Les Cœurs brodés de Feu – Gabrielle de Lassus Saints-Geniès – Poésie

         La brodeuse ou Alice cousant 53 x 44

La brodeuse aux yeux bleus a coupé ses tresses
Auprès des braises d’or moins blondes que son corps,
Pour en faire des flammes quand la nuit dehors
Ne lui a point rendu l’amant de tendresse.

« Pars, amant, puisqu’il faut quitter notre danse,
Le temps que nous brodions nos cœurs voués aux cieux,
De ce feu qui sera pour toujours glorieux
Même lorsque dure semblera l’absence.

Pars, avant que je te garde jusqu’aurore
Témoin de mes larmes qui tacheront la soie
Autours des écheveaux embobinés pour toi,
Pars, tandis que je couds nos âmes à nos corps !

Je couds nos unions comme une auréole
De diamants sur ton cœur, coffret forgé de chair,
Je couds nos soupirs comme des cordons de vair
Et réseaux de fleurs tissés par nos paroles.

Avec tes baisers purs je couds des clochettes
Qui vibrent plus que l’orgue, la harpe, le violon,
De mes doigts amoureux je couds les yeux du lion,
Les méandres de l’eau, l’âge des comètes.

Je couds les visions des heures attachées,
De vrais paysages nués en leurs contours,
Je froisse la pourpre, la garance, l’azur,
Je coupe les soleils et torrents courroucés.

Je couds souvenir à la béatitude,
Je trame l’attente sur le lin du métier,
Je torsade les jours à patience liés,
Je couds l’espérance qui va du nord au sud.

Rien ne me suffit pour anoblir l’ouvrage :
J’assemble velours, brocards et fils de perles,
Les gerfauts, l’oiseau-lyre et la tourterelle,
J’y couds des séraphins et trois grands rois mages.

Je couds les saisons, les exploits, les batailles,
Je couds les légendes, la vertu, la folie,
La sagesse vierge en dentelle et draperie,
Les nuances d’amour plissées en éventail.

Tout ce que nous avons cueilli de promesses,
Toutes les fractures de nos renoncements,
Je les couds à jamais dans ton cœur mon amant
Avant qu’aiguille du temps nous pique et blesse. »

©Gabrielle de Lassus Saint-Geniès