation artistique serait une perp\u00e9tuelle tension entre deux p\u00f4les, ce que Zweig appelle une <em>d\u00e9charge cr\u00e9atrice<\/em>. Une certaine dualit\u00e9 \u00e9treint l\u2019\u00e2me du cr\u00e9ateur comme la nature m\u00e9lange le masculin et le f\u00e9minin pour engendrer un \u00eatre nouveau (par exemple conscient\/inconscient, inspiration\/ technique, ivresse\/froideur.) Il y a donc une transformation de l\u2019inspiration qui demande un effort parfois surhumain et une vigilance constante. L\u2019\u0153uvre na\u00eet dans un accouchement difficile. Il ne suffit pas qu\u2019elle soit r\u00eav\u00e9e pour exister mais la faire exister co\u00fbte que co\u00fbte apr\u00e8s l\u2019avoir r\u00eav\u00e9e, comme il le r\u00e9sume\u00a0:<strong>\u00a0&laquo;&nbsp;Produire, pour l\u2019artiste, signifie toujours r\u00e9aliser, faire passer de l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur une vision int\u00e9rieure, une image onirique que son esprit a vue dans une forme parfaite, la porter dans notre monde en recourant \u00e0 ce mat\u00e9riau r\u00e9tif qu\u2019est la langue, la couleur ou le son. L\u2019artiste commence par r\u00eaver sa vision, celle-ci est une repr\u00e9sentation \u00e0 laquelle il s\u2019attache ensuite pour l\u2019arracher en quelque sorte \u00e0 l\u2019invisible et la faire descendre sur terre. Au r\u00eave int\u00e9rieur doit succ\u00e9der la vigilance int\u00e9rieure, et dans un certain sens l\u2019artiste doit utiliser la vieille technique des guerriers perses, qui \u00e9laboraient leur plan de bataille le soir, en buvant et en s\u2019enivrant, mais le r\u00e9visaient le lendemain matin avec la t\u00eate froide.&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Personnalit\u00e9 et cr\u00e9ation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette affaire, il n\u2019y a rien sans travail et chaque artiste a sa propre autonomie, selon son caract\u00e8re. Zweig analyse, \u00e0 travers un passage tr\u00e8s juste, la vari\u00e9t\u00e9 des situations qui conduisent un artiste \u00e0 cr\u00e9er\u00a0: &laquo;&nbsp;<strong>Chacun cr\u00e9e dans des conditions diff\u00e9rentes\u00a0: c\u2019est le matin que celui-ci a le sentiment que son cerveau est le plus clair, alors que tel autre ne commence pas avant la nuit, l\u2019un est oblig\u00e9 de se faire stimuler par des excitants ext\u00e9rieurs tels l\u2019alcool ou un environnement luxueux pour acc\u00e9der \u00e0 une v\u00e9ritable ivresse de cr\u00e9ation, alors que les autres doivent affaiblir leur lucidit\u00e9 avec du brome ou bien consommer de l\u2019opium ou de la nicotine pour cr\u00e9er l\u2019\u00e9tat de torpeur qui fait surgir les r\u00eaves. Voyez celui-ci qui a besoin de la plus grande tranquillit\u00e9 pour rassembler ses id\u00e9es, alors que cet autre ne peut se concentrer int\u00e9rieurement que dans les tavernes et les caf\u00e9s, immerg\u00e9 dans le vacarme des rires et des bavardages \u2013 chaque cr\u00e9ateur a donc ses caract\u00e9ristiques, son processus particulier qui lui appartient en propre et ne ressemble \u00e0 nul autre, et il en va des moments de cr\u00e9ation comme des moments d\u2019amour\u00a0: chacun a son myst\u00e8re qui n\u2019a rien de commun avec celui des autres.&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Zweig poursuit m\u00eame en affirmant que l\u2019on ne conna\u00eet pas quelqu\u2019un si l\u2019on ne l\u2019a pas vu travailler. Il faut p\u00e9n\u00e9trer le<em> faire<\/em> d\u2019un artiste pour comprendre son oeuvre. \u00c0 ceux qui lui reprocheraient de vouloir lever un voile sur ce qui devrait justement rester secret et myst\u00e9rieux (laissons en paix l\u2019artiste dans son atelier sans vouloir tout expliquer\u00a0!) il r\u00e9pond\u00a0avec cette \u00e9l\u00e9gante pirouette : &laquo;&nbsp;<strong>L\u2019\u0153uvre\u00a0d\u2019art ne se livre pas \u00e0 chacun au premier regard, elle est comme une femme et veut d\u2019abord qu\u2019on lui fasse la cour avant d\u2019\u00eatre aim\u00e9e.&nbsp;&raquo;<\/strong>\u00a0Pour Zweig, plus on conna\u00eet le contexte de cr\u00e9ation d\u2019une \u0153uvre plus on peut l\u2019appr\u00e9cier, la comprendre et la ressentir, ce qu\u2019il nomme\u00a0<em>connivence<\/em>\u00a0: &laquo;&nbsp;<strong>Dans ces moments o\u00f9 notre sensibilit\u00e9 reconstitue ses tourments, son impatience, ses efforts et l\u2019extase de l\u2019ach\u00e8vement, nous partageons tous ces sentiments avec lui. Nous avons cr\u00e9\u00e9 avec lui et cette connivence de la sensibilit\u00e9 nous permet de revivre la naissance de l\u2019oeuvre d\u2019art.&nbsp;&raquo;<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, le texte de Zweig fait partie de ces ouvrages courts dont on voudrait souligner chaque phrase tant ses propos sont pertinents. Il a l\u2019art de poser des mots justes sur des id\u00e9es pressenties par le lecteur en synth\u00e9tisant parfaitement sa pens\u00e9e. \u00c9tant lui-m\u00eame un grand homme d\u2019esprit, il savait bien que le laboratoire int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9crivain est le lieu d\u2019une des plus puissantes alchimies du monde. \u00a0Lui aussi traverse le temps, devenant \u00e0 son tour un\u00a0ma\u00eetre du grand-\u0153uvre litt\u00e9raire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a9GLSG le 30 octobre 2019\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>(<strong>1<\/strong>) Titre original <em>Das Geheimnis des k\u00fcnstlerischen Schaffens<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #ff0000;\">(2) Note : L\u2019analyse de Zweig de la cr\u00e9ation de <em>La Marseillaise<\/em> semble, en revanche, sujette \u00e0 caution\u00a0: Zweig fait probablement une erreur lorsqu\u2019il cite la Deuxi\u00e8me R\u00e9publique alors qu\u2019il s\u2019agit de la Premi\u00e8re R\u00e9publique. Quant \u00e0 l\u2019inspiration fulgurante de Rouget de Lisle, admir\u00e9e et d\u00e9crite par Zweig qui le qualifie de &laquo;&nbsp;g\u00e9nie de l\u2019heure&nbsp;&raquo;, elle est tr\u00e8s contestable de nos jours. Rouget de Lisle aurait tr\u00e8s certainement plagi\u00e9 une<a style=\"color: #ff0000;\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=zxc_wpcPFlQ&amp;frags=pl%2Cwn\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00a0variation en do majeur pour violon <\/a>cr\u00e9\u00e9e en 1781 par l&rsquo;italien Giovanni Battista Viotti (1755-1824) pour Louis XVI, ce qui expliquerait que l\u2019air soit n\u00e9 en une nuit&#8230;<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&laquo;&nbsp;Il en va des moments de cr\u00e9ation comme des moments d\u2019amour\u00a0:\u00a0chacun a son myst\u00e8re qui n\u2019a rien de commun avec celui des autres.&nbsp;&raquo; En 1939, l\u2019\u00e9crivain Stefan Zweig donne une conf\u00e9rence \u00e0 New York intitul\u00e9e Le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=10195\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":10197,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4,5220],"tags":[5780,5799,5788,165,1891,89,5809,1606,863,1903,56,5791,374,1869,184,5783,5802,131,5801,439,5777,5789,5779,5808,5785,3501,4707,415,5786,5787,3541,5805,447,5803,491,377,2025,186,5776,3217,3811,5774,5796,5804,2629,5784,3921,2180,5423,3306,3938,2132,834,5775,3817,1521,3174,5792,5782,1736,36,5781,5778,3171,5797,506,1257,1978,2016,5793,5790,5800,5794,5807,5806,5795,5798],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/PHOf488ea40-c4a8-11e3-bd7f-65f2c94c5246-805x453.jpg?fit=805%2C453&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-2Er","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10195"}],"collection":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10195"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10195\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15678,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10195\/revisions\/15678"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/10197"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10195"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10195"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10195"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}