{"id":3962,"date":"2016-04-02T20:50:26","date_gmt":"2016-04-02T20:50:26","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=3962"},"modified":"2026-02-08T22:50:07","modified_gmt":"2026-02-08T22:50:07","slug":"lallegorie-peut-elle-mourir","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=3962","title":{"rendered":"L\u2019all\u00e9gorie peut-elle mourir ?"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_3971\" style=\"width: 923px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3971\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-3971 size-full\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=860%2C570\" alt=\"Capture d\u2019\u00e9cran 2016-04-02 \u00e0 22.46.42\" width=\"860\" height=\"570\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?w=913 913w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=300%2C199 300w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=768%2C509 768w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=560%2C371 560w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=260%2C172 260w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=160%2C106 160w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?resize=900%2C596 900w\" sizes=\"(max-width: 860px) 100vw, 860px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><p id=\"caption-attachment-3971\" class=\"wp-caption-text\">Pompeo Batoni, <em>All\u00e9gorie de la V\u00e9rit\u00e9 et de la Piti\u00e9<\/em>, 1745, \u00a9Montr\u00e9al, mus\u00e9e des Beaux-Arts<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Gen\u00e8se, g\u00e9n\u00e9alogie et puissance vitale de l\u2019image all\u00e9gorique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Final chair<\/em> du colloque international \u00ab<em>Vierges, \u00e9pouses, m\u00e8res. Les personnifications nationales \u00e0 l\u2019\u00c9poque moderne\u00a0<\/em>\u00bb le jeudi 31 mars 2016 (Paris, les 29-31 mars 2016, organis\u00e9 par l\u2019<a href=\"http:\/\/www.dhi-paris.fr\/fr\/home.html\">Institut historique allemand<\/a>, le <a href=\"http:\/\/www.dtforum.org\/index.php?id=7&amp;L=2\">Centre allemand d\u2019histoire de l\u2019art<\/a> et le <a href=\"http:\/\/www.labex-ehne.fr\/\">LabEx EHNE<\/a>,\u00a0Axe 7)<strong>.<\/strong><\/p>\n<p><strong>De l\u2019id\u00e9e \u00e0 la forme, du <em>Logos<\/em> \u00e0 la Mati\u00e8re<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019heure de tirer les conclusions de ce vaste colloque, je suis prise d\u2019un vertige incommensurable\u00a0: comment synth\u00e9tiser en quelques minutes trois jours et une trentaine de communications aussi riches que diverses\u00a0? Comment faire \u00e9tat de tous les corpus \u00e9tudi\u00e9s et des interpr\u00e9tations propos\u00e9es\u00a0? Je n\u2019ai pas d\u2019autre solution que de recontextualiser notre symposium dans la vaste fresque du temps en d\u00e9roulant la tapisserie des si\u00e8cles pour tenter d\u2019apporter quelques r\u00e9ponses aux questions soulev\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les soci\u00e9t\u00e9s ont un besoin vital de symboles\u00a0: <em>\u00ab Le signe abstrait ne peut porter l\u2019id\u00e9e \u00e0 sa naissance \u00bb <\/em>\u00e9crit le philosophe Alain \u00e0 propos de l\u2019all\u00e9gorie\u00a0<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>. En effet, le concept ne suffit pas \u00e0 l\u2019homme, \u00eatre de chair et de sang. <strong>L\u2019esprit appelle la mati\u00e8re<\/strong>. Les concepts ont besoin de s\u2019incarner, de prendre corps, d\u2019\u00eatre dessin\u00e9s, peints, model\u00e9s, sculpt\u00e9s, car l\u2019\u00eatre humain, fils du r\u00e9el peut ainsi mieux les m\u00e9diter et les exprimer. On observe invariablement le m\u00eame loi de si\u00e8cle en si\u00e8cle\u00a0: les arts plastiques prennent toujours le relais de la parole et du texte. Le <em>Logos<\/em> engendre et anime la mati\u00e8re. <strong>L\u2019id\u00e9e r\u00e9clame de s\u2019unir aux \u00e9l\u00e9ments<\/strong>\u00a0: au v\u00e9g\u00e9tal, au min\u00e9ral, \u00e0 l\u2019air, \u00e0 l\u2019eau ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019animal. L\u2019argile, le papier, l\u2019ocre, les pinceaux, l\u2019or, le marbre, le bronze, o\u00f9 le cuivre ne sont que des refuges o\u00f9 l\u2019id\u00e9e enfant\u00e9e par les mains de l\u2019homme se concr\u00e9tise. Songeons aux notions d\u2019<em>embodiement<\/em> et \u00e0 celle d\u2019<em>incarnation<\/em>, r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9voqu\u00e9es tout au long de ce symposium. <strong>L\u2019all\u00e9gorie, fille du <em>Logos<\/em> na\u00eet avec la rh\u00e9torique, avec les figures de style, l\u2019art oratoire, la grammaire, en m\u00eame temps que les cit\u00e9s vivent leurs premi\u00e8res exp\u00e9riences de r\u00e9publique, de d\u00e9mocratie ou d\u2019empire.<\/strong> C\u2019est l\u2019\u00e2ge de la <em>Th\u00e9ogonie<\/em> d\u2019H\u00e9siode, de l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em> d\u2019Hom\u00e8re et des <em>M\u00e9tamorphoses <\/em>d\u2019Ovide. Tr\u00e8s vite le symbole est victime de lui-m\u00eame. Hegel en souligne l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 : le contenu d\u00e9borde de ce qui le figure. Vaut-il pour lui-m\u00eame ou repr\u00e9sente-t-il autre chose que lui <a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a>?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9poque chr\u00e9tienne m\u00e9di\u00e9vale re\u00e7oit l\u2019h\u00e9ritage antique en s\u2019inscrivant dans la g\u00e9n\u00e9alogie des all\u00e9gories. C\u2019est la naissance des vertus th\u00e9ologales et cardinales, des trois v\u0153ux monastiques, des sept dons du Saint-Esprit, des huit B\u00e9atitudes, des cinq sens, des sept arts lib\u00e9raux, des quatre saisons, des douze mois et des monarchies de droit divin\u00a0<a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">[3]<\/a>. Prudence \u00e9crit la <em>Psychomachie<\/em>, les moines copient et enluminent les manuscrits, les ordres mendiants se d\u00e9veloppent, Dante r\u00e9dige <em>La Divine Com\u00e9die, <\/em>Machiavel \u00e9crit<em> Le Prince<\/em>. De nouveaux r\u00e9gimes voient le jour. Le concept de souverainet\u00e9 se renforce dans une Europe qui redessine ses fronti\u00e8res et qui d\u00e9couvre le continent am\u00e9ricain. Les images de \u00ab carte \u00bb et les nombreuses all\u00e9gories &laquo;&nbsp;cartographi\u00e9es&nbsp;&raquo; soulignent l\u2019importance accord\u00e9e \u00e0 la d\u00e9limitation des territoires, qu\u2019ils soient r\u00e9els ou fantasm\u00e9s comme celles d\u2019Opicinus de Canistris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sources all\u00e9goriques se transforment en rivi\u00e8re et deviennent les fleuves imag\u00e9s de l\u2019\u00e9poque moderne et leurs cohortes de symboles, de personnifications, de m\u00e9taphores ou d\u2019embl\u00e8mes. Comment d\u00e9finir l&rsquo;all\u00e9gorie\u00a0? Faut-il pr\u00e9f\u00e9rer le terme de personnification\u00a0?\u00a0Ne nous culpabilisons pas pour une faute que nous n\u2019avons pas commise\u00a0! \u00c0 vrai dire, dans ce d\u00e9bat on chargerait une barque pour d\u00e9charger l\u2019autre. Laissons cela \u00e0 ceux qui parleront \u00e0 notre place ici dans cent ans\u00a0! <strong>Que ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent le terme personnification l\u2019emploient et que ceux qui ch\u00e9rissent l\u2019all\u00e9gorie la conservent<\/strong>. Beaucoup de pages ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites sur le sujet, il serait justement temps de tourner la page\u00a0et de se concentrer sur ce que nous disent ces images.<\/p>\n<p>Que nous disent-elles\u00a0?<\/p>\n<p>Ces images nous parlent de trois principales inspirations\u00a0au service de la glorification des pouvoirs :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Premi\u00e8rement, la mythologie et l&rsquo;histoire antique<\/strong> avec les mythes d\u2019Europe, de Minerve, d\u2019Hercule, d\u2019Astr\u00e9e, de Cyb\u00e8le, d\u2019Esculape, de Junon, de C\u00e9r\u00e8s, de Mercure, d\u2019Alexandre ou de Lucr\u00e8ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Deuxi\u00e8mement, la th\u00e9ologie et la mystique chr\u00e9tienne<\/strong> avec la Vierge Marie, le Cantique des Cantiques, l\u2019<em>hortus conclusus<\/em>, le roi Salomon et la reine de Saba, sainte Anne, saint Jean Baptiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Troisi\u00e8mement, l\u2019histoire<\/strong> avec saint Louis, Maximilien 1er, Jeanne de France, Louise de Savoie, les doges de Venise, Mary Tudor, Elisabeth 1<sup>\u00e8re<\/sup>, Marie de M\u00e9dicis, James 1, Louis XIV, Bossuet, Louis XV, Louis XVI, Guillaume III d&rsquo;Orange, Marie-Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Autriche, Marie-Antoinette.<\/p>\n<p><strong>La hantise du bon et du mauvais gouvernement<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit que l\u2019Humanisme de la Renaissance va m\u00e9langer dans son creuset l\u2019Antiquit\u00e9 et le Christianisme pour essayer de r\u00e9pondre aux probl\u00e9matiques politiques des Temps Modernes. \u00a0Comment organiser la ville ? Comment g\u00e9rer les soci\u00e9t\u00e9s ? Quelle est la diff\u00e9rence entre un bon et un mauvais gouvernement ? Quel est le r\u00f4le du masculin ? Le r\u00f4le du f\u00e9minin\u00a0? Quel espace est public, lequel est sacr\u00e9 ? Comment concilier corps charnel et corps spirituel ? <strong>La question de la prosp\u00e9rit\u00e9 des \u00e9tats et de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des monarques hante continuellement les souverains qui cherchent \u00e0 s\u2019affermir dans un contexte de guerres, de martyres, de veuvages et d\u2019invasions.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Combien de drames se cachent derri\u00e8re ces all\u00e9gories qui apparaissent toujours comme unificatrice dans un monde d\u00e9suni, comme ordre dans le d\u00e9sordre\u00a0? L\u2019homme ne cesse de vouloir ordonner le chaos de son existence ponctu\u00e9e de crises\u00a0: la Guerre de cent ans, la Saint Barth\u00e9l\u00e9my, la d\u00e9capitation de Thomas More, les martyrs d\u2019Oxford, la bataille de L\u00e9pante, les invasions et conqu\u00eates, la guerre de trente ans, la guerre civile anglaise qui inspira le <em>Leviathan<\/em> de Thomas Hobbes, la guerre de sept ans, les massacres d\u2019Oudewater (1575), et je cesse ici cette sombre liste qui se poursuit jusqu\u2019\u00e0 la fin du XVIII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle avant de se clore sur la sanglante R\u00e9volution fran\u00e7aise. <em><strong>Homo homini lupus est<\/strong>, <\/em> \u00ab\u00a0L\u2019homme est un loup pour l\u2019homme\u00a0\u00bb citent Agrippa d\u2019Aubign\u00e9, Hobbes, Montaigne, Rabelais, Bacon \u00e0 cette p\u00e9riode.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La paix est fragile voire utopique, le bon gouvernement est rare, l\u2019\u00e2ge d\u2019or semble un mythe, les vertus se transforment rapidement en vices et surtout, la guerre n\u2019est pas une abstraction\u00a0! \u00c0 quoi servent donc les all\u00e9gories\u00a0? Ne serviraient-elle pas \u00e0 sublimer la violence et \u00e0 r\u00e9soudre les tensions\u00a0? <strong>Quand les paroles de paix restent lettre morte, l\u2019image semble prendre le relais du discours, et par sa puissance visuelle v\u00e9hicule l\u2019id\u00e9al d\u00e9sirable \u00e0 atteindre.<\/strong> Souvenons-nous que Jean Baudoin, dans sa pr\u00e9face de l&rsquo;<em>Iconologie<\/em> de Cesare Ripa, observe qu\u2019il y a <em>\u00ab quelque sorte de ressemblance entre l\u2019art du peintre et celui de l\u2019Orateur, puisqu\u2019il arrive souvent, que l\u2019un ne persuade pas moins bien par les yeux que l\u2019autre par les paroles\u00a0<\/em><a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a><em>\u00bb. <\/em><strong>La puissance de l\u2019all\u00e9gorie est m\u00e9morielle\u00a0et didactique<\/strong>: m\u00eame quand l\u2019homme est au plus profond des t\u00e9n\u00e8bres, l\u2019all\u00e9gorie peinte sur les murs, inscrite dans les missels, diffus\u00e9e par la gravure, est comme un tatouage ind\u00e9l\u00e9bile qui lui indique les vertus de foi, d\u2019esp\u00e9rance et de charit\u00e9, \u00e0 suivre co\u00fbte que co\u00fbte vaille que vaille. Je parle de tatouage car c\u2019est aujourd\u2019hui le lieu de refuge des all\u00e9gories qui ont g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9sert\u00e9 nos monuments et nos politiques. <strong>Quand l\u2019art n\u2019abrite plus les concepts de l\u2019humanisme, l\u2019homme les imprime dans sa chair car c\u2019est la seule mati\u00e8re qui lui reste \u00e0 modeler.<\/strong> S\u2019il veut rester libre face \u00e0 la souffrance vue et v\u00e9cue, il doit continuer \u00e0 croire au pouvoir de la vertu et du bien : il \u00e9crit sur sa peau ces pr\u00e9ceptes pour s\u2019en souvenir \u00e0 tout jamais, \u00e0 chacune de ses respirations. La lettre doit prendre vie ou mourir comme le montrent les figures italiennes, ces images du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle dou\u00e9es de l\u00e9gendes et de paroles <em>\u00ab comme si elles avaient sens et raison\u00a0<\/em><a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">[5]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Du malheur d\u2019\u00eatre roi <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019all\u00e9gorie est donc un \u00e9difice fragile comme la paix mais elle soutient l\u2019\u00e9difice politique, tout aussi fragile, sur les colonnes des vertus exemplifi\u00e9es.<strong> Les artistes viennent au secours des monarques et des reines, des nations et des gouvernements pour cr\u00e9er une identit\u00e9 collective, n\u00e9cessairement sacr\u00e9e, en diffusant les <em>topoi <\/em>que l\u2019on conna\u00eet.<\/strong> La logique iconographique varie autant que les genres picturaux sont nombreux (portrait, m\u00e9daille, gravures, tableaux religieux, etc.). C\u2019est le r\u00e8gne des Marcus Gheeraerts, Nicholas Hilliard, Abraham Bosse, Titien, Cesare Ripa, Rubens, Jean Restout, Gabriel Blanchard, Jean Lepautre, des peintres Coypel, Simon Vouet, Watteau ou Boucher. Certains artistes intrigants r\u00e9interpr\u00e8tent eux-m\u00eames l&rsquo;image du roi et font des pan\u00e9gyriques pour flatter le Prince. D\u2019autres tombent dans l\u2019exag\u00e9ration qui frise l\u2019excentrique \u00a0ou l\u2019\u00e9tranget\u00e9 : la propagande veut tellement donner l\u2019illusion de la v\u00e9racit\u00e9 qu\u2019elle finit par sur-th\u00e9\u00e2traliser ses mises en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais dans l\u2019ensemble on charge les corps d\u2019attributs, de gestes pour rappeler que le corps politique n\u2019est pas qu\u2019une simple machine. Il n\u2019a de sens que parce qu\u2019il refl\u00e8te les pr\u00e9occupations des peuples qui lui donnent leurs c\u0153urs \u00e0 l\u2019image de la subtile all\u00e9gorie de Besan\u00e7on vue ce matin : <strong>il leur faut des c\u0153urs enflamm\u00e9s, des rayons, des fl\u00e8ches, des lions, des lunes sous les pieds, des sceptres, des couronnes et toutes les <em>paraphernalia<\/em> capables d\u2019impressionner ceux qui les contempleront et de donner un sens aux r\u00e9gimes qui tentent tant bien que mal de promouvoir la paix en faisant la guerre.<\/strong> Il a \u00e9t\u00e9\u00a0rappel\u00e9 l\u2019importance de toujours re-contextualiser les \u00e9v\u00e8nements et les productions : le souverain a le devoir de r\u00e9pondre aux attentes de son peuple qui esp\u00e8re de lui la s\u00e9curit\u00e9, la paix, la protection, la libert\u00e9 et l\u2019abondance au milieu des guerres de cit\u00e9s, de religion et des querelles d\u2019h\u00e9ritages dynastiques. <strong>L&rsquo;Italie, pleureuse \u00e9chevel\u00e9e implorant l&rsquo;intervention de Robert d&rsquo;Anjou, n\u2019est pas une simple m\u00e9taphore : elle est faite du sang, des larmes et de la chair de ceux qui d\u00e9siraient la paix, \u00e0 cors et \u00e0 cris<\/strong>. Sauf erreur de ma part, et \u00e0 juste titre, nul n\u2019a cit\u00e9 les eaux fortes de Jacques Callot sur <em>Les Mis\u00e8res et les Malheurs de la Guerre<\/em> (1633) dont le frontispice repr\u00e9sente une couronne surplombant un tas de canons, de boucliers et de tambours. Il n\u2019y a pas de figure sous cette couronne. Elle est seule, sans visage d\u2019homme, sans corps de femme, et surplombe l\u2019immense et funeste amoncellement. Songeons \u00e0 cette couronne pesante, \u00e0 la couronne, symbole r\u00e9galien plac\u00e9 sur le chef des souverains et des reines. Les monarques doivent montrer une vertu surnaturelle de commandement pour affronter les terribles responsabilit\u00e9s qui leur sont confi\u00e9es. F\u00e9nelon ne cesse de parler du malheur d\u2019\u00eatre roi\u00a0<a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">[6]<\/a> et des lourds fardeaux qui chargent les \u00e9paules du souverain, sans parler des menaces perp\u00e9tuelles qui les entourent\u00a0(d\u00e9capitation de Charles 1<sup>er<\/sup> et Louis XVI, assassinat d\u2019Henri IV). Les reines ont un devoir spirituel et moral de prot\u00e9ger l\u2019ensemble de leurs sujets et doivent pour cela faire le sacrifice de leur vie. C\u2019est pourquoi leur image doit \u00eatre exemplaire, forte, \u00ab\u00a0sur-humaine\u00a0\u00bb. <strong>L&rsquo;image du roi faible repentant et p\u00e9cheur n&rsquo;est gu\u00e8re envisageable car il causerait de l\u2019inqui\u00e9tude au peuple, qui est corps politique\u00a0: si la t\u00eate est malade, qu\u2019en sera-t-il du corps\u00a0?<\/strong> Leurs naissances et leurs gu\u00e9risons sont miraculeuses. Comme des h\u00e9ros, comme des dieux, comme des saints, ils doivent ma\u00eetriser microcosme et macrocosme, d\u00e9fendre la foi, avec courage, soumettre les mers, gu\u00e9rir les \u00e9crouelles, tenir l\u2019\u00e9p\u00e9e de justice, dominer les lions et les aigles, c\u00f4toyer les \u00e9toiles, irradier comme le soleil et tutoyer les vertus th\u00e9ologales et cardinales.<\/p>\n<div id=\"attachment_3963\" style=\"width: 211px\" class=\"wp-caption alignright\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-3963\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-3963\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/unspecified.jpeg?resize=201%2C300\" alt=\"Justus de Ghent et atelier, La Rh\u00e9torique, vers 1470, Londres, National Gallery, huile sur peuplier, 157.2 x 105.2 cm \u00a9 London National Gallery\" width=\"201\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/unspecified.jpeg?resize=201%2C300 201w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/unspecified.jpeg?resize=260%2C389 260w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/unspecified.jpeg?resize=160%2C239 160w, https:\/\/i0.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/unspecified.jpeg?w=535 535w\" sizes=\"(max-width: 201px) 100vw, 201px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><p id=\"caption-attachment-3963\" class=\"wp-caption-text\">Justus de Ghent et atelier, <em>La Rh\u00e9torique<\/em>, vers 1470, huile sur peuplier, 157.2 x 105.2 cm \u00a9 London National Gallery<\/p><\/div>\n<p><strong>Une question de f\u00e9minit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question de ce colloque est aussi une question de femme et de f\u00e9minit\u00e9. Pourquoi les \u00e9tats de l\u2019\u00e9poque moderne font appel aux figures des vierges, des \u00e9pouses et des m\u00e8res, comme nous avons pu le constater ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit tout d\u2019abord d\u2019une question biologique et anthropologique, li\u00e9e au fait que la femme porte la vie et engendre. <strong>La femme donne mati\u00e8re \u00e0 l\u2019essence.<\/strong> Le mot \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb et le mot \u00ab\u00a0mati\u00e8re\u00a0\u00bb sont li\u00e9s comme le montra Marina Warner\u00a0: <em>Meter<\/em> en grec, <em>Mater <\/em>en latin a le m\u00eame pr\u00e9fixe \u00ab\u00a0Ma\u00a0\u00bb que <em>Materia, <\/em>la mati\u00e8re\u00a0<a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">[7]<\/a>. On retrouve cette id\u00e9e majeure dans le th\u00e8me s\u00e9culaire de l\u2019Annonciation\u00a0: la substance invisible du Logos ne peut \u00eatre rendue visible que parce \u00a0qu\u2019elle est engendr\u00e9e, car une femme vierge accepte de lui donner un corps. L\u2019intelligible devient pr\u00e9sent dans le sensible. <strong>Toute naissance est un miracle dans les soci\u00e9t\u00e9s antiques, m\u00e9di\u00e9vales et modernes.<\/strong> La fr\u00e9quente mortalit\u00e9 infantile a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e au cours de ce colloque. Les nombreuses d\u00e9esses m\u00e8res v\u00e9n\u00e9r\u00e9es dans les civilisations, d\u2019Isis \u00e0 Gaia, t\u00e9moignent de cette fascination pour l\u2019enfantement. C\u2019est sur cette notion d\u2019enfantement sacr\u00e9 mais aussi de corps vierge que se fonde une partie du christianisme europ\u00e9en. La maternit\u00e9 divine de la Vierge, qui porte le Ressuscit\u00e9, est contempl\u00e9e par les peuples, v\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans leurs \u00e9glises et dans leurs oratoires.<strong> Le succ\u00e8s de cette image r\u00e9sulte de sa lisibilit\u00e9 et de sa clart\u00e9, de son caract\u00e8re \u00e0 la fois mall\u00e9able et stable.<\/strong> Elle s\u2019adresse \u00e0 tous en r\u00e9conciliant la vierge, l\u2019\u00e9pouse et la m\u00e8re comme le r\u00e9sume Dante : <em>Vergine madre, figlia del tuo figlio<\/em>\u00a0(\u00ab\u00a0Vierge m\u00e8re, fille de ton fils\u00a0<a href=\"#_edn8\" name=\"_ednref8\">[8]<\/a>\u00a0\u00bb). Elle accompagne donc la saintet\u00e9 du pouvoir monarchique, entre ciel et terre. Elle est \u00a0<em>above and under<\/em>, et interc\u00e8de lors du Jugement dernier, en tant qu\u2019Avocate (c\u2019est la premi\u00e8re fois que le m\u00e9tier d\u2019avocat est f\u00e9minis\u00e9 au Moyen-Age\u00a0!). <strong>Elle \u00e9duque au bon gouvernement gr\u00e2ce \u00e0 la rh\u00e9torique de la paix et de la justice<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ceci explique que l\u2019imaginaire marial ait eu tant d\u2019influence \u00e0 travers les si\u00e8cles dans les images de souveraines. Leurs portraits deviennent les lieux de migration du sacr\u00e9. <strong>M\u00eame dans les pays protestants ayant abandonn\u00e9 le culte marial, le f\u00e9minin sacr\u00e9 r\u00e9appara\u00eet d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre.<\/strong> Elisabeth 1<sup>\u00e8re<\/sup> d\u2019Angleterre en demeure un exemple \u00e9clatant. La reine Victoria aussi, au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Quand l\u2019h\u00e9ritage politique est d\u00e9licat et compliqu\u00e9 la symbolique mystique ordonne, unifie, unit, l\u00e9gitime, d\u2019autant plus quand elle est femme car elle engendre la vie, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019esp\u00e9rance que viennent par elle des hommes et des femmes qui seront peut-\u00eatre des artisans de paix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En conclusion, l\u2019all\u00e9gorie, fille vierge de la pens\u00e9e antique, est devenue la fianc\u00e9e de l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, l\u2019\u00e9pouse de l\u2019\u00e9poque moderne et la m\u00e8re de l\u2019\u00e9poque contemporaine. L\u2019avenir la fera-t-elle veuve\u00a0? <strong>Soyons certains que tant que les crises et les guerres existeront, l\u2019all\u00e9gorie ne mourra pas<\/strong>\u00a0: elle reste notre grand-m\u00e8re ! Pour le moment Marianne est bien vivante, comme les Parisiens en ont t\u00e9moign\u00e9 en novembre dernier.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>GLSG<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> ALAIN, <em>Syst\u00e8me des Beaux-Arts<\/em>, Paris, Gallimard, 1926, p.224.<br \/>\n<a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> B. LENOIR, <em>L\u2019\u0153uvre d\u2019art<\/em> (textes choisis et pr\u00e9sent\u00e9s), Paris, Flammarion, 1999, p.236.<br \/>\n<a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> M. WARNER, <em>Monuments and Maidens, The Allegory of the Female Form<\/em>, University of California Press, (1985) 2000, p.64.<br \/>\n<a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> Pr\u00e9face de Jean BAUDOIN in Cesare Ripa, <em>Iconologie, ou les principales choses qui peuvent tomber dans la pens\u00e9e touchant les vices et les vertus&#8230;<\/em>, Paris (1593) 1643, p.1.<br \/>\n<a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">[5]<\/a> DANTE ALIGHIERI, cit\u00e9 in Bertrand Cosnet, \u00ab\u00a0Sous le regard des Vertus, Italie, XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, Presses universitaires de Rennes- Presses universitaires Fran\u00e7ois Rabelais, 2015, p.12.<br \/>\n<a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">[6]<\/a> F\u00c9NELON, <em>Les Aventures de T\u00e9l\u00e9maque,<\/em> in <em>\u0152uvres<\/em> de F\u00e9nelon, Paris, Lef\u00e8vre, (1699) 1835, t.3, livre V, p.33.<br \/>\n<a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">[7]<\/a> M. WARNER, <em>op. cit<\/em>, p.69<br \/>\n<a href=\"#_ednref8\" name=\"_edn8\">[8]<\/a> DANTE ALIGHIERI, <em>La Divine Com\u00e9die<\/em>, trad. fran\u00e7. F.-R. de Lamennais, Paris, Didier, (1321) 1863, <em>Le Paradis<\/em>, Chant XXXIII, p.525.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gen\u00e8se, g\u00e9n\u00e9alogie et puissance vitale de l\u2019image all\u00e9gorique Final chair du colloque international \u00abVierges, \u00e9pouses, m\u00e8res. Les personnifications nationales \u00e0 l\u2019\u00c9poque moderne\u00a0\u00bb le jeudi 31 mars 2016 (Paris, les 29-31 mars 2016, organis\u00e9 par l\u2019Institut historique allemand, le Centre allemand&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=3962\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3971,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[10],"tags":[2713,2630,119,2719,2649,2632,131,2633,2639,1326,335,2716,1520,2712,499,469,2641,2664,41],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/673384d2800cec34a4afdcf81fa51670.png?fit=913%2C605","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-11U","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3962"}],"collection":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3962"}],"version-history":[{"count":11,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3962\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17050,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3962\/revisions\/17050"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3971"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3962"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3962"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3962"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}