{"id":13875,"date":"2022-04-30T21:49:23","date_gmt":"2022-04-30T21:49:23","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=13875"},"modified":"2022-04-30T21:49:26","modified_gmt":"2022-04-30T21:49:26","slug":"lorigine-de-la-poesie-selon-friedrich-nietzsche","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=13875","title":{"rendered":"L&rsquo;origine de la po\u00e9sie selon Friedrich Nietzsche"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"860\" height=\"569\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=860%2C569\" alt=\"\" class=\"wp-image-13877\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=1024%2C678 1024w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=300%2C199 300w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=768%2C509 768w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=1536%2C1018 1536w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=560%2C371 560w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?resize=160%2C106 160w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?w=2033 2033w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/nietzsche-wikipedia.jpg?w=1720 1720w\" sizes=\"(max-width: 860px) 100vw, 860px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><span class=\"has-inline-color has-vivid-purple-color\">Dans le paragraphe 84 de son ouvrage <em>Le Gai Savoir<\/em>, Friedrich Nietzsche consacre une r\u00e9flexion passionnante sur la po\u00e9sie intitul\u00e9e &laquo;&nbsp;\u00c0 l&rsquo;origine de la po\u00e9sie&nbsp;&raquo;. En voici le texte entier : <\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p> \u2014 Les amateurs du fantastique chez l\u2019homme, qui repr\u00e9sentent en m\u00eame temps la doctrine de la moralit\u00e9 instinctive, raisonnent ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0En admettant que l\u2019on ait v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de tout temps ce qui est utile comme divinit\u00e9 sup\u00e9rieure, <strong>d\u2019o\u00f9 a bien alors pu venir la po\u00e9sie\u00a0?<\/strong> \u2014 cette fa\u00e7on de rythmer le discours qui, loin de favoriser l\u2019intelligibilit\u00e9 de la communication, en diminue plut\u00f4t la clart\u00e9 et qui, malgr\u00e9 cela, comme une d\u00e9rision \u00e0 toute convenance utile, a lev\u00e9 et l\u00e8ve encore sa graine partout sur la terre\u00a0! La sauvage et belle d\u00e9raison vous r\u00e9fute, oh\u00a0! utilitaires\u00a0! C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la volont\u00e9 d\u2019\u00eatre une fois\u00a0<em>d\u00e9livr\u00e9<\/em>\u00a0de l\u2019utilit\u00e9 qui a \u00e9lev\u00e9 l\u2019homme, qui lui a inspir\u00e9 la moralit\u00e9 et l\u2019art\u00a0!\u00a0\u00bb \u2014 Eh bien\u00a0! dans ce cas\u00a0particulier il me faut parler en faveur des utilitaires, \u2014 ils ont si rarement raison que c\u2019est \u00e0 faire piti\u00e9\u00a0! <strong>C\u2019est pourtant l\u2019utilit\u00e9, et une tr\u00e8s grande utilit\u00e9 que l\u2019on avait en vue, dans ces temps anciens qui donn\u00e8rent naissance \u00e0 la po\u00e9sie<\/strong> \u2014 alors qu\u2019on laissa p\u00e9n\u00e9trer dans le discours le rythme, cette force qui ordonne \u00e0 nouveau tous les atomes de la phrase, qui enjoint de choisir les mots et qui colore \u00e0 nouveau la pens\u00e9e, la rendant plus obscure, plus \u00e9trange, plus lointaine\u00a0: c\u2019est l\u00e0, il est vrai, une\u00a0<em>utilit\u00e9 superstitieuse\u00a0!<\/em>\u00a0<strong>On voulut graver les d\u00e9sirs humains dans l\u2019esprit des dieux au moyen du rythme, apr\u00e8s que l\u2019on eut remarqu\u00e9 qu\u2019un homme retient mieux dans sa m\u00e9moire un vers qu\u2019une phrase en prose<\/strong>\u00a0; par le tic tac rythmique on pensait aussi se faire entendre \u00e0 de plus grandes distances\u00a0; la pri\u00e8re rythmique semblait s\u2019approcher davantage de l\u2019oreille des dieux. Mais avant tout on voulait tirer parti de cette subjugation \u00e9l\u00e9mentaire qui saisit l\u2019homme \u00e0 l\u2019audition de la musique\u00a0; le rythme est une contrainte\u00a0; il engendre un irr\u00e9sistible d\u00e9sir de c\u00e9der, de se mettre \u00e0 l\u2019unisson\u00a0; non seulement les pas que l\u2019on fait avec les pieds, mais encore ceux de l\u2019\u00e2me suivant la mesure, \u2014 et il en sera probablement de m\u00eame, ainsi raisonnait-on, de l\u2019\u00e2me des dieux\u00a0! On essaya donc de les\u00a0<em>forcer<\/em>\u00a0par le rythme et d\u2019exercer une contrainte sur eux\u00a0: <strong>on leur lan\u00e7a la po\u00e9sie comme un lacet magique<\/strong>. Il existait encore une repr\u00e9sentation plus singuli\u00e8re, et celle-ci a peut-\u00eatre contribu\u00e9 le plus puissamment \u00e0 la formation de la po\u00e9sie. Chez les Pythagoriciens la po\u00e9sie appara\u00eet comme enseignement philosophique et\u00a0comme proc\u00e9d\u00e9 d\u2019\u00e9ducation\u00a0: mais bien avant qu\u2019il y e\u00fbt des philosophes on accordait \u00e0 la musique la force de d\u00e9charger les passions, de purifier l\u2019\u00e2me, d\u2019adoucir la\u00a0<em>ferocia animi<\/em>\u00a0\u2014 et justement par ce qu\u2019il y a de rythmique dans la musique. Lorsque la juste tension et l\u2019harmonie de l\u2019\u00e2me venaient \u00e0 se perdre, il fallait se mettre \u00e0 danser, \u2014 c\u2019\u00e9tait l\u00e0 l\u2019ordonnance de cette th\u00e9rapeutique. Avec elle Terpandre apaisa une \u00e9meute, Emp\u00e9docle adoucit un fou furieux, Damon purifia un jeune homme languissant d\u2019amour\u00a0; avec elle on mettait aussi en traitement les dieux sauvages, assoiff\u00e9s de vengeance. D\u2019abord, en portant \u00e0 leur comble le d\u00e9lire et l\u2019extravagance de leurs passions, on rendait donc l\u2019enrag\u00e9 fr\u00e9n\u00e9tique, l\u2019assoiff\u00e9 ivre de vengeance\u00a0: \u2014 tous les cultes orgiaques veulent d\u00e9charger en une seule fois la f\u00e9rocit\u00e9 d\u2019une divinit\u00e9 et en faire une orgie pour qu\u2019apr\u00e8s cela elle se sente plus libre et plus tranquille et laisse l\u2019homme en repos.\u00a0<strong><em>Melos<\/em>\u00a0signifie, d\u2019apr\u00e8s sa racine, un moyen d\u2019apaisement, non parce que le chant est doux par lui-m\u00eame, mais puisque ses effets ult\u00e9rieurs produisent la douceur.<\/strong> \u2014 Et l\u2019on admet que, non seulement dans le chant religieux, mais encore dans le chant profane des temps les plus recul\u00e9s, le rythme exer\u00e7ait une puissance magique, par exemple lorsque l\u2019on puisait de l\u2019eau ou lorsque l\u2019on ramait\u00a0: <strong>le chant est un enchantement des d\u00e9mons que l\u2019on imaginait actifs d\u00e8s que l\u2019on en usait<\/strong>, il rend les d\u00e9mons serviables, esclaves et instruments de l\u2019homme. Et d\u00e8s que l\u2019on agit on tient un motif \u00e0 chanter,\u00a0<em>chaque<\/em>\u00a0action est rattach\u00e9e au\u00a0secours des esprits\u00a0: <strong>les formules magiques et les enchantements semblent \u00eatre les formes primitives de la po\u00e9sie<\/strong>. Lorsque le vers \u00e9tait employ\u00e9 pour un oracle \u2014 les Grecs disaient que l\u2019hexam\u00e8tre avait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 \u00e0 Delphes \u2014 le rythme devait l\u00e0 aussi exercer une contrainte. Se faire proph\u00e9tiser cela signifie primitivement (d\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9tymologie du mot grec qui me semble probable)\u00a0: se faire d\u00e9terminer quelque chose\u00a0; on croit pouvoir contraindre l\u2019avenir en gagnant Apollon \u00e0 sa cause\u00a0: lui qui, d\u2019apr\u00e8s la repr\u00e9sentation ancienne, est bien plus qu\u2019un dieu pr\u00e9voyant l\u2019avenir. Telle que la formule est exprim\u00e9e, \u00e0 la lettre et d\u2019apr\u00e8s son exactitude rythmique, telle elle lie l\u2019avenir\u00a0: <strong>mais la formule est de l\u2019invention d\u2019Apollon qui, en tant que dieu des rythmes, peut lier aussi les divinit\u00e9s du destin<\/strong>. \u2014 Dans l\u2019ensemble, y eut-il en somme jamais, pour l\u2019homme ancien et superstitieux, quelque chose de plus utile que le rythme\u00a0? Par lui on pouvait tout faire\u00a0: acc\u00e9l\u00e9rer un travail d\u2019une fa\u00e7on magique\u00a0; forcer un dieu \u00e0 appara\u00eetre, \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sent, \u00e0 \u00e9couter\u00a0; accommoder l\u2019avenir d\u2019apr\u00e8s sa propre volont\u00e9\u00a0; d\u00e9charger sa propre \u00e2me d\u2019un trop-plein quelconque (la peur, la manie, la piti\u00e9, la vengeance), et non seulement sa propre \u00e2me mais encore celle du plus m\u00e9chant d\u00e9mon, \u2014<strong> sans le vers on n\u2019\u00e9tait rien, par le vers on devenait presque un dieu<\/strong>. Un pareil sentiment fondamental ne peut plus \u00eatre enti\u00e8rement extirp\u00e9, \u2014 et, maintenant encore, apr\u00e8s un travail de milliers d\u2019ann\u00e9es pour combattre une telle superstition, le plus sage d\u2019entre nous devient \u00e0 l\u2019occasion un insens\u00e9 du rythme, ne f\u00fbt-ce qu\u2019en\u00a0ceci qu\u2019il\u00a0<em>sent<\/em>\u00a0une id\u00e9e plus\u00a0<em>vraie<\/em>\u00a0lorsqu\u2019elle prend une forme m\u00e9trique et s\u2019avance avec un divin \u00ab\u00a0houpsa\u00a0\u00bb.\u00a0<strong>N\u2019est-ce pas chose tr\u00e8s plaisante que les philosophes les plus s\u00e9rieux, malgr\u00e9 toute la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019ils mettent d\u2019autre part \u00e0 manier les certitudes, s\u2019appuient toujours encore sur des\u00a0<em>sentences de po\u00e8tes<\/em>\u00a0pour donner \u00e0 leurs id\u00e9es de la force et de l\u2019authenticit\u00e9\u00a0<\/strong>? \u2014 et pourtant il est plus dangereux pour une id\u00e9e d\u2019\u00eatre approuv\u00e9e par les po\u00e8tes que d\u2019\u00eatre contredite par eux\u00a0! Car, comme dit Hom\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Les po\u00e8tes mentent beaucoup\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0\u2014<\/p>\n\n\n\n<p><span class=\"has-inline-color has-vivid-purple-color\"><strong>Friedrich Nietzsche, <em>Le Gai Savoir<\/em>, 2e \u00e9dition, 1886, <\/strong>\u00a784 &laquo;&nbsp;\u00c0 l&rsquo;origine de la po\u00e9sie&nbsp;&raquo; <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le paragraphe 84 de son ouvrage Le Gai Savoir, Friedrich Nietzsche consacre une r\u00e9flexion passionnante sur la po\u00e9sie intitul\u00e9e &laquo;&nbsp;\u00c0 l&rsquo;origine de la po\u00e9sie&nbsp;&raquo;. 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