{"id":1207,"date":"2013-12-26T12:05:45","date_gmt":"2013-12-26T12:05:45","guid":{"rendered":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.wordpress.com\/?p=1207"},"modified":"2016-01-28T16:57:53","modified_gmt":"2016-01-28T16:57:53","slug":"lire-et-relire-chronique-n20-la-princesse-de-cleves-de-madame-de-lafayette-1678","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=1207","title":{"rendered":"LIRE ET RELIRE  La Princesse de Cl\u00e8ves de Madame de Lafayette (1678)"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-3870\" src=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/princessedecleves-1.jpg?resize=300%2C200\" alt=\"princessedecleves\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/princessedecleves-1.jpg?w=300 300w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/princessedecleves-1.jpg?resize=260%2C173 260w, https:\/\/i2.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/princessedecleves-1.jpg?resize=160%2C107 160w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" data-recalc-dims=\"1\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em style=\"text-align: justify; letter-spacing: 0.05em; line-height: 1.6875;\">\u00ab Que n\u2019ai-je commenc\u00e9 \u00e0 vous conna\u00eetre depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connue avant que d\u2019\u00eatre engag\u00e9e ? Pourquoi la destin\u00e9e nous s\u00e9pare-t-elle par un obstacle invincible ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La Princesse de Cl\u00e8ves<\/em> parut en 1678 chez Barbin. Il y eut beaucoup de bruit \u00e0 la cour autour de l&rsquo;ouvrage et de nombreuse discutions jaillirent au sujet de l\u2019auteur qui n\u2019\u00e9tait autre que Madame de La Fayette (1634-1693). Grande amie de Madame de S\u00e9vign\u00e9, celle-ci \u00e9crivit apr\u00e8s sa mort : <em>\u00ab Jamais nous n&rsquo;avions eu le moindre nuage dans notre amiti\u00e9. La longue intimit\u00e9 ne m&rsquo;avait pas accoutum\u00e9e \u00e0 son m\u00e9rite. Ce go\u00fbt \u00e9tait toujours vif et nouveau. Jamais elle n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 sans cette divine raison qui \u00e9tait sa qualit\u00e9 principale. \u00bb<\/em> <strong>Toute la d\u00e9licatesse d&rsquo;\u00e2me et de sentiment de Madame de Lafayette transpara\u00eet dans ce livre comment\u00e9, lu, relu, expliqu\u00e9 et malheureusement tomb\u00e9 dans le purgatoire des \u00e9tudes scolaires.<\/strong> Mais relire <em>La Princesse de Cl\u00e8ves<\/em> c\u2019est revenir \u00e0 une litt\u00e9rature de choix conjuguant la noblesse des sentiments, la beaut\u00e9 de l&rsquo;\u00e9criture et une finesse d&rsquo;analyse et de psychologie rarement atteintes. Ce chef d&rsquo;\u0153uvre, perle de la langue fran\u00e7aise, conserve sa fra\u00eecheur car il exprime pleinement les dilemmes des c\u0153urs humains qui n&rsquo;ont gu\u00e8re chang\u00e9s pourvu qu\u2019ils aiment la vertu.<\/p>\n<p><strong>Intrigues de cour<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se souvient de la c\u00e9l\u00e8bre phrase d&rsquo;introduction dans laquelle la cour d\u2019Henri II d\u00e9crit de mani\u00e8re implicite celle de Louis XIV : <strong><em>\u00ab La magnificence et la galanterie n\u2019ont jamais paru en France avec tant d\u2019\u00e9clat que dans les derni\u00e8res ann\u00e9es du r\u00e8gne de Henri second. \u00bb<\/em><\/strong> Le roman commence comme un conte id\u00e9al : <em>\u00ab Jamais cour n&rsquo;eut tant de belle personnes et d\u2019hommes admirablement bien faits ; et il semblait que la nature e\u00fbt pris plaisir \u00e0 placer ce qu\u2019elle donne de plus beau, dans les plus grands princes. \u00bb <\/em><strong>La noblesse des caract\u00e8res semble \u00e9galer la puissance de leurs lignages \u00e0 l&rsquo;exemple d&rsquo;Elisabeth de France, de Marie Stuart, du roi de Navarre, de la duchesse de Valentinois, du Vidame de Chartres,de M.de Guise, etc.<\/strong> L\u2019\u00e9crivain campe son r\u00e9cit avec une rigueur toute fran\u00e7aise, sans restriction ni surabondance de d\u00e9tails. L&rsquo;action se trame donc, s\u00e9rieuse et vraisemblable, assez proche de la vision shakespearienne de l\u2019existence comme un th\u00e9\u00e2tre. L\u2019entr\u00e9e de Mademoiselle de Chartres, future princesse de Cl\u00e8ves, bouleverse la situation initiale: <em>\u00ab Il parut alors \u00e0 la cour une beaut\u00e9 qui attira les yeux de tout le monde, et l\u2019on doit croire que c\u2019\u00e9tait une beaut\u00e9 parfaite, puisqu\u2019elle donna de l\u2019admiration dans un lieu o\u00f9 l\u2019on \u00e9tait si accoutum\u00e9 \u00e0 voir de belles personnes. \u00bb<\/em> <strong>La jeune fille blonde rencontre Monsieur de Cl\u00e8ves chez un joailler italien. Celui-ci, plus \u00e2g\u00e9 qu&rsquo;elle, tombe aussit\u00f4t amoureux. D\u2019autres hommes le suivront dans ce pr\u00e9cipice des coeurs<\/strong>. La cour id\u00e9ale du d\u00e9but est ensuite d\u00e9crite avec un esprit plus critique, afin de montrer dans quel univers de tentations nos h\u00e9ros \u00e9voluent. Ambitions, intrigues et galanteries l\u2019animent : <em>\u00ab L\u2019ambition et la galanterie \u00e9taient l\u2019\u00e2me de cette cour, et occupaient \u00e9galement les hommes et les femmes. Il y avait tant d\u2019int\u00e9r\u00eats et tant de cabales diff\u00e9rentes, et les dames y avaient tant de part, que l\u2019amour \u00e9tait toujours m\u00eal\u00e9 aux affaires, et les affaires \u00e0 l\u2019amour. Personne n\u2019\u00e9tait tranquille, ni indiff\u00e9rent ; on songeait \u00e0 s\u2019\u00e9lever, \u00e0 plaire, \u00e0 servir ou \u00e0 nuire ; on ne connaissait ni l\u2019ennui, ni l\u2019oisivet\u00e9, et on \u00e9tait toujours occup\u00e9 des plaisirs ou des intrigues. \u00bb<\/em> Le mariage de M. de Cl\u00e8ves avec la jeune Mademoiselle de Chartres est d\u00e9cid\u00e9 mais celui-ci fait l&rsquo;erreur de se marier avec une femme qui n&rsquo;a pour lui que de l&rsquo;estime et du respect : <em>\u00ab Mais elle n&rsquo;avait aucune inclination particuli\u00e8re pour sa personne (\u2026) <strong>M.de Cl\u00e8ves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres e\u00fbt chang\u00e9 de sentiments en changeant de nom.<\/strong> La qualit\u00e9 de mari lui donna de plus grands privil\u00e8ges ; mais elle ne lui donna pas une autre place dans le c\u0153ur de sa femme. Cela fit aussi que, pour \u00eatre son mari, il ne laissa pas d\u2019\u00eatre son amant, parce qu\u2019il avait toujours quelque chose \u00e0 souhaiter au del\u00e0 de sa possession, et, quoiqu\u2019elle v\u00e9cut parfaitement bien avec lui, il n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement heureux. Il conservait pour elle une passion violente et inqui\u00e8te qui troublait sa joie : la jalousie n\u2019avait point de part \u00e0 ce trouble ; jamais mari n\u2019a \u00e9t\u00e9 si loin d\u2019en prendre, et jamais femme n\u2019a \u00e9t\u00e9 si loin d\u2019en donner. \u00bb<\/em> Madame de Lafayette construit ses phrases en ma\u00eetrisant parfaitement la langue fran\u00e7aise qu\u2019elle manie avec une exquise aust\u00e9rit\u00e9 et un art consomm\u00e9 de la litote.<\/p>\n<p><strong>Troubles d\u2019amour<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vient alors le bouleversement amoureux, le coup de foudre entre le beau Nemours et la Princesse, qui se rencontrent lors d\u2019un bal :<em> \u00ab Ce prince \u00e9tait fait d\u2019une sorte, qu\u2019il \u00e9tait difficile de n\u2019\u00eatre pas surpris de la voir quand on ne l\u2019avait jamais vu, surtout ce soir l\u00e0, o\u00f9 le soin qu\u2019il avait pris de se parer augmentait encore l\u2019air brillant qui \u00e9tait dans sa personne ; mais il \u00e9tait aussi difficile de voir madame de Cl\u00e8ves pour la premi\u00e8re fois, sans avoir un grand \u00e9tonnement.<strong> M. de Nemours fut tellement surpris de sa beaut\u00e9, que, lorsqu\u2019il fut proche d\u2019elle, et qu\u2019elle lui fit la r\u00e9v\u00e9rence, il ne put s\u2019emp\u00eacher de donner des marques de son admiration.<\/strong> Quand ils commenc\u00e8rent \u00e0 danser, il s\u2019\u00e9leva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu\u2019ils ne s\u2019\u00e9taient jamais vu, et trouv\u00e8rent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se conna\u00eetre.\u00bb<\/em> Embarrass\u00e9e, surprise, la Princesse se confie \u00e0 Madame de Chartres, sa vertueuse m\u00e8re qui la met en garde contre l\u2019hypocrisie de la cour : <em>\u00ab Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, vous serez toujours tromp\u00e9e : ce qui para\u00eet n\u2019est presque jamais la v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il est d\u00e9j\u00e0 trop tard : l&rsquo;amour est entr\u00e9 dans le c\u0153ur de chacun. La description de leurs tourments est telle que Mme de Lafayette n\u2019a sans doute pu \u00e9crire cela que parce qu\u2019elle en avait elle-m\u00eame ressenti les affres. <strong>Comme dans Rom\u00e9o et Juliette o\u00f9 le temps devient l\u2019ennemi des amants, Nemours et la Princesse de Cl\u00e8ves se sont connus trop tard.<\/strong> Les voil\u00e0 oblig\u00e9s de boire au m\u00eame calice d\u2019amertume qui ne sera exprim\u00e9 pleinement que le jour de leur derni\u00e8re entrevue :<em>\u00ab Que n\u2019ai-je commenc\u00e9 \u00e0 vous conna\u00eetre depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connue avant que d\u2019\u00eatre engag\u00e9e ? Pourquoi la destin\u00e9e nous s\u00e9pare-t-elle par un obstacle invincible ? \u00bb <\/em> <strong>Une forte impression na\u00eet dans leurs c\u0153urs mais ce sont deux personnes qui ne peuvent s\u2019atteindre<\/strong> : <em>\u00ab La passion de M.de Nemours pour madame de Cl\u00e8ves fut d\u2019abord si violente, qu\u2019elle lui \u00f4ta le go\u00fbt, et m\u00eame le souvenir de toutes les personnes qu\u2019il avait aim\u00e9es, et avec qui il avait conserv\u00e9 des commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de chercher des pr\u00e9textes pour rompre avec elles ; il ne put se donner la patience d\u2019\u00e9couter leurs plaintes, et de r\u00e9pondre \u00e0 leurs reproches. \u00bb <\/em>Quand \u00e0 Madame de Cl\u00e8ves, <em>\u00ab elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre troubl\u00e9e de sa vue, et d\u2019avoir pourtant du plaisir \u00e0 le voir ; mais, quand elle ne le voyait plus, et qu\u2019elle pensait que ce charme qu\u2019elle trouvait dans sa vue \u00e9tait le commencement des passions, il s\u2019en fallait peu qu\u2019elle ne cr\u00fbt le ha\u00efr par la douleur que lui donnait cette pens\u00e9e. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e8re de la Princesse de Cl\u00e8ves a devin\u00e9 la passion de sa fille. Mourante, elle la met en garde dans une derni\u00e8re conversation qui r\u00e9sume tout le livre : <em>\u00ab Il faut nous quitter, ma fille ; le p\u00e9ril o\u00f9 je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, augmentent le d\u00e9plaisir que j\u2019ai de vous quitter. <strong>Vous avez de l\u2019inclination pour M.de Nemours ; je ne vous demande point de me l\u2019avouer : je ne suis plus en \u00e9tat de me servir de votre sinc\u00e9rit\u00e9 pour vous conduire.<\/strong> Il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps que je me suis aper\u00e7ue de cette inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu parler d\u2019abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-m\u00eame. Vous ne la connaissez que trop pr\u00e9sentement ; vous \u00eates sur le bord du pr\u00e9cipice : il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez \u00e0 ce que vous vous devez \u00e0 vous-m\u00eame, et pensez que vous allez perdre cette r\u00e9putation que vous vous \u00eates acquise, et que je vous ai tant souhait\u00e9e. Ayez de la force et du courage ma fille ; retirez-vous de la cour ; obligez votre mari de vous emmener ; <strong>ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles ;<\/strong> quelque affreux qu\u2019ils vous paraissent d\u2019abord, ils seront plus doux dans la suite que les malheurs d\u2019une galanterie. Si d\u2019autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger \u00e0 ce que je souhaite, je dirais que, si quelque chose \u00e9tait capable de troubler le bonheur que j\u2019esp\u00e8re en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber, comme les autres femmes ; mais si ce malheur doit vous arriver, je re\u00e7ois la mort avec joie, pour n\u2019en \u00eatre pas le t\u00e9moin. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Combats vertueux <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u2019ayant plus la protection de sa m\u00e8re, la Princesse de Cl\u00e8ves se trouble, agit\u00e9e par les tourments de l\u2019amour. La douceur et la timidit\u00e9 de M.de Nemours la perturbent malgr\u00e9 elle : <em>\u00ab L\u2019inclination qu\u2019elle avait pour ce prince lui donnait un trouble dont elle n\u2019\u00e9tait pas ma\u00eetresse. <strong>Les paroles les plus obscures d\u2019une homme qui pla\u00eet, donnent plus d\u2019agitation que des d\u00e9clarations ouvertes d\u2019un homme qui ne pla\u00eet pas.<\/strong> \u00bb<\/em> Mod\u00e8le de sinc\u00e9rit\u00e9, elle essaie de ne pas l\u2019aimer, elle le fuit et combat les sentiments qui l\u2019animent par respect pour son \u00e9poux : <em>\u00ab Elle ne se flatta plus de l\u2019esp\u00e9rance de ne le pas aimer ; elle songea seulement \u00e0 ne lui en donner aucune marque. C\u2019\u00e9tait une entreprise difficile, dont elle connaissait d\u00e9j\u00e0 les peines ; elle savait que le seul moyen d\u2019y r\u00e9ussir \u00e9tait d\u2019\u00e9viter la pr\u00e9sence de ce prince, et, comme son deuil lui donnait lieu d\u2019\u00eatre plus retir\u00e9e que de coutume, elle se servit de ce pr\u00e9texte pour n\u2019aller plus dans les lieux o\u00f9 il pouvait la voir. Elle \u00e9tait dans une tristesse profonde ; la mort de sa m\u00e8re en paraissait la cause, et l\u2019on n\u2019en cherchait point d\u2019autre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais apr\u00e8s le pr\u00e9texte du deuil de sa m\u00e8re, elle est dans l\u2019obligation de revenir et de para\u00eetre \u00e0 la cour. Lors d\u2019une s\u00e9ance de pose pour faire son portrait en pr\u00e9sence de la Dauphine et de sa suite, Nemours d\u00e9robe une miniature de la Princesse de Cl\u00e8ves qui le voit avec embarras mais qui garde le silence. Dilemmes et scrupules l\u2019agitent davantage :<em> \u00ab elle retomba dans l\u2019embarras de ne savoir quel parti prendre. \u00bb<\/em> Divers \u00e9v\u00e8nements et incidents se succ\u00e8dent, tissant les liens de l\u2019intrigue romanesque. Vient un tournois organis\u00e9 par le roi en l\u2019honneur du mariage de la princesse Elisabeth. M. de Nemours fait une chute de cheval. La Dauphine accourt avec ses dames tandis que la Princesse de Cl\u00e8ves est pleine d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 et prise de piti\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard. Nemours retrouve ses esprits et la voit. <strong>Elle souffre en r\u00e9alisant qu\u2019elle ne parvient plus \u00e0 \u00eatre ma\u00eetresse de ses sentiments.<\/strong> Puis, une lettre tombe de la poche de M. de Nemours, venant d\u2019une femme. La Dauphine la donne \u00e0 Madame de Cl\u00e8ves qui la lit le soir. Frapp\u00e9e d\u2019une jalousie qu\u2019elle ne pensait pas avoir, elle croit qu\u2019elle sera gu\u00e9rie de cette passion en r\u00e9alisant que cet homme la s\u00e9duit par galanterie, pour flatter sa vanit\u00e9 et son amour-propre. Mais cette lettre appartient en fait au Vidame de Chartres. M. de Nemours vient lui expliquer la situation. Sur ordre de la Dauphine, les voil\u00e0 tous les deux oblig\u00e9s de r\u00e9\u00e9crire ensemble une lettre d\u2019amour malgr\u00e9 eux. L\u2019apr\u00e8s-midi qu\u2019ils passent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te est joyeuse mais les scrupules la rattrapent le soir, \u00e0 travers une admirable description de la trag\u00e9die int\u00e9rieure qui anime la Princesse. Toute la terrible gradation de l\u2019amour est ici analys\u00e9e : <em>\u00ab Quand elle pensait qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait reproch\u00e9 comme un crime, le jour pr\u00e9c\u00e9dent, de lui avoir donn\u00e9 des marques de sensibilit\u00e9 que la seule compassion pouvait avoir fait na\u00eetre, et que, par son aigreur, elle lui avait fait para\u00eetre des sentiments de jalousie qui \u00e9taient des preuves certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-m\u00eame ; quand elle pensait encore que M.de Nemours voyait bien qu\u2019elle connaissait son amour, qu\u2019il voyait bien aussi que, malgr\u00e9 cette connaissance, elle ne l\u2019en traitait pas plus mal en pr\u00e9sence m\u00eame de son mari ; qu\u2019au contraire, elle ne l\u2019avait jamais regard\u00e9 si favorablement ; qu\u2019elle \u00e9tait cause que M.de Cl\u00e8ves l\u2019avait envoy\u00e9 qu\u00e9rir, et qu\u2019ils venaient de passer une apr\u00e8s-midi ensemble en particulier, <strong>elle trouvait qu\u2019elle \u00e9tait d\u2019intelligence avec M.de Nemours, qu\u2019elle trompait le mari du monde qui m\u00e9ritait le moins d\u2019\u00eatre tromp\u00e9, et elle \u00e9tait honteuse de para\u00eetre si peu digne d\u2019estime aux yeux m\u00eame de son amant.<\/strong> Mais ce qu\u2019elle pouvait moins supporter que tout le reste \u00e9tait le souvenir de l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle avait pass\u00e9 la nuit, et les cuisantes douleurs que lui avait caus\u00e9es la pens\u00e9e que M.de Nemours aimait ailleurs, et qu\u2019elle \u00e9tait tromp\u00e9e. Elle avait ignor\u00e9 jusqu\u2019alors les inqui\u00e9tudes mortelles de la d\u00e9fiance et de la jalousie ; <strong>elle n\u2019avait pens\u00e9 qu\u2019\u00e0 se d\u00e9fendre d\u2019aimer M.de Nemours, et elle n\u2019avait point encore commenc\u00e9 \u00e0 craindre qu\u2019il en aim\u00e2t une autre.<\/strong> \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Sommets tragiques<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0 alors le sommet, le n\u0153ud gordien de l\u2019intrigue, l\u2019un des Everest sublime du livre, celui du monologue int\u00e9rieur de la princesse face \u00e0 sa passion : <em>\u00ab <strong>Qu\u2019en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y r\u00e9pondre ? Veux-je m\u2019engager dans une galanterie ? Veux-je manquer \u00e0 M.de Cl\u00e8ves ? Veux-je me manquer \u00e0 moi-m\u00eame ? Et veux-je enfin m\u2019exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l\u2019amour<\/strong> ? Je suis vaincue et surmont\u00e9e par une inclination qui m\u2019entra\u00eene malgr\u00e9 moi ; toutes mes r\u00e9solutions sont inutiles ; <strong>je pensai hier tout ce que je pense aujourd\u2019hui, et je fais aujourd\u2019hui tout le contraire de ce que je r\u00e9solus hier<\/strong>. <\/em>\u00bb Que de souffrances en ce c\u0153ur d\u00e9licat ! Une seule solution s\u2019offre \u00e0 elle alors : la fuite ! Elle part \u00e0 la campagne, dans leur maison de Coulommiers, \u00e0 une journ\u00e9e de Paris. Mais le roi part \u00e0 Compi\u00e8gne et Nemours va chasser chez Madame de Mercoeur et s\u2019\u00e9gare dans la for\u00eat pour parvenir non loin de Coulommiers. Il entre dans le pavillon o\u00f9 il se cache, et aper\u00e7oit M. et Mme de Cl\u00e8ves se promenant, avec des domestiques. La discussion qui s\u2019ensuit est un autre \u00ab sommet \u00bb o\u00f9 la passion de l\u2019amour conjugal se dispute \u00e0 la passion de l\u2019amour id\u00e9al. On songe \u00e0 l\u2019immortelle sc\u00e8ne du film de Jean Delannoy avec la sublime Marina Vlady et le touchant Jean Marais. Jean Cocteau en a adapt\u00e9 les dialogues et particip\u00e9 au sc\u00e9nario.<\/p>\n<p><span class=\"embed-youtube\" style=\"text-align:center; display: block;\"><iframe class='youtube-player' width='860' height='484' src='https:\/\/www.youtube.com\/embed\/ajyByPzn-Mc?version=3&#038;rel=1&#038;showsearch=0&#038;showinfo=1&#038;iv_load_policy=1&#038;fs=1&#038;hl=fr-FR&#038;autohide=2&#038;wmode=transparent' allowfullscreen='true' style='border:0;' sandbox='allow-scripts allow-same-origin allow-popups allow-presentation'><\/iframe><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si on peut reprocher \u00e0\u00a0ce film de d\u00e9coudre l\u2019intrigue du roman en \u00e9ludant beaucoup de sc\u00e8nes et de personnages, on ne peut qu\u2019admirer la beaut\u00e9 de cette sc\u00e8ne dont le dialogue m\u00e9rite d\u2019\u00eatre retranscrit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>\u00ab Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir \u00e0 Paris ? Qui vous peut retenir \u00e0 la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un go\u00fbt pour la solitude qui m\u2019\u00e9tonne et qui m\u2019afflige, parce qu\u2019il nous s\u00e9pare. Je vous trouve m\u00eame plus triste que de coutume, et je crains que vous n\u2019ayez quelque sujet d\u2019affliction.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Je n\u2019ai rien de f\u00e2cheux dans l\u2019esprit, mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu\u2019il est impossible que le corps et l\u2019esprit ne se lassent, et que l\u2019on ne cherche du repos.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Le repos n\u2019est gu\u00e8re propre pour une personne de votre \u00e2ge. Vous \u00eates chez vous et dans la cour, de mani\u00e8re \u00e0 ne vous pas donner de lassitude, et je craindrais plut\u00f4t que vous ne fussiez bien aise d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9e de moi.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Vous me feriez une grande injustice d\u2019avoir cette pens\u00e9e : mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j\u2019en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n\u2019y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent presque jamais.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Ah ! madame ! votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d\u2019\u00eatre seule ; je ne les sais point, et je vous conjure de me les dire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em> &#8211; Ne me contraignez point \u00e0 vous avouer une chose que je n\u2019ai pas la force de vous avouer, quoique j\u2019en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu\u2019une femme de mon \u00e2ge, et ma\u00eetresse de sa conduite, demeure expos\u00e9e au milieu de la cour.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Que me faites-vous envisager, madame ! Je n\u2019oserais vous le dire de peur de vous offenser.<\/em><\/p>\n<p>(Silence de Madame de Cl\u00e8ves)<\/p>\n<p><em>&#8211; Vous ne dites rien, et c\u2019est me dire que je ne me trompe pas.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong> (se jetant \u00e0 ses genoux, en larmes)<br \/>\n<em>Et bien, monsieur, je vais vous faire un aveu que l\u2019on n\u2019a jamais fait \u00e0 un mari ; mais l\u2019innocence de ma conduite et de mes intentions m\u2019en donne la force. Il est vrai que j\u2019ai des raisons pour m\u2019\u00e9loigner de la cour, et que je veux \u00e9viter les p\u00e9rils o\u00f9 se trouvent quelquefois les personnes de mon \u00e2ge. Je n\u2019ai jamais donn\u00e9 nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d\u2019en laisser para\u00eetre, si vous le laissiez la libert\u00e9 de me retirer de la cour, ou si j\u2019avais encore madame de Chartres pour aider \u00e0 me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d\u2019\u00eatre \u00e0 vous. Je vous demande mille pardons, si j\u2019ai des sentiments qui vous d\u00e9plaisent : du moins je ne vous d\u00e9plairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d\u2019amiti\u00e9 et plus d\u2019estime pour un mari que l\u2019on en a jamais eu : conduisez-moi, ayez piti\u00e9 de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves <\/strong>(la relevant et l\u2019embrassant, hors de lui-m\u00eame)<br \/>\n<em>Ayez piti\u00e9 de moi, vous-m\u00eame, madame, j\u2019en suis digne, et pardonnez si dans les premiers moments d\u2019une affliction aussi violente qu\u2019est la mienne, je ne r\u00e9ponds pas comme je dois \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 comme le v\u00f4tre. Vous me paraissez plus digne d\u2019estime et d\u2019admiration que tout ce qu\u2019il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais exist\u00e9. Vous m\u2019avez donn\u00e9 de la passion d\u00e8s le premier moment que je vous ai vue ; vos rigueurs et votre possession n\u2019ont pu l\u2019\u00e9teindre, elle dure encore : je n\u2019ai jamais pu vous donner de l\u2019amour, et je vois que vous craignez d\u2019en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous pla\u00eet-il ? Qu\u2019a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouv\u00e9 pour aller \u00e0 votre coeur ? Je m\u2019\u00e9tais consol\u00e9 en quelque sorte de ne l\u2019avoir pas touch\u00e9, par la pens\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait incapable de l\u2019\u00eatre. Cependant un autre fait ce que je n\u2019ai pu faire : j\u2019ai tout ensemble la jalousie d\u2019un mari et celle d\u2019un amant ; mais il est impossible d\u2019avoir celle d\u2019un mari apr\u00e8s un proc\u00e9d\u00e9 comme le v\u00f4tre. Il est trop noble pour ne pas me donner une s\u00fbret\u00e9 ; il me console m\u00eame comme votre amant. La confiance et la sinc\u00e9rit\u00e9 que vous avez pour moi sont d\u2019un prix infini : vous m\u2019estimez assez pour croire que je n\u2019abuserai pas de cet aveu. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fid\u00e9lit\u00e9 que jamais une femme ait donn\u00e9e \u00e0 son mari ; mais, madame, achevez, et apprenez-moi qui est celui que vous voulez \u00e9viter.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Je vous en supplie de ne me le point demander ; je suis r\u00e9solue de ne pas vous le dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Ne craignez point, madame ; je connais trop le monde pour ignorer que la consid\u00e9ration d\u2019un mari n\u2019emp\u00eache pas que l\u2019on ne soit amoureux de sa femme. On doit ha\u00efr ceux qui le sont, et non pas s\u2019en plaindre ; et encore une fois, madame, je vous conjure de m\u2019apprendre ce que j\u2019ai envie de savoir.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Vous m\u2019en presseriez inutilement ; j\u2019ai de la force pour taire ce que je ne crois pas devoir dire. L\u2019aveu que je vous ai fait n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette v\u00e9rit\u00e9 que pour entreprendre de la cacher. (\u2026) Il me semble que vous devez \u00eatre content de ma sinc\u00e9rit\u00e9 ; ne m\u2019en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire : contentez-vous de l\u2019assurance que je vous donne encore, qu\u2019aucune de mes actions n\u2019a fait para\u00eetre mes sentiments, et que l\u2019on ne m\u2019a jamais rien dit dont j\u2019ai pu m\u2019offenser.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Ah ! madame, je ne vous saurais croire. Je me souviens de l\u2019embarras o\u00f9 vous f\u00fbtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donn\u00e9, madame, vous avez donn\u00e9 ce portrait qui m\u2019\u00e9tait si cher, et qui m\u2019appartenait si l\u00e9gitimement ; vous n\u2019avez pu cacher vos sentiments ; vous aimez, on le sait ; votre vertu, jusqu\u2019ici , vous a garantie du reste.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Est-il possible que vous puissiez penser qu\u2019il y a quelque d\u00e9guisement dans un aveu comme le mien, qu\u2019aucune raison ne m\u2019obligeait \u00e0 vous faire ! Fiez-vous \u00e0 mes paroles ; c\u2019est par un assez grand prix que j\u2019ach\u00e8te la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n\u2019ai point donn\u00e9 mon portrait : il est vrai que je le vis prendre ; mais je ne voulus pas faire para\u00eetre que je le voyais, de peur de m\u2019exposer \u00e0 me faire dire des choses que l\u2019on ne m\u2019a pas encore os\u00e9 dire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Par o\u00f9 vous a-t-on donc fait voir qu\u2019on vous aimait, et quelle marques de passion vous a-t-on donn\u00e9es ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mme de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Epargnez-moi la peine de vous dire des d\u00e9tails qui me font honte \u00e0 moi-m\u00eame de les avoir remarqu\u00e9s, et qui ne m\u2019ont que trop persuad\u00e9e de ma faiblesse.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr de Cl\u00e8ves<\/strong><br \/>\n<em>&#8211; Vous avez raison, madame, je suis injuste ; refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses ; mais ne vous offensez pourtant pas si je vous les demande. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>La d\u00e9b\u00e2cle des c\u0153urs <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M. de Nemours, cach\u00e9 apprend cette nouvelle avec joie et peine :<strong><em> \u00ab Il trouvait de la gloire \u00e0 s\u2019\u00eatre fait aimer d\u2019une femme si diff\u00e9rente de toutes celles de son sexe ; enfin il se trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. \u00bb<\/em><\/strong> De retour \u00e0 la cour, M. de Cl\u00e8ves devine rapidement que Nemours est l\u2019objet de l\u2019amour de sa femme. S\u2019ensuivent divers quiproquos et ragots o\u00f9 toutes les intentions des uns et des autres sont mal interpr\u00e9t\u00e9es car tous sont aveugl\u00e9s sur leurs intentions. Survient le tournoi funeste durant lequel le roi Henri II est bless\u00e9 mortellement par Montgommery. La cour change de visage. La reine M\u00e8re reprend ses droits, fait chasser Diane de Poitiers, en assurant la toute-puissance du cardinal de Lorraine et du duc de Guise. M.de Cl\u00e8ves est de plus en plus tourment\u00e9 par la jalousie et en proie aux soup\u00e7ons les pires. Il ne sait plus \u00eatre ma\u00eetre de lui-m\u00eame et toutes ses certitudes sont \u00e9branl\u00e9es : <em>\u00ab Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais ; je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j\u2019ai honte de vous admirer. Enfin, il n\u2019y a plus en moi de calme ni de raison. \u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Madame de Cl\u00e8ves parvient \u00e0 s\u2019\u00e9loigner quelques temps \u00e0 Coulommiers dans la solitude, tandis que la cour part \u00e0 Reims pour le sacre du nouveau roi, avant de se rendre \u00e0 Chambord. Nemours ne peut s\u2019emp\u00eacher de partir un soir pour essayer d\u2019apercevoir Mme de Cl\u00e8ves dans son jardin, sans en \u00eatre vu. M. de Cl\u00e8ves, pris de soup\u00e7ons, le fait suivre discr\u00e8tement par un gentilhomme ami. Nemours s\u2019approche du pavillon et aper\u00e7oit la princesse, r\u00eaveuse, entrelacer des rubans \u00e0 ses couleurs autour d\u2019une canne des Indes, et s\u2019approcher secr\u00e8tement de tableaux repr\u00e9sentant des sc\u00e8nes de victoires avec les hommes vaillants de la cour, parmi lesquels se trouve son portrait. H\u00e9sitant, il n\u2019ose s\u2019approcher d\u2019elle et fait du bruit malgr\u00e9 lui. Elle se retourne, troubl\u00e9e et confuse et rentre imm\u00e9diatement dans la pi\u00e8ce o\u00f9 se trouvent ses domestiques. Il revient le lendemain soir. Tout est ferm\u00e9 mais il demeure dans le jardin tout occup\u00e9 \u00e0 ses pens\u00e9es amoureuse. Le gentilhomme de M. de Cl\u00e8ves ne le voit revenir qu\u2019au petit jour. Il rapporte en quelques mots \u00e0 son ma\u00eetre ce qu\u2019il a vu.<strong> Ce dernier en a le c\u0153ur bris\u00e9, croyant \u00e0 l&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9 de sa femme<\/strong> : <em>\u00ab Le gentilhomme fut contraint de laisser son ma\u00eetre abandonn\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sespoir. Il n\u2019y en a peut-\u00eatre jamais eu un plus violent, et peu d\u2019hommes d\u2019un aussi grand courage et d\u2019un c\u0153ur aussi passionn\u00e9 que M. de Cl\u00e8ves ont ressenti en m\u00eame temps la douleur que causent l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 d\u2019une ma\u00eetresse et la honte d\u2019\u00eatre tromp\u00e9 par une femme. \u00bb <\/em> Il tombe malade et accuse sa femme de l\u2019avoir tromp\u00e9. Elle lui prouve son innocence mais il expire quelques jours apr\u00e8s. Elle devient folle de douleur et de culpabilit\u00e9. Quelques mois passent. <strong>Sa conscience est tourment\u00e9e, partag\u00e9e entre son d\u00e9sir d\u2019\u00e9pouser Nemours maintenant qu\u2019elle est libre et la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son mari d\u00e9funt.<\/strong> Que d\u2019atermoiements dans ce c\u0153ur ! (<em>\u00ab (\u2026) elle revint chez elle, persuad\u00e9e qu\u2019elle devait fuir sa vue comme une chose enti\u00e8rement oppos\u00e9e \u00e0 son devoir. Mais cette persuasion, qui \u00e9tait un effet de sa raison et de sa vertu, n\u2019entrainait pas son c\u0153ur. \u00bb<\/em>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nemours prend le parti de se confier au Vidame de Chartres son ami et cousin de Mme de Cl\u00e8ves. Il faut qu\u2019il la voie. Ils organisent une rencontre dans un face-\u00e0-face o\u00f9 elle lui fait l\u2019aveu de son amour :<em> \u00ab (..) je vous avoue que vous m\u2019avez inspir\u00e9 des sentiments qui m\u2019\u00e9taient inconnus avant de vous avoir vu, et dont j\u2019avais m\u00eame si peu d\u2019id\u00e9e, qu\u2019ils me donn\u00e8rent d\u2019abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. <strong>Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps o\u00f9 je puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e par mes sentiments.<\/strong> \u00bb<\/em> D\u2019une inexorable rigueur, elle lui fait part des scrupules de la mort de son \u00e9poux, caus\u00e9e par la sinc\u00e9rit\u00e9 qui blesse et tue. Le lecteur s\u2019exclame avec Nemours : <em>\u00ab Ah Madame, quel fant\u00f4me de devoir opposez-vous \u00e0 mon bonheur ? Quoi, madame, une pens\u00e9e vaine et sans fondement vous emp\u00eachera de rendre heureux un homme que vous ne ha\u00efssez pas ? \u00bb <\/em>Mais alors la d\u00e9licatesse toute f\u00e9minine de la princesse argumente. Ce n\u2019est pas tant le respect de la m\u00e9moire de son \u00e9poux qui l\u2019emp\u00eache de c\u00e9der que la crainte de voir s\u2019\u00e9tioler cet amour id\u00e9al. Elle craint l\u2019avenir : <em>\u00ab (\u2026) je ne saurais vous avouer sans honte que la certitude de n\u2019\u00eatre plus aim\u00e9e de vous, comme je le suis, me para\u00eet un si horrible malheur, que, quand je n\u2019aurais point de raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me r\u00e9soudre \u00e0 m\u2019exposer \u00e0 ce malheur. Je sais que vous \u00eates libre, que je le suis, et que les choses sont telles, que le public n\u2019aurait peut-\u00eatre pas sujet de vous bl\u00e2mer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais ;<strong> mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements \u00e9ternels ?<\/strong> \u00bb<\/em> Il se jette \u00e0 ses pieds mais en vain. La conduite doit elle \u00eatre guid\u00e9e par la raison ou les sentiments ? La princesse s\u2019impose une loi trop dure ! Mais elle est assez clairvoyante sur le fait que la passion ne dure point. \u00a0Tourment\u00e9e par ses sentiments, elle en redoute l&rsquo;aveuglement et l&rsquo;issue. Elle craint la disposition du prince pour la galanterie, pour la s\u00e9duction, pour le succ\u00e8s. Son amour ne passera-t-il pas avec le temps ? La question de Mme de Cl\u00e8ves retentit encore aujourd\u2019hui : <em>\u00ab Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements \u00e9ternels ? \u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous deux se quittent. Elle va voyager, s\u2019\u00e9loigner, tomber en une maladie de langueur et se retirer dans une maison religieuse, toute enti\u00e8re tourn\u00e9e vers l\u2019\u00e9ternit\u00e9, seule consolation capable de sublimer son amour. Ils ne se reverront pas mais apr\u00e8s une vie douloureuse \u00e9blouie un instant par la lumi\u00e8re de l\u2019amour, l\u2019aveu de la Princesse r\u00e9sonne comme une promesse jusqu\u2019\u00e0 la mort : <strong><em>\u00ab Ayez cependant le plaisir de vous \u00eatre fait aimer d\u2019une personne qui n\u2019aurait rien aim\u00e9, si elle ne vous avait jamais vu : croyez que les sentiments que j\u2019ai pour vous seront \u00e9ternels, et qu\u2019ils subsisteront \u00e9galement, quoi que je fasse. \u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Un grand livre en v\u00e9rit\u00e9 ! Mais o\u00f9 sont les neiges d\u2019antan ?<\/p>\n<p>G.L.S.G., le 26 d\u00e9cembre 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Que n\u2019ai-je commenc\u00e9 \u00e0 vous conna\u00eetre depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connue avant que d\u2019\u00eatre engag\u00e9e ? Pourquoi la destin\u00e9e nous s\u00e9pare-t-elle par un obstacle invincible ? \u00bb La Princesse de Cl\u00e8ves parut&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/?p=1207\">Read more &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1579,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"spay_email":""},"categories":[4],"tags":[795,796,797,660,798,799,800,348,801,802,803,804,805],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i1.wp.com\/laplumedeloiseaulyre.com\/wp-content\/uploads\/2013\/12\/princessedecleves.jpg?fit=300%2C200","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p4lzfC-jt","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207"}],"collection":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1207"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3871,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions\/3871"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1579"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/laplumedeloiseaulyre.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}