
1890, huile sur toile, 212,5×123 cm ©Barcelone, Musée National d’Art de Catalogne
Peintre, poète, graveur, illustrateur, Alexandre de Riquer est une figure-clé du modernisme catalan. Il a laissé de nombreuses œuvres qui témoignent de l’effervescence stylistique due à l’éclectisme de la fin du XIXe siècle en Europe. Il a donné en 1891 au musée national d’Art de Catalogne à Barcelone son tableau Saint François prêchant aux oiseaux. Cette œuvre invite à entrer dans l’intimité du saint qui parlait aux oiseaux.
Saint François d’Assise (v.1181-1226) fait partie de ses saints qui ont une relation particulière avec les animaux par amour des créatures de Dieu, comme saint Philippe Néri aimait les chats, saint Antoine de Padoue prêchait aux poissons ou saint Martin de Porrès nourrissait souris, dindes et chats dans la même mangeoire et guérissait les chiens blessés. La prédication du Poverello d’Assise aux oiseaux a souvent inspiré les artistes comme les peintres Giotto, Gozzoli et surtout les musiciens en raison de la grande poésie sonore de la scène tels Franz Liszt ou Olivier Messiaen. Et qui ne serait pas fasciné par le charisme de cet homme s’adressant à une nuée d’oiseaux pour leur parler de la bonté de Dieu ? Un extrait de la vie de saint François d’Assise dans la Légende dorée (1261-1266) de Jacques de Voragine relate l’un de ces célèbres fioretti : « Une autre fois, rencontrant sur la route une troupe d’oiseaux, il les salua tendrement et leur dit : « Mes frères les oiseaux, vous avez bien des raisons de louer votre créateur, qui vous a revêtus de plumes, vous a donné des ailes pour voler, a fait pour vous la pureté de l’air, et gouverne votre vie sans vous en imposer le souci ! » Aussitôt les oiseaux commencèrent à tendre le cou vers lui, et l’écoutèrent avec grande attention. Et pas un seul ne s’envola avant qu’il eût achevé de parler. »

Formé aux Beaux-Arts de Toulouse, Alexandre de Riquer reste toute sa vie marqué par la culture française, le Symbolisme et les Préraphaélites mais aussi par l’Art Nouveau qui pénètre alors dans tous les ateliers en Europe. On trouve dans sa bibliothèque des ouvrages ou revues comme Art et Décoration, l’Art et l’Idée, L’Image et La Plume ainsi que des livres sur l’art japonais. Il conçoit des affiches, des ex-libris et des lettres ornées, faisant preuve d’une féconde inventivité. Le style de Riquer a été parfois qualifié de « mystico-symbolique », ce qui décrit bien sa façon de transfigurer la nature et le réel dans ses peintures traitant souvent de sujets sacrés ou de paysages idéalisés dans lesquels la lumière occupe une place évocatrice.

Dans cette peinture dominée par les tons naturels comme le vert et le brun, saint François d’Assise, assis sur un rocher, pieds nus, parle aux oiseaux. Présenté de profil, il est barbu, souriant et vêtu de la bure franciscaine qui symbolise la rupture évangélique et sociale par amour pour « Dame Pauvreté ». Un nimbe lumineux irradie autour de son visage laissant voir en transparence quelques oiseaux qui lui tiennent compagnie comme des amis. L’un d’entre eux est même posé sur la pointe de son capuchon baissé, non sans humour !

L’œuvre de Riquer bruisse de sons lorsque l’on observe le nombre incalculable de volatiles qui surgissent avec légèreté et en multitude sur toute la toile : colombes, hirondelles, pigeons, moineaux, martin-pêcheur, grives, chardonnerets, rouge-gorge, etc. au point que l’on ne distingue plus si le bosquet du paysage est fait de feuillages ou d’ailes d’oiseaux ! Une analyse attentive de chacun permettrait certainement d’identifier un grand nombre d’espèces d’un point de vue ornithologique. Dans le paysage l’on aperçoit un prunus avec ses fleurs roses, du lierre volubile, les épines des chardons des champs se mêlant à la douceur des carottes sauvages. Les buissons denses se dégagent dans une perspective radieuse qui annonce l’arrivée d’oiseaux plus lointains attirés par les paroles du saint. Nature animale, nature botanique et nature humaine sont ici représentés en harmonie comme en une symbiose divine, une sorte de paradis retrouvé malgré la menace des chardons.

illustration d’Hector Giacomelli, Paris, 1886, H. Launette & Cie éditeurs ©Gallica
Riquer a effectué plusieurs œuvres sur le thème des oiseaux. On devine que ce sujet lui plaît et lui donne l’occasion de peindre ce fascinant règne animal. On sait qu’il offre à sa femme Dolores Palau en 1887 le livre Nos Oiseaux du poète André Theuriet (1833-1907), publié en 1886, et richement illustré par Hector Giacomelli (1822-1904). Aurait-il été influencé par cet ouvrage pour concevoir ce tableau ? On ne peut que constater des similarités passionnantes entre les dessins de Giacomelli et l’esprit de la peinture de Riquer. Intitulé « Symphonie », le poème liminaire de l’ouvrage n’aurait probablement pas déplu à saint François qui voyait dans toute créature l’exquise empreinte d’un Dieu-Poète :
Hôtes des bois et de la plaine,
Vous qui chantez à perdre haleine
Dans la futaie et sur les eaux ;
Merles noirs et loriots-jaunes,
Pinsons, tarins amis des aunes,
Linots, fauvettes des roseaux,
Grives, légères alouettes,
Et vous, rossignols, ô poètes,
Salut ! peuple heureux des oiseaux !

©GLSG, article pour la rubrique Art et Foi in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon – Avril/Mai/Juin, 2025, n°323, pp.20-21
