Des extrêmes larmes à l’extrême sourire : la Vierge à l’Enfant de Marianne Stokes

Marianne Stokes (1855-1927) Vierge à l’Enfant, entre 1907 et 1908, tempera © Wolverhampton Art Gallery

Ni les crises iconoclastes, ni les guerres de religion, ni le matérialisme, ni l’athéisme, ni le vandalisme, ni l’abstraction n’ont fait disparaître de l’histoire des arts le sourire de la Vierge. Archétype de la Grâce, modèle mystérieux de féminité, le visage sacré de la Madone traverse les siècles, ne lassant jamais les artistes en quête d’inspiration. La beauté de la Vierge, entre sourires et larmes, se dresse avec pérennité, toujours la même et toujours autre, à l’image de la Vierge à l’Enfant de l’artiste Marianne Stokes (1855-1927) datée du début du XXe siècle.

Artiste d’origine autrichienne, Marianne Stokes effectue une partie de sa carrière à Paris où elle rencontre les peintres Pascal Dagnan-Bouveret et Eugène Burnand. En 1884, elle se marie avec le peintre anglais Adrian Stokes et expose ses œuvres en Angleterre, produisant plusieurs tableaux religieux souvent inspirés par les Primitifs italiens mais aussi par le folklore de l’Europe de l’Est. Elle voyage avec son époux en Italie et en Croatie où elle observe les cultures locales en consignant soigneusement ses impressions au moyen de notes et de dessins, reproduisant des paysages, des portraits pris sur le vif et des motifs de textiles qui ont très probablement influencé les entrelacs dorés de la robe de la Vierge. Dans la gloire de sa maternité auréolée, la Madone tient l’Enfant-Jésus qu’elle présente en souriant au spectateur. La frontalité presque hiératique de l’œuvre est atténuée par les courbes des draperies et la suavité des traits des personnages. La figure est souriante mais le spectateur voit déjà en arrière-plan le bleu ténébreux de la nuit du Calvaire ; il voit les ronces annonciatrices des douleurs à venir ; il voit les grandes ombelles qui se balancent comme des presciences de couronnes d’épines ; il voit le manteau rouge-sang qui la couvre comme une Annonciation de Passion.

C’est au romancier Stendhal que nous devons cette phrase : « Les larmes sont l’extrême sourire ». Nul ne sait s’il songeait à la Vierge en écrivant ces mots mais ils résument singulièrement les vertus de celle qui unit aux larmes de la Mater Dolorosa, le sourire de la Causa Nostra Laetitia, comme Marianne Stokes réunit la lumière et les ténèbres dans sa Vierge à l’Enfant. Nous devinons implicitement dans le sourire de Marie le tressaillement de l’Annonciation, l’enthousiasme de la Visitation, l’émerveillement de la Nativité avec en contrepoint les douleurs annoncées par Siméon : « et à toi-même une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées » (Luc, 2-35). Cette perpétuelle oscillation entre l’extrême joie contenue et l’extrême souffrance est le paradoxe surprenant qui est au centre de toute image mariale. Il n’est pourtant pas source de conflit : au contraire il résout de façon inattendue l’impossible mariage de deux émotions antagonistes, celle des larmes de la douleur existentielle et celle de la joie de l’Amour victorieux.

La représentation de la Vierge devient alors un fabuleux signe malléable pour l’artiste en lui offrant des perspectives illimitées. En effet, le corps marial est un creuset où se fondent parfaitement la chair et l’esprit, le sourire et les larmes comme deux éléments-clefs qui engendrent le modèle formel de Notre Dame de telle sorte qu’elle est immédiatement reconnaissable dans une foule d’images diverses. « Pont qui unit la terre au Ciel », elle attire le divin vers l’humain par son acquiescement à l’Incarnation et hisse l’humanité vers Dieu par sa participation active à la Rédemption.

Le sourire marial n’est pas le sourire surnaturel des déesses antiques Isis et Déméter, ni le sourire naturel de la Joconde : il est celui d’une femme aussi rare qu’incomparable. Aussi quelle ne fut pas la joie de l’Ange Gabriel quand il reçut le consentement unique de la « Comblée de Grâces » ! Il pouvait revenir porter à Dieu le Fiat de Marie, et lui annoncer que, dans le terrible froid du monde, le Fils de l’Homme aurait dans le sein brûlant de la Vierge un foyer sacré sur lequel toujours sa tête pourrait reposer.

©GLSG, article publié dans la rubrique Art et Foi, in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°291, Mars/Avril 2019, pp.26-27.