La Sagrada Familia, basilique de la candeur

Comme grande dut être la foi d’Antoni Gaudi quand il construisit la Sagrada Familia, étrange et éblouissante basilique témoin du modernisme catalan à Barcelone. Initiée à la fin du XIXe siècle par l’architecte Francisco de Paula del Villar dans un style néogothique, l’église est alors conçue pour être un temple expiatoire de la Sainte Famille. Le chantier est repris en main par Gaudi en 1882 qui remodèle totalement le projet en donnant l’impulsion créatrice du style novateur qui la caractérise. La construction n’est financée que par l’aumône et les dons des fidèles et rencontre de nombreux contretemps. Gaudi s’entoure de plusieurs corps de métiers dont les sculpteurs Carles Mani et Llorenc Matamala I Pinol qui participeront à la façade de la Nativité. De son vivant Gaudi effectue le chœur, la tour San Barnabé et la façade de la Nativité. Il y consacre toute la fin de sa vie et meurt en laissant la basilique inachevée mais le chantier de cet immense palais sacré se poursuit ensuite et dure encore aujourd’hui avec des architectes qui cherchent à rester fidèles au génie de Gaudi.  Cet édifice surnommé la « cathédrale des pauvres » est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. 

Gaudi a voulu résumer l’histoire du Salut en faisant appel aux nombreux symboles des cathédrales et en les rendant accessibles à tous.  L’église est dédiée à La Sainte Famille car c’est au cœur de la famille que s’épanouit et grandit l’être humain et c’est dans une famille humaine que Dieu a voulu que son Fils s’incarne. L’extérieur comme l’intérieur s’adressent à l’imaginaire et à la mémoire innocente. Rien n’est vraiment adulte ici ! La tendresse du petit enfant du portail de la Nativité ouvre le chemin et trace dans l’âme une aube éternellement jeune autour des trois portes de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Les portes de bronze en forme de feuilles de lierre peuplées de petits animaux et d’insectes donnent l’impression d’entrer dans un paradis qui n’aurait jamais été perdu. La nature flamboyante qui enveloppe cette façade en concrétions de pierre étreint l’être et le domine tout entier : l’arbre de vie, le règne animal, le règne végétal, les saints, les anges et les archanges musiciens s’accordent tous ensemble autour de l’humilité du Dieu de la crèche. 

Cette basilique qui semble toujours jeune phosphore en son cœur comme un grand jouet qui clignoterait selon les rayons du soleil. L’architecte, qui est aussi coloriste, nous fait entrer dans une lanterne magique, ou plutôt mystique, comme un prestidigitateur. On y retrouve les couleurs et les formes, primaires, pures et vraies : le bleu, le rouge, le jaune, le soleil et les étoiles, le lion, le taureau, l’aigle et l’ange des évangélistes. Ce joyau de pierre claire taillé comme un crayon vers le ciel rayonne d’une forme d’innocence. À l’intérieur, il n’y a pas d’ombre (sinon colorée) ni de couleur noire…ou si peu. Les vitraux rappellent l’aspect des billes translucides que l’on regarde à la lumière. Le vocabulaire architectural s’imprègne du vocabulaire de l’enfance. Les colonnes, les arcs et les escaliers semblent comme des jeux de cubes s’emboîtant maladroitement et devenant harmonieux comme par enchantement grâce à la géométrie de la forêt de piliers, aux arcs en chaînettes et aux voûtes hyperboloïdes. Les écritures rappellent des rébus et des devinettes faciles. Une fois que l’on est entré dans cette église qui a l’avant-goût de la Cité céleste, il est difficile d’en ressortir. Ici, il n’y a aucune ligne droite, tout n’est que courbe souriante comme une bulle de verre et de pierre qui domine le cœur de toute sa splendeur métaphysique. 

Comme l’eau et le pain, nous avons tant besoin de sacré pour hisser nos âmes vers les hauteurs ! Les basiliques et les cathédrales sont là pour nous inviter à lever les yeux vers le ciel. C’est la leçon gigantesque de la Sagrada que d’oser nous ramener à la candeur émerveillée de l’enfance nécessaire à l’acte de foi : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » (Luc 10,21-24). Déclaré Serviteur de Dieu par l’Église, la procédure de béatification de Gaudi a été lancée en 1998 par l’archevêque de Barcelone. Puisse-t-il nous apprendre à bâtir nos âmes comme il construisit son chef d’œuvre. 

©GLSG, article pour la rubrique Art et Foi in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°313, Nov-Déc 2022, pp.24-25.