Le sens du labeur au soleil de la Grâce, réflexions sur une fresque de Ludwig Seitz

Ludwig Seitz, La Grâce divine et le travail humain, 1884, fresque, galerie des Candélabres, Vatican

 

En 1884, le pape Léon XIII (1878-1903) fait appel à plusieurs artistes pour restaurer la fameuse galerie des Candélabres du Vatican, appelée ainsi en raison des immenses candélabres de marbre qui ponctuent la pièce. C’est dans ce contexte que le peintre italien d’origine germanique Ludwig Seitz (1844-1908) participe au programme décoratif des fresques du plafond. Une des travées a pour thème « La Grâce divine et le travail humain », remarquable pour la splendide figure angélique qui guide le labeur de l’humanité.

         Un ange flamboyant montre un éblouissant soleil doré à un homme harassé, barbu et à demi dévêtu qui bêche la terre autour d’une vigne. Au-dessus du groupe une devise latine explicite la scène : Gratia Dei et contentione voluntatis excellentiam virtutis adipiscimur qui se traduit par  « Avec la Grâce de Dieu et le sens de l’effort, nous obtiendrons l’excellence de la vertu ». Oui, cette peinture se veut avant tout pédagogique et didactique en promouvant le sens du travail et de l’effort qui permet à l’homme de devenir vertueux. Mais n’en restons pas au simple aspect moralisateur qui caractérise de prime abord cette peinture à thème religieux du XIXe siècle, influencée par le courant nazaréen. Ludwig Seitz aurait pu choisir le modèle classique de saint Joseph Charpentier  très fréquemment utilisé dans l’iconographie de cette période afin d’exalter les devoirs du travailleur zélé. Il préfère représenter un ange léger et chatoyant face à un homme fatigué, appuyé sur sa bêche, qui médite sur sa peine et qui comprend que cette peine n’a guère de sens si elle n’est pas habitée par la pensée de l’Au-Delà, comme contrastent les coloris ternes et sombres de la terre avec les dorures et les couleurs célestes. Et en effet, mettons-nous à la place du peintre pour traiter d’un tel sujet : comment représenter la dureté du labeur humain et le surnaturel de la Grâce Divine ?

Ludwig Seitz, La Grâce divine et le travail humain (détail de l’Ange) 1884, fresque, galerie des Candélabres, Vatican

Avec originalité, Ludwig Seitz fait le choix d’une iconographie rare. Il représente un ange dont la tête couronnée de jasmin étoilé s’incline harmonieusement. Ses ailes virevoltantes se déploient hors-cadre tandis que les voiles aériens de sa robe flottent subtilement. De sa main gauche il désigne à l’homme le soleil divin qui surplombe la scène à l’arrière-plan. L’astre a l’aspect d’une grande hostie dorée aux rayons fastueux comme un ostensoir. De sa main droite, l’ange tient une baguette d’or tendue vers le sol, en direction d’une vigne aux feuillages volubiles et aux grappes charnues. Entre terre et ciel, le messager de la Grâce Divine explique par son seul geste que tout labeur est vain s’il n’est pas orienté, habité par l’Amour du Créateur symbolisé par le Soleil-Hostie. Il y a une analogie dans cette représentation allégorique : la croissance naturelle du raisin est le fruit de l’ouvrier qui travaille la terre sous le joug aride du soleil ardent comme la croissance surnaturelle de l’âme est le fruit du chrétien qui travaille la terre de son cœur, aidé par les sacrements, sous le « joug léger » du soleil de la Grâce. Et de même qu’une vigne ne peut porter de fruit si elle n’est pas visitée par le soleil qui la mûrit, une âme ne peut s’épanouir à la Grâce si elle refuse la Lumière de la Vérité. En effet, seul cet Amour peut donner la force, non pas surhumaine mais surnaturelle, de prendre possession librement du travail qui nous incombe en donnant sens à tout effort, qu’il soit matériel ou intellectuel. Comme le rappelle le Psaume 126 : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ; si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes ».

Et voilà que la Grâce agissante se révèle dans toute sa beauté à l’homme étonné qui consent à l’écouter et à partager avec elle l’aridité de sa vie quotidienne : l’irruption de l’ange apporte dans toute l’œuvre, dominée par des camaïeux gris, un chatoiement de couleurs éclatantes. Il s’agit d’un véritable tourbillon de coloris allant du bleu lapis-lazuli au rouge grenat et au rose anthraquinone des ailes en passant par le jaune safrané qui coule comme une rivière d’or dans les reflets au creux des plis de sa robe. Presque dansant, il irradie et transmet dans ses mouvements la joie céleste au milieu de la tristesse, de l’ennui et de l’obscurité terrestre. Entre action et contemplation, mouvement et stabilité, il entraîne avec enthousiasme celui qui plie sous le poids du fardeau. Dès lors, il ne manque plus qu’une seule chose à cette image : le son mélodieux de la voix de l’ange et le chant qui s’élèvera dans la bouche du travailleur soudain conscient de l’inconditionnelle réciprocité de la Grâce. Dieu ne peut se donner en nourriture dans le pain et le vin de l’Eucharistie  si ses créatures ne lui consacrent pas « le fruit de la terre, de la vigne et du travail des hommes ». Telle est la noblesse de l’Amour du Christ que de vouloir dépendre intimement des gestes du laboureur comme des paroles du prêtre.

 

©GLSG, article publié dans la rubrique Art et Foi, in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°297, Mars/Avril 2020, pp.26-27.