{"id":445,"date":"2013-07-16T22:39:38","date_gmt":"2013-07-16T22:39:38","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.wordpress.com\/?p=445"},"modified":"2026-02-09T00:34:29","modified_gmt":"2026-02-09T00:34:29","slug":"lire-et-relire-chronique-n17-poetique-musicale-digor-strawinsky-1945","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=445","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE la Po\u00e9tique Musicale d\u2019Igor Strawinsky (1945)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em><a href=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/igor_stravinsky.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-432\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/igor_stravinsky.jpg?resize=248%2C300\" alt=\"igor_stravinsky\" width=\"248\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/igor_stravinsky.jpg?resize=248%2C300 248w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/igor_stravinsky.jpg?w=265 265w\" sizes=\"(max-width: 248px) 100vw, 248px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/a><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&laquo;&nbsp;Nous avons un devoir envers la musique, c&rsquo;est de l&rsquo;inventer&nbsp;&raquo;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> \u00a0<\/em>Le compositeur et chef d\u2019orchestre Igor Strawinsky a travers\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations et plusieurs g\u00e9ographies durant sa longue vie. N\u00e9 en Russie en 1882 et mort \u00e0 New York en 1971, il a v\u00e9cu longtemps en France et en Italie, a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9 \u00e0 la musique \u00ab classique \u00bb par Rimski-Korsakov, tout en connaissant la \u00ab d\u00e9composition \u00bb de cette musique avec la mode et le d\u00e9veloppement de la dissonance, de l\u2019atonalit\u00e9 (1) et de la musique s\u00e9rielle, dans une \u00e9poque ayant travers\u00e9 deux guerres et des bouleversements artistiques. Il noua des liens fructueux avec Picasso, Coco Chanel, Vaslav Nijinski et Diaghilev qui le fait conna\u00eetre \u00e0 Paris gr\u00e2ce aux Ballets Russes. Strawinsky excella dans l\u2019art du ballet qui lance sa carri\u00e8re avec des \u0153uvres comme <em>Petrouchka<\/em>, <em>L\u2019Oiseau de Feu <\/em>(1907), <em>Le Sacre du Printemps<\/em> (1913) qu\u2019il r\u00e9invente en int\u00e9grant un syst\u00e8me \u00ab antitonal \u00bb dans son orchestration. <em>Le Sacre du Printemps <\/em>pr\u00e9sent\u00e9 au Th\u00e9\u00e2tre des Champs-Elys\u00e9es lui vaudra un succ\u00e8s de scandale dont il se souvient non sans une certaine amertume dans sa <em>Po\u00e9tique Musicale<\/em>, ouvrage tr\u00e8s int\u00e9ressant, clair et concis qui regroupe un ensemble de six conf\u00e9rences donn\u00e9es aux \u00e9tudiants d&rsquo;Harvard entre 1939-40 alors que Strawinsky y \u00e9tait titulaire de la chaire de Po\u00e9tique. On y d\u00e9couvre sa tr\u00e8s grande culture qui s&rsquo;\u00e9tend des philosophes Grecs \u00e0 Sch\u00f6nberg, en passant par les th\u00e9ologiens du Moyen \u00c2ge, du Bellay, La Fontaine, Beethoven, Oscar Wilde, Jacques Maritain, Chesterton, et tant d&rsquo;autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Prise de contact<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Strawinsky de 57 ans sait qu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 des jeunes, d\u2019o\u00f9 son besoin de prendre d\u2019abord contact par politesse mais aussi pour re-contextualiser son \u0153uvre et sur quoi sa r\u00e9flexion musicale s\u2019appuie. Tous les lieux-communs et les on-dit, ignorances et malveillances, sont \u00e9cart\u00e9s, comme il le r\u00e9p\u00e9tera \u00e0 la fin de ses conf\u00e9rences : <em>\u00ab Je ne suis pas plus acad\u00e9mique que moderne, pas plus moderne que conservateur \u00bb<\/em>. Ce compositeur que l\u2019on pr\u00e9sente \u00e0 tort comme un r\u00e9volutionnaire s&rsquo;insurge contre ce concept vain et faux : <em>\u00ab On m\u2019a fait r\u00e9volutionnaire malgr\u00e9 moi. Or les pouss\u00e9es r\u00e9volutionnaires ne sont jamais compl\u00e8tement spontan\u00e9es \u00bb<\/em> en citant Chesterton : <em>\u00ab Une r\u00e9volution au sens propre du terme est le mouvement d\u2019un mobile qui parcourt une courbe ferm\u00e9e et revient ainsi au point d\u2019o\u00f9 il \u00e9tait parti\u2026\u00bb.<\/em> Il est \u00e9difiant de relire les propos du compositeur sur ce fameux <em>Sacre du Printemps<\/em> et de citer la quasi-totalit\u00e9 de son argument plein de bon sens et de simplicit\u00e9 (2). Traditionnel, Stravinsky l\u2019est jusqu\u2019au bout des ongles, en prenant parmi ses exemples Aristote dont la <em>Po\u00e9tique<\/em> lui a probablement inspir\u00e9 le titre de son ouvrage. Il revendique la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un ordre et d\u2019une discipline en rappelant que le verbe cr\u00e9er est ins\u00e9parable de <em>tekn\u00e8<\/em> chez les Anciens. Les r\u00e8gles doivent pr\u00e9sider et accompagner l\u2019art, au m\u00eame titre que le travail personnel, l\u2019agencement et la structure. Il emploie le terme <em>\u00ab dogmatisme \u00bb<\/em> sans fausse pudeur, avec l\u2019aplomb d\u2019un homme d\u2019exp\u00e9rience qui veut d\u00e9fendre une discipline qu\u2019il consid\u00e8re comme constructive par essence : <em>\u00ab En effet, nous ne pouvons prendre connaissance du ph\u00e9nom\u00e8ne cr\u00e9ateur ind\u00e9pendamment de la forme qui manifeste son existence. (&#8230;) Autrement dit, le besoin que nous avons de faire pr\u00e9valoir l&rsquo;ordre sur le chaos, de d\u00e9gager la droite ligne de notre op\u00e9ration de l&rsquo;enchev\u00eatrement des possibles et de l&rsquo;ind\u00e9cision des id\u00e9es, suppose la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un dogmatisme. \u00bb<\/em> Il rejette la <em>\u00ab cacophonie \u00bb<\/em> vant\u00e9e par les avant-gardes <em>\u00ab vou\u00e9es \u00e0 une perp\u00e9tuelle surench\u00e8re \u00bb<\/em>, en n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 consid\u00e9rer Charles Gounod comme un vrai novateur. Orthodoxe, Strawinsky l\u2019est de religion mais aussi de pens\u00e9e comme le montre les le\u00e7ons-confessions de sa <em>Po\u00e9tique Musicale<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Du Ph\u00e9nom\u00e8ne Musical<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est ce que la Musique ? Vaste question \u00e0 laquelle Strawinsky ne pr\u00e9tend pas r\u00e9pondre mais \u00e0 laquelle il apporte sa vision d\u2019une volont\u00e9 qui meut l&rsquo;abstrait en vue de donner une forme \u00e0 une mati\u00e8re concr\u00e8te. Deux \u00e9l\u00e9ments sont primordiaux : le son et le temps. Sans eux <em>\u00ab La musique est inimaginable \u00bb<\/em>. Au contraire de la peinture qui est un <em>\u00ab art spatial \u00bb<\/em>, la musique est un <em>\u00ab art chronique \u00bb<\/em> qui requiert l\u2019organisation du temps en accord avec le m\u00e8tre qui permet d\u2019en d\u00e9cider du rythme. Il distingue la musique du temps <em>\u00ab ontologique \u00bb<\/em> qui r\u00e9sulte d\u2019une id\u00e9e de similitude (uniformit\u00e9) et la musique du temps <em>\u00ab psychologique \u00bb<\/em> qui r\u00e9sulte des \u00e9motions (vari\u00e9t\u00e9). Cette distinction est importante car elle engendre les notions de similitude et de contraste si pr\u00e9gnantes dans l\u2019art musical. Une fois le cadre pos\u00e9, il peut ensuite expliquer la fameuse \u00ab dissonance \u00bb : <em>\u00ab (\u2026) dans le langage de l\u2019\u00e9cole, la dissonance est un \u00e9l\u00e9ment de transition, un complexe ou un intervalle sonore qui ne se suffit pas \u00e0 lui-m\u00eame et qui doit se r\u00e9soudre, pour la satisfaction de l\u2019oreille, en une consonance parfaite. Mais de m\u00eame que l\u2019\u0153il compl\u00e8te dans un dessin les traits que le peintre a sciemment n\u00e9glig\u00e9 de figurer, l\u2019oreille peut \u00e9galement \u00eatre appel\u00e9e \u00e0 compl\u00e9ter un accord et suppl\u00e9er \u00e0 la r\u00e9solution qui n\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e. La dissonance, dans ce cas, joue le r\u00f4le d\u2019une allusion. \u00bb <\/em>La dissonance qui \u00e9tait autrefois une exception, un pi\u00e9destal au service de l\u2019harmonie dans la tonalit\u00e9 \u00ab classique \u00bb, devient chose en elle-m\u00eame au m\u00eame titre que la consonance. C\u2019est la raison pour laquelle Strawinsky affirme ensuite ne plus croire \u00e0 la valeur absolue du syst\u00e8me majeur-mineur (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9chelle d&rsquo;ut), en refusant que le \u00ab la \u00bb soit le seul p\u00f4le autour duquel s\u2019ordonne un syst\u00e8me m\u00e9lodique. On parlera de <em>\u00ab syst\u00e8me tonal \u00bb<\/em> et <em>\u00ab syst\u00e8me polaire \u00bb<\/em>. Et surtout, Strawinsky se dresse contre le fameux concept d\u2019 \u00ab \u0152uvre d\u2019art totale \u00bb (G<em>esammt K\u00fcnst-Werk<\/em>) en fulminant contre les drames musicaux de Wagner et ses \u00e9mules !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>De la composition musicale<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab Notre esprit, comme notre corps, requiert un continuel exercice ; il s&rsquo;atrophie si nous ne le cultivons pas. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Strawinsky insiste sur la libert\u00e9 de cr\u00e9er et de sp\u00e9culer dans l\u2019art musical en \u00e9coutant l&rsquo;inspiration tout en conservant une <em>\u00ab technique vigilante \u00bb<\/em>. Il donne pour mod\u00e8le \u00e0 ses \u00e9tudiants une trilogie au service non pas de l\u2019artiste (terme trop orgueilleux et moderne pour lui) mais de l\u2019 <em>\u00ab homo faber \u00bb<\/em> : <em>\u00ab effort spirituel \u00bb, \u00ab effort psychologique \u00bb, \u00ab effort physique \u00bb<\/em>. Les mots artistes, art, inspiration, ont \u00e9loign\u00e9 l\u2019homme du r\u00e9el, or l\u2019invention suppose d\u2019\u00eatre en contact avec le monde concret en fuyant la virtualit\u00e9. Car pour cr\u00e9er il faut pr\u00e9alablement observer : <em>\u00ab La facult\u00e9 de cr\u00e9er ne nous est jamais donn\u00e9e toute seule. Elle va toujours de pair avec le don d\u2019observation. Et le v\u00e9ritable cr\u00e9ateur se reconna\u00eet \u00e0 ce qu\u2019il trouve toujours autour de lui, dans les choses les plus communes et les plus humbles, des \u00e9l\u00e9ments dignes de remarque. Il n\u2019a que faire d\u2019un beau paysage : il n\u2019a pas besoin de s\u2019entourer d\u2019objets rares ou pr\u00e9cieux. Il n\u2019a pas besoin de courir \u00e0 la recherche de la d\u00e9couverte : elle est toujours \u00e0 port\u00e9e de sa main. Il lui suffira de jeter un regard autour de lui. Ce qui est connu, ce qui est partout le sollicite. Le moindre accident le retient et conduit son op\u00e9ration. Si son doigt glisse, il le remarquera ; \u00e0 l\u2019occasion, il tirera profit de l\u2019impr\u00e9vu que lui r\u00e9v\u00e8le une d\u00e9faillance. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est assez remarquable se situe dans le passage plein de sagacit\u00e9 concernant la tradition (3). Qu\u2019est ce que la tradition pour l\u2019art sinon une force de vie et non de mort ? Puis, \u00e0 nouveau notre Strawinsky \u00e9gratigne Wagner et reproche au drame lyrique sa <em>\u00ab vacuit\u00e9 et morgue emphatique \u00bb<\/em>, en d\u00e9non\u00e7ant encore l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie de la <em>Gesammt K\u00fcnst Werk <\/em>(4)et toutes les inepties et <em>\u00ab fadaises de l\u2019art religion \u00bb<\/em>. Son point de vue est particuli\u00e8rement savoureux quoique s\u00e9v\u00e8re et probablement \u00e0 nuancer, surtout \u00e0 l\u2019\u00e9gard su syst\u00e8me de la <em>\u00ab m\u00e9lodie infinie \u00bb<\/em> pr\u00each\u00e9e par le Ma\u00eetre de Bayreuth : <em>\u00ab Sous l\u2019influence de Wagner, les lois qui assurent la vie du chant se sont trouv\u00e9es transgress\u00e9es et la musique a perdu le sourire m\u00e9lodique. \u00bb<\/em> Strawinsky ne jure que par la volont\u00e9 et la libert\u00e9 guid\u00e9e par un cadre \u00e9troit car c\u2019est en se restreignant que l\u2019artiste devient cr\u00e9atif :<em> \u00ab plus l\u2019art est contr\u00f4l\u00e9, limit\u00e9, travaill\u00e9, et plus il est libre \u00bb.<br \/>\n<\/em><br \/>\n<strong>Typologie Musicale <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette conf\u00e9rence, Strawinsky distingue le style propre \u00e0 chaque \u00e9poque en se moquant all\u00e8grement de la <em>\u00ab religion du progr\u00e8s \u00bb<\/em> avec un P majuscule. Il d\u00e9montre qu\u2019\u00e0 chaque \u00e9poque il existe justement des \u00eatres qui sont comme des \u00e9lectrons libres en s\u2019y incarnant tout en conservant leur individualit\u00e9 et leur unicit\u00e9 : <em>\u00ab On voit, en effet, se profiler, de loin en loin, \u00e0 l\u2019horizon de l\u2019art, un de ces blocs erratiques dont l\u2019origine est inconnue et l\u2019existence incompr\u00e9hensible. Ces monolithes semblent envoy\u00e9s du Ciel pour affirmer l\u2019existence, et dans une certaine mesure la l\u00e9gitimit\u00e9, de l\u2019accidentel. Ces \u00e9l\u00e9ments de discontinuit\u00e9, ces caprices de la nature portent diff\u00e9rents noms dans notre art. \u00bb<\/em> Il y d\u00e9nonce de mani\u00e8re proph\u00e9tique l\u2019 <em>\u00ab anarchie intellectuelle \u00bb<\/em>, l\u2019individualisme et le cosmopolitisme auquel il pr\u00e9f\u00e8re le terme d\u2019universalisme : <em>\u00ab L\u2019universalisme dont nous sommes en train de perdre les bienfaits est tout autre chose que le cosmopolitisme qui commence \u00e0 nous gagner. L\u2019universalisme suppose la f\u00e9condit\u00e9 d\u2019une culture partout r\u00e9pandue et communiqu\u00e9e, alors que le cosmopolitisme ne pr\u00e9voit ni action ni doctrine, et entra\u00eene la passivit\u00e9 indiff\u00e9rente d\u2019un \u00e9clectisme st\u00e9rile. \u00bb<\/em> Alors que le Moyen-Age consid\u00e9rait la \u00ab personne \u00bb, l\u2019\u00e9poque moderne parle d\u2019 \u00ab individu \u00bb en inaugurant des syst\u00e8mes et des classifications comme la stupide opposition modernisme\/acad\u00e9misme. Il s\u2019en prend aux critiques musicaux et \u00e0 leurs jugements bien souvent erron\u00e9s. Seul le public a des r\u00e9actions saines \u00e0 condition qu\u2019il ne soit pas influenc\u00e9 par les critiques et par le \u00ab snobisme \u00bb qui infeste l\u2019art, alors que le vrai m\u00e9lomane et le vrai m\u00e9c\u00e8ne (rares !) \u00e9chappent \u00e0 cette cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>De l&rsquo;ex\u00e9cution <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux aspects de la musique sont \u00e0 remarquer dans la musique : la r\u00f4le du cr\u00e9ateur et celui de l&rsquo;ex\u00e9cutant. Il y a en cela une certaine analogie avec le th\u00e9\u00e2tre, ce sont \u00ab<em> deux formes, s\u00e9par\u00e9es l&rsquo;une de l&rsquo;autre par le silence du n\u00e9ant. \u00bb<\/em>. Bien entendu Strawinsky souligne l\u2019importance de l&rsquo;interpr\u00e9tation tout en d\u00e9plorant qu&rsquo;il y ait de mauvais interpr\u00e8tes qui s&rsquo;ent\u00eatent \u00e0 inventer ou caricaturer certaines nuances. Il s&rsquo;attaque plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux chefs d&rsquo;orchestre, ces caricatures de l\u2019ancien <em>Kappelmeister<\/em> avec une ironie mordante : <em>\u00ab (\u2026) juch\u00e9 sur son tr\u00e9pied sibyllin, qui impose aux compositions qu\u2019il conduit ses mouvements, ses nuances particuli\u00e8res, et se trouve amen\u00e9 \u00e0 parler avec une na\u00efve impudence de ses sp\u00e9cialit\u00e9s, de sa cinqui\u00e8me, de sa septi\u00e8me, comme un cuisinier vante un plat de sa fa\u00e7on. On pense, en l\u2019entendant parler, aux \u00e9criteaux qui recommandent un relais gastronomique : \u00ab Chez un tel, sa cave, ses plats cuisin\u00e9s. Rien de pareil ne se pr\u00e9sentait autrefois, en des \u00e9poques qui pourtant connaissaient d\u00e9j\u00e0 comme la n\u00f4tre l\u2019arrivisme et la tyrannie des virtuoses, instrumentistes ou prime donne, mais qui ne souffraient pas encore de cette concurrence et de cette pl\u00e9thore de chefs d\u2019orchestre qui aspirent presque tous \u00e0 la dictature de la musique \u00bb<\/em>. Pour notre compositeur, la premi\u00e8re loi de l\u2019interpr\u00e8te c\u2019est de respecter l&rsquo;ex\u00e9cution parfaite de l\u2019\u0153uvre et son tempo. Ce que le public exige du cr\u00e9ateur, il est normal de l\u2019exiger de l\u2019interpr\u00e8te. Ceci est par ailleurs une simple question de civilit\u00e9 et de politesse musicale. C\u2019est la raison pour laquelle il insiste sur l\u2019importance de l&rsquo;\u00e9ducation musicale du public parmi lesquels il y a tant de snobs et de \u00ab faux-\u00e9couteurs \u00bb : <em>\u00ab Il suffit de regarder un instant ces \u00ab faces grises d\u2019ennui \u00bb, selon l\u2019expression de Claude Debussy, pour mesurer le pouvoir qu\u2019a la musique de frapper d\u2019une esp\u00e8ce de stupidit\u00e9 les malheureux qui l\u2019\u00e9coutent sans l\u2019entendre. (\u2026) La propagation de la musique par tous les moyens est de soi chose excellente ; mais \u00e0 la r\u00e9pandre sans pr\u00e9caution, en la proposant \u00e0 tort et \u00e0 travers au grand public qui n\u2019est pas pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 l\u2019entendre, on expose ce public \u00e0 la plus redoutable saturation \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En conclusion, notre passionn\u00e9 Strawinsky \u00e9voque le r\u00f4le de la musique en tant que langage unificateur et communion entre les \u00eatres. Une \u0153uvre doit \u00eatre partag\u00e9e pour \u00eatre vraiment vivante et porter du fruit : <em>\u00ab Et c\u2019est ainsi que la musique nous appara\u00eet comme un \u00e9l\u00e9ment de communion avec le prochain- et avec l\u2019Etre. \u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019il soit remerci\u00e9 d\u2019avoir partag\u00e9 avec l\u2019obscur lecteur ses perles de pens\u00e9es et ses fulgurances de l\u2019esprit. Nous sommes charm\u00e9s par tant de r\u00e9flexions intemporelles. Que n\u2019\u00e9tions-nous \u00e0 Harvard pour voir et entendre la musique de la conviction de ce cher compositeur !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">GLSG, le 16 juillet 2013<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Strawinsky r\u00e9fute tout \u00e0 fait le terme \u00ab atonal \u00bb ! Il le qualifie d\u2019abusif!<br \/>\n<em>\u00ab L\u2019expression est \u00e0 la mode. Cela ne fait pas qu\u2019elle soit bien claire. Et j\u2019aimerais savoir comment l\u2019entendent ceux qui l\u2019emploient. L\u2019 \u00ab a \u00bb privatif indique un \u00e9tat d\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard du terme qu\u2019il annihile sans le d\u00e9savouer. Ainsi comprise, l\u2019atonalit\u00e9 ne r\u00e9pond gu\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019entendent ceux qui l\u2019emploient. Si l\u2019on disait de ma musique qu\u2019elle est atonale, cela reviendrait \u00e0 dire que je suis devenu sourd \u00e0 la tonalit\u00e9. Or il se peut que je me tienne plus ou moins longtemps dans l\u2019ordre strict de ma tonalit\u00e9, quitte \u00e0 le briser sciemment pour en \u00e9tablir un autre. Dans ce cas je ne suis pas \u00ab atonal \u00bb, mais \u00ab antitonal \u00bb. Je ne fais pas ici une vaine querelle de mots : il est essentiel de savoir ce qu\u2019on nie et ce qu\u2019on affirme. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(2) <em>\u00ab Je sais bien qu\u2019il existe un point de vue selon lequel les temps o\u00f9 parut le Sacre ont vu s\u2019accomplir une r\u00e9volution. (\u2026) Je m\u2019inscris en faux contre cette opinion. J\u2019estime que c\u2019est \u00e0 tort qu\u2019on m\u2019a consid\u00e9r\u00e9 comme un r\u00e9volutionnaire. Quand le Sacre a paru, bien des opinions ont \u00e9t\u00e9 \u00e9mises \u00e0 son sujet. Dans le tumulte des opinions contradictoires, mon ami Maurice Ravel intervint presque seul pour mettre les choses au point. Il a su voir et il a dit que la nouveaut\u00e9 du Sacre ne r\u00e9sidait pas dans l\u2019\u00e9criture, dans l\u2019instrumentalisation, dans l\u2019appareil technique de l\u2019\u0153uvre mais dans l\u2019entit\u00e9 musicale. On m\u2019a fait r\u00e9volutionnaire malgr\u00e9 moi. (\u2026) S\u2019il suffit de rompre une habitude pour m\u00e9riter de se voir taxer de r\u00e9volutionnaire, tout musicien qui a quelque chose \u00e0 dire, et qui sort, pour le dire, de la convention \u00e9tablie, devrait \u00eatre r\u00e9put\u00e9 r\u00e9volutionnaire. (\u2026) A vrai dire je serais bien embarrass\u00e9 de vous citer dans l\u2019histoire de l\u2019art un seul fait qui puisse \u00eatre qualifi\u00e9 de r\u00e9volutionnaire. L\u2019art est constructif par essence. La r\u00e9volution implique une rupture d\u2019\u00e9quilibre. Qui dit r\u00e9volution dit chaos provisoire. Or l\u2019art est le contraire du chaos sans se voir imm\u00e9diatement menac\u00e9 dans ses \u0153uvres vives, dans son existence m\u00eame. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(3) Impossible de retrancher cette citation qui demande \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e telle quelle :<br \/>\n<em>\u00ab C\u2019est la culture qui met le go\u00fbt en pleine valeur et lui permet de se prouver par son seul exercice. L\u2019artiste se l\u2019impose \u00e0 soi-m\u00eame et finit par l\u2019imposer \u00e0 autrui. C\u2019est ainsi que s\u2019\u00e9tablit la tradition. La tradition est bien autre chose qu\u2019une habitude, m\u00eame excellente, puisque l\u2019habitude est par d\u00e9finition une acquisition inconsciente et qui tend \u00e0 devenir machinale, alors que la tradition r\u00e9sulte d\u2019une acception consciente et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Une tradition v\u00e9ritable n\u2019est pas le t\u00e9moignage d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu ; c\u2019est une force vivante qui anime et informe le pr\u00e9sent. En ce sens, le paradoxe est vrai, qui affirme plaisamment que tout ce qui n\u2019est pas tradition est plagiat\u2026Bien loin d\u2019impliquer la r\u00e9p\u00e9tition de ce qui fut, la tradition suppose la r\u00e9alit\u00e9 de ce qui dure. Elle appara\u00eet comme un bien de famille, un h\u00e9ritage qu\u2019on re\u00e7oit sous condition de le faire fructifier avant de le transmettre \u00e0 sa descendance. Brahms est n\u00e9 soixante ans apr\u00e8s Beethoven. De l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, et de tout point, la distance est grande ; ils ne s\u2019habillent pas de la m\u00eame fa\u00e7on, mais Brahms suit la tradition de Beethoven sans lui emprunter aucune pi\u00e8ce de son habillement. Car l\u2019emprunt d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019observance d\u2019une tradition. On replace un proc\u00e9d\u00e9 : on renoue une tradition pour faire du nouveau. La tradition assure ainsi la continuit\u00e9 de la cr\u00e9ation. L\u2019exemple que je viens de vous citer ne constitue pas une exception, mais un t\u00e9moignage, entre cent, d\u2019une loi constante. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(4) <em>\u00ab Ce n\u2019est pas sans motif que je cherche querelle au fameux Gesammt K\u00fcnst Werk. Je ne lui reproche pas seulement son manque de tradition, sa suffisance de nouveau riche : ce qui aggrave son cas, c\u2019est que l\u2019application de ses th\u00e9ories a port\u00e9 un coup terrible \u00e0 la musique m\u00eame. A toute \u00e9poque d\u2019anarchie spirituelle o\u00f9 l\u2019homme, ayant perdu le sens et le go\u00fbt de l\u2019ontologie s\u2019effraie de lui-m\u00eame et de son destin, on voit toujours para\u00eetre une de ces gnoses qui servent de religion \u00e0 ceux qui n\u2019en ont plus, de m\u00eame qu\u2019aux p\u00e9riodes de crises internationales une arm\u00e9e de mages, de fakirs et de somnambules accapare la publicit\u00e9 des journaux. \u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&laquo;&nbsp;Nous avons un devoir envers la musique, c&rsquo;est de l&rsquo;inventer&nbsp;&raquo; \u00a0Le compositeur et chef d\u2019orchestre Igor Strawinsky a travers\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations et plusieurs g\u00e9ographies durant sa longue vie. N\u00e9 en Russie en 1882 et mort \u00e0 New York en 1971,&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=445\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":451,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4],"tags":[350,351,352,1606,334,353,354,355,1599,1605,356,1232,357,94,358,359,1604,360,361],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/photo1.jpg?fit=2448%2C3264","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-7b","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/445"}],"collection":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=445"}],"version-history":[{"count":5,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/445\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17139,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/445\/revisions\/17139"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/451"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=445"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=445"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=445"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}