Marguerite d’Antioche, la force du signe de la Croix

Raffaello Santi dit Raphaël (1483-1520) Sainte Marguerite d’Antioche foulant le dragon, vers 1518, Vienne, Kunsthistorisches Museum, huile sur bois

Aucun tableau ne semble à la fois plus effrayant et plus apaisant que celui de Sainte Marguerite d’Antioche foulant le dragon. Il s’agit à l’origine d’une  commande du pape Léon X au peintre Raphaël (1483-1520) destinée à être offerte à Marguerite d’Angoulême, la sœur de François 1er, en 1518. L’œuvre, basée sur un dessin de l’artiste, existe en deux versions, l’une au Louvre et l’autre à Vienne. Leur composition est similaire avec quelques variantes. Giulio Romano (v.1492-1546), l’un des disciples du peintre y a contribué. La version de Vienne est analysée ici.

 

La jeune sainte se tient debout dans une large fosse, encerclée par les anneaux d’un énorme dragon dont la gueule ouverte menace le spectateur de ses dents aiguisées et de sa langue fourchue. Le corps entortillé de ce dernier envahit l’espace avec démesure et monstruosité en laissant voir sa peau verdâtre et visqueuse. La sérénité de Marguerite d’Antioche qui tient solidement un crucifix contraste avec l’immense bête terrassée dont on imagine le cri hanter la scène. Un seul signe explique cette image insolite et inattendue : la croix fermement brandie par la jeune femme gracieuse, qui lui permet de triompher de la bête sans la craindre un seul instant. Ses cheveux auréolés d’une blondeur lumineuse sont élégamment relevés en chignon sous un large bandeau. La silhouette marmoréenne de la jeune femme rappelle les statues antiques avec son attitude déhanchée en contrappostoLes drapés de sa robe bleue mettent en valeur la jeunesse de son corps, solidement campé comme celui d’une guerrière. Un tissu rouge plié sur son bras gauche rappelle très probablement le sang versé lors de son martyre. Le visage éclairé, elle regarde vers la gauche du spectateur avec une sorte d’indifférence bienheureuse la terrible bête qui se tord de douleur à ses pieds au bord d’une crevasse qui entaille largement le sol et l’herbe.

 

Cette œuvre invite à redécouvrir le récit de la vie de Marguerite d’Antioche, jeune martyre du IVe siècle, popularisée et vénérée au Moyen-âge grâce à la Légende Dorée de Jacques de Voragine. Sa figure a été  régulièrement représentée par les artistes. Citoyenne d’Antioche et chrétienne, elle a fait vœu de virginité mais le préfet Olybrius s’éprend d’elle et lui conjure de renier sa foi : « Jeune fille frivole, aie pitié de ta beauté, et adore nos Dieux pour que tu sois heureuse. » Marguerite refuse et lui répond : « J’adore celui devant lequel la terre tremble, la mer s’agite, et toutes les créatures sont dans la crainte. Jésus-Christ s’est livré à la mort pour moi, eh bien ! je désire aussi mourir pour lui ! ». La jeune fille courageuse est alors condamnée à être déchirée avec des peignes de fer. À l’issue de son supplice, elle est enfermée dans une prison où elle prie le Seigneur de lui montrer sous une forme visible l’ennemi avec lequel elle doit combattre. Un affreux dragon apparaît, prêt à la dévorer. Marguerite fait le signe de croix et le monstre disparaît. Une autre version raconte qu’au moment où la bête commence à l’avaler elle le transperce avec son crucifix et sort de sa gueule saine et sauve. Après plusieurs autres tourments et supplices dont elle sort triomphante le bourreau la décapite et Marguerite est proclamée martyre. Vénérée au Moyen-âge, elle est invoquée par les femmes enceintes pour une heureuse délivrance. On la prie notamment dans l’église St Germain-des-Prés à Paris. Marguerite d’Antioche est aussi l’une des saintes qui apparaît à Jeanne d’Arc aux côtés de saint Michel Archange et de sainte Catherine d’Alexandrie afin de lui confier sa mission de sauver la France. L’œuvre de Raphaël invite à relire en parallèle le texte cité par Jacques de Voragine à la fin de son récit et à redécouvrir la force du signe de la croix: « La bienheureuse Marguerite fut remplie de la crainte de Dieu, douée de justice, revêtue de religion, inondée de componction, recommandable par son honneur, et d’une patience insigne ; on ne trouvait en elle rien de contraire à la religion chrétienne. »

©GLSG, article publié dans la rubrique Art et Foi, in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°299, Juillet/Août 2020, pp.26-27.